‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 157 sur 186 · LE MARCHAND DE BOIS BIBLIOPHILE · texte numérisé non relu

LE MARCHAND DE BOIS BIBLIOPHILE

LE

saires pour consommer un ouvrage glorieux aux arts, aux lettres, à la nation, et qui, par ces motifs, mérite d’être protégé.

Six jours après l'envoi de cette proposition extravagante, Montenault revient à la charge :

L'affaire dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir doit être consommée dans le courant de ce mois, Je viens de l’entendre confirmer. Cette ressource est peut-être la seule qui me reste, et vous connaissez ma détresse et mon embarras. Je vous supplie donc de ne point perdre cette affaire de vue.

La semaine suivante, le 25 février, nouvelle lettre plus pressante que jamais, et dont la naïveté désarme, à M. de Malesherbes :

Je ne sais, Monsieur, si vous avés eu la bonté de parler en ma faveur à M. le marquis de Marigny, mais il est temps, si vous voulez bien me rendre ce service, Il est à Paris actuellement, et dinera encore demain chez lui: On l’a déjà prévenu sur toutes choses et j’ay fait agir auprès de lui une personne pour qu'il s'intéresse particulièrement, et que j’ay moi-même intéressé dans le succès de cette affaire. Tout paroiït très bien disposé et vous trouverés, Monsieur, les voyes frayées et appla-

nies. Ayez donc la bonté d'ignorer ce que je vous marque à cet égard et de dire un mot pour moi, je vous en conjure.

La combinaison que proposait Miger, à la fois sylvestre et littéraire, n'eut certainement aucune suite, car les ormes des Champs- Élysées, plantés en 1670, ne périrent qu'en 1764. À dire vrai leur sort était précaire depuis plusieurs années. Le marquis d’Argenson note dans ses Mémoires, à la date du 19 juin 1755, qu’il est question d’ « abattre les arbres des Champs-Élysées pour refaire les plants d’un dessin plus à la moderne, et surtout pour donner à l'Hôtel de M"° de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière. » Montenault nous à appris qu'en 1758 il entendait faire servir à ses projets le trépas des vieux ormes nouvellement décidé. Ils bénéficièrent encore d'un répit de six années, et quand l’Administration des Bâtiments du Roi recouvra enfin quelque activité, le marquis de Marigny les fit abattre. Comme pour donner tort à d'Argenson, ce fut au lendemain même de la mort de M"° de Pompadour.

La situation de Montenault n’était pas aussi désespérée que ses lettres le donnent à entendre: il se tira fort bien d'affaire, mais nous ignorons de quel côté lui vint le salut. Le graveur Duret était de tous ses créanciers le plus acharné, les ressources de la procédure retardaient difficilement la décision du procès engagé, quand, au mois d'octobre 1758, un accord intervint. Ainsi Montenault sut désintéresser ses collaborateurs, sinon ses associés, et achever

son œuvre : le quatrième et dernier volume des Fables porte la date de 1799.

L'intervention d’un marchand de bois dans une affaire d'édition resterait une énigme, si la biographie du graveur Simon-Charles Miger (1736-1820), publiée par Bellier de la Chavignerie, ne nous fournissait une explication plausible, à défaut d’une solution précise. Il s’agit de la protection qu'accordait au jeune homme la femme du banquier Darcy, le bailleur de fonds de Montenault.

Madame Darcy proposa le jeune Miger à M. de Montenault pour lui servir de secrétaire dans son opération, et pour surveiller le travail des graveurs et des im-

primeurs..…., la proposition fut acceptée... sa vocation était définitivement révélée il se voyait en outre pourvu de la confiance de M. de Montenault..….…. Cette

grande amitié pourtant ne devait pas durer longtemps; une rupture éclata presque subitement, pour un motif que nous ignorons....; il fallut toute l'autorité de Me Darcy, et les sollicitations les plus pressantes de M. Cochin pour décider le jeune homme à demeurer chez l'éditeur, jusqu’à l'entière publication des Fables... Au mois de juin 1760, l'opération étant terminée, Miger prit congé de M. de Montenault...…. et vint s'installer aux Galeries du Louvre, comme commis de Nicolas Cochin, aux appointements de 200 livres par an.

La similitude des noms du marchand de bois et du futur graveur ne saurait être un effet du hasard, et la possibilité d'un lien de parenté une fois admise, la solution de l'énigme se dégage d'elle-même. Le jeune Miger a dû jouer le rôle ingrat d'intermédiaire auprès de son parent, et la brouille survenue ne doit pas être étrangère à cette opération.

En sollicitant la coupe des arbres des Champs-Élysées, Miger, marchand de bois à Paris, ne cherchait-il qu'à conclure une affaire de son état, sous couleur d’aider un éditeur dans l’embarras ? Ou bien, ayant vraiment l'amour des beaux livres, entendait-il par ce moyen favoriser une entreprise magnifique, tout en conservant une solide garantie? Comme il est infiniment probable que ce petit problème d'histoire littéraire ne sera jamais éclairci, le lecteur appréciera selon ses préférences et d’après ses sympathies. Volontiers nous insisterions pour que le doute profitât à l'accusé, et pour qu'il voulüt bien reconnaître dans Miger un marchand de bois

bibliophile.

Sous-Lieutenant au 53° régiment d’artillerie.

Aux Armées, décembre 1916.

Batignolles

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