‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 160 sur 186 · A PROPOS D’UN CROQUIS PARISIEN · texte numérisé non relu

A PROPOS D’UN CROQUIS PARISIEN

l'origine de la statue et des superbes édifices destinés à l’encadrer dignement :

« Ce fut le 27 juin 1748 que le prévôt des marchands et les échevins demandèrent à Sa Majesté la permission de lui élever, dans tel quartier de cette capitale qu'il lui plairait d’ordonner, un témoignage du zèle, de l’amour et de la reconnaissance de ses peuples... Sa Majesté ayant bien voulu déférer à l'empressement de ses sujets, le célèbre Bouchardon fut chargé, par la Ville, de l'exécution de la statue équestre du roi, en bronze. Et, afin que ce monument fût placé d'une manière qui répondît au vœu de la nation, M. de Tournehem, alors directeur des bâtiments, invita les architectes à composer des projets de place. »

Vingt-sept ans plus tard, le 4 avril 17955, la même Ville de Paris, représentée par son prévôt des marchands et par ses échevins, ne craignait pas, en une publicité étendue, de faire annoncer la « Vente des terrains et colonnades lui appartenant sur la place Louis XV ».

Un tel rapprochement pèse exactement les fluctuations de l’opinion publique. Rien ne saurait mieux ramener à sa juste valeur l'enthousiasme fictif de 1748, que la désinvolture commerciale de la municipalité mettant aux enchères publiques les monuments élevés par elle-même à la gloire de son Roy.

Il n'est pas indifférent, devant le pompeux « exposé des motifs » de la requête de 1748, exaltée par les commentaires de quelques historiens (+, de restituer aux faits leur véritable caractère.

Comment imaginer, en effet, qu'à pareille date, aucun vrai Français ait souhaité de louer et d'immortaliser Louis XV?

Le roi avait quarante-trois ans. Son entourage avait pu, quelques années auparavant, en présence d’un danger de mort, d’un repentir humilié et, surtout, sous la crainte de catastrophes imminentes, lui pardonner ses fautes de jeunesse, et lui manifester, par le surnom de Bien-Aimé, son espérance de voir des vertus nouvelles effacer les maux issus de ses vices. Mais, déjà, en 1748, de cette conversion tout espoir était perdu et l’irréparable apparaissait.

La paix d’Aix-la-Chapelle allait être signée (le 18 octobre) avertissant la France d’une déchéance qui va s’aggraver de jour en jour. Madame de Pompadour, maîtresse du roi et du royaume depuis trois ans, docile instrument, aussi, d’un parti traîtreusement ami de l'étranger, avait affirmé son autorité en disant aux plénipotentiaires

envoyés par l'État à Aix-la-Chapelle : « Souvenez-vous de ne pas revenir sans la paix : le roi la veut”. »

Plus véridiquement elle eût affirmé qu'au roi déjà dégradé la chose importait peu. Il ne se souciait plus que de ses plaisirs intimes. Mais la paix était nécessaire à la satisfaction des appétits personnels d’une bande insatiable. La consigne de la favorite devait être exécutée. On fit la paix. A quel prix!

La France, dont les soldats toujours héroïques, avaient conquis les Pays-Bas, restituait tout! Aux Indes, elle abandonnait Madras. Docile aux moindres désirs de l'Angleterre, après l'avoir tenue longtemps en échec, elle lui accordait, pour quatre ans, « l’asiento », c’est-à-dire le droit d'importer des nègres, elle se laissait imposer la condition de ne fortifier Dunkerque que du côté de la terre. Enfin, pour comble d’abaissement, trahissant les lois de l'hospitalité, la police française enlevait, en plein Opéra, le prétendant Charles-Édouard d'Écosse et le livrait au roi George d’Angleterre. Rien ne manquait à la honte!

Le peuple ne s’y trompait pas. Des halles était parti un dicton qui fit longtemps partie du vocabulaire des rues : « Bête comme la paix ». La mauvaise humeur, plus sévère, grommelait : « Brülons Versailles ! » Desforges, dans un poème, osait glisser ce vers :

Peuple jadis si fier, aujourd’hui si servile.

Le roi l’envoyait bien expier son impertinence dans un cachot du mont Saint-Michel, mais, fixé lui-même sur la tendresse de ses sujets, 1l n'osait traverser Paris, et, allant de Versailles à Compiègne, évitait d'y entrer en prenant le chemin détourné qui devint la Route de la Révolte. Des chroniqueurs racontent qu'il justifiait sa prudence en maugréant : « Qu'ai-je besoin de voir un peuple qui m'appelle Hérode ? »

Difficilement on admettra que, dans une telle atmosphère, les interprètes officiels des vœux du peuple de Paris aient voulu porter aux pieds « d'Hérode » un éclatant témoignage de loyalisme admiratif; mais que, cédant à la pression d’une courtisanerie ingénieuse, prévôt des marchands et échevins se soient prêtés à une manœuvre propre à diminuer les soucis du souverain, à détourner l'attention générale des malheurs publics, et à créer le prétexte d’une fierté arti-

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