LES TROIS JOIES DE L’ICONOGRAPHE PARISIEN
brillante en province. Je le félicitai de cette bonne fortune qui nous valait de conserver dans nos rangs un esprit parisien aussi charmant; puis, après avoir bavardé longtemps ensemble, fait des projets d'avenir, je descendis lui faire un bout de conduite par les Boulevards.
La journée avait été chaude. Sous le frêle, mais élégant feuillage de ses vernis du Japon, le Boulevard, bien arrosé, donnait l'illusion d'une fraîcheur exquise.
Aux terrasses des cafés, sur des chaises de jardin, les habitués en rangs pressés, d'une gaieté bruyante, fumaient et causaient devant leurs apéritifs, sans penser au lendemain !
Des femmes, souriantes et légères, passaient, emportant, dans leur sillage trop parfumé, les regards des curieux et l’arome subtil de l’absinthe… :
De temps à autre, des éclats de voix rudes, à l'accent tudesque, dominaient désagréablement le tumulte des autos!
Et, tout en nous livrant à d’amères réflexions sur cet envahissement inquiétant, qui donnait l'impression de se promener dans l'allée fréquentée d’une grande ville d'eaux étrangère, nous arrivâämes place de l'Opéra.
Malgré tout, sentant battre là le cœur si insouciant, mais si captivant de ce Paris, sur qui, à cet instant, le soleil fatigué se couchait nonchalamment, dans des lueurs menaçantes de volcan, Émile Le Senne se tourna vers moi et me tendant la main: «Dites, (c'était son expression favorite), vous ne voudriez pas que je quitte tout cela, dites? » Et, certain d’être compris, sans attendre ma réponse, heureux et jeune, je le vis s'éloigner dans la foule!...
Après deux longues années, à la même époque, je me retrouve, seul, sur ce Boulevard!
Dans le même ciel, sous la même verdure, que de changements!
Sur la chaussée qui luit, quelques taxis, plus d’autobus; et, dans ce calme inattendu, où l’on s'entend parler dans le bruissement des pas, l'élément civil disparaît au milieu de la diversité des équipements militaires.
Comme des collégiens, après la distribution des prix, les permissionnaires viennent y passer leurs courtes vacances, le temps de faire admirer à leurs anciens, les croix gagnées à l’école du péril et de la souffrance.
Très simplement, comme chez eux, ils foulent cette « Terre
promise », si âprement défendue, si ardemment désirée du fond de leurs tranchées.
Leurs femmes, très jeunes, dans des costumes de cantinières, tendrement attachées à leurs bras, élèvent sur eux la douceur de regards où perce l'inquiétude de la fuite rapide des heures.
Dans leurs mâles figures, leurs grands yeux d'enfants bien portants semblent étreindre le plus possible tout ce « Paradis » qui sera si vite Q perdu »... peut-être pour toujours!
N'étaient les blessés qui mettent, — cruelle réalité, — la note grave dans cette atmosphère familiale et tranquille, où chante une langue harmonieuse, on se croirait sur le Cours d'une vieille cité française, le soir d'été d’une belle journée de grandes manœuvres.
Place de l'Opéra, au moment où, absorbé dans mes idées, machinalement, je reviens sur mes pas, une main, légère comme une ombre, posée sur mon épaule, me fait tourner la tête. « Eh bien! je vous y prends à regarder... Paris!... » C’est le chasseur à pied Émile Le Senne qui, gentiment, s'offre à m'accompagner !
Président du « Vieux Montmartre ».
Mai 1916. e
Le Marchand de bois Bibliophile
Une anecdote souvent répétée veut que Madame de La Sablière, au retour d'une visite à Versailles, ait revu, méditant sous un arbre du Cours-la-Reine, le fabuliste La Fontaine qu'elle avait rencontré le matin au même endroit. Ceci n’est qu'une légende, mais il est un rapprochement curieux : sous Louis XV, les arbres des Champs- Élysées ont failli jouer un rôle important dans une édition célèbre des Fables.
Cette édition, tous les amateurs de beaux livres la connaissent ; publiée à Paris de 1755 à 1759, en quatre volumes in-folio, elle est illustrée de 276 planches gravées par les meilleurs artistes du temps, d'après les dessins du peintre animalier Jean-Baptiste Oudry. Le nom de Charles-Nicolas Cochin reste également attaché à cette belle publication : il a retouché et mis au point tous les originaux d'Oudry, gravé le frontispice et dirigé le travail des graveurs et de limprimeur, Charles-Antoine Jombert, qui était son amiet fat plus tard son biographe. Les dessins d'Oudry nous ont été conservés ; le Guide de Cohen nous apprend qu'ils ont fait partie des collections De Bure, Thibaudeau, Solar, baron Taylor, E. Pereire et Louis Rœderer.
C'est à M. de Montenault, d'Aix-en-Provence, que revient le
mérite de cette magnifique entreprise. Homme d'esprit et caractère entreprenant, il était parvenu à l’âge mür tout en dissipant sa fortune, quand le banquier Darcy se l’attacha. Le financier s’intéressa à son projet séduisant d'associer dans le même ouvrage le fabuliste à son meilleur interprète, il détermina même l'adhésion d'un autre de ses confrères et, de cette commune sympathie, résulta pour Montenault une solide commandite. Les Fables avaient trouvé leurs banquiers, comme les Contes devaient rencontrer leurs fermiers-
généraux.
Les premiers travaux remontent à l’année 1751 et. dès le Salon de 1753, nous voyons Oudry exposer : « Six estampes, d’après les
dessins originaux de l’auteur, qui font partie de Ja suite complète d’une édition des Fables de La Fontaine dont le premier volume paraîtra celte année. » L’affirmation était prématurée, deux années s’'écoulèrent avant que celui-ci ne vit le jour. La cause de ce premier retard n’est pas connue, mais on devine déjà les difficultés, le manque d'empressement des souscripteurs fâcheusement influencés par ce mauvais départ. L’Épitre au Roi, agréée par Louis XV en mars 1755, et garante en quelque sorte du « zèle de l'éditeur et de la beauté de l’entreprise », ne parvint pas à réchauffer leur confiance.
Dès l'apparition du premier volume, au mois de mai, une certaine hostilité se manifesta. L'imprimeur Jombert dut réfuter, avec esprit d’ailleurs, un article peu favorable du Journal des Savanis, dans une lettre fort curieuse insérée dans le Mercure du mois de mars 1706. Jombert défend les caractères employés, fondus spécialement pour l'ouvrage, il s'explique sur les dispositions incriminées. Sa réponse abonde en aperçus sur l’art typographique de son temps, sur la lutte éternelle entre la routine et le goût nouveau : « Dans les Fables de. La Fontaine, pour ne pas trop heurter de front les préjugés, on a suivi presque tous les usages admis dans l'imprimerie; mais comme la plupart sont des abus, et n'ont aucun bon principe pour fondement, on ne s'y est conformé qu'avec les précautions et les changements nécessaires. »
Quatre années plus tard, alors que l'ouvrage s’achevait enfin, Grimm le critiquait encore. C’est aux estampes qu'il s'en prend, à Cochin qui avait promis de présider aux gravures : « Malgré ce qu'en disent nos journalistes, l'exécution de ces gravures a été jugée très indigne d’un bon artiste. » Les heureux bibliophiles qui