‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 177 sur 186 · ELU · texte numérisé non relu

ELU

L’Entrée de Marie-Antoinette à Paris

JUIN Do

Au début de l’année 1915 arrivait de Belgique à Paris M. le baron Kervyn de Lettenhove, l’érudit organisateur des Expositions des Primitifs flamands et de la Toison d’or, à Bruges, et de l'Art belge au xvn° siècle, à Bruxelles. Il venait rechercher les traces de son fils unique, jeune volontaire de 19 ans, tué le 18 octobre 1914 au combat de Saint-Pierre-Capelle, dans cette même région de l’Yser où devait, lui aussi, trouver une mort glorieuse, Émile Le Senne.

L'arrachant à sa douleur, le gouvernement du roi Albert le chargeait aussitôt de tenter le sauvetage de quelques-uns des objets d'art dont les obus allemands n'avaient pas encore, à l'extrémité occidentale de la plaine des Flandres, achevé la totale destruction. Les ouvrages précieux sauvés de la sorte, exposés à Paris au Petit-Palais où ils figurent actuellement, ont été pour beaucoup une véritable initiation à cet art décoratif flamand qui donne tant de charme aux églises et vieux couvents de Belgique.

Quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver un dessin, très parisien, se rapportant à une page d'histoire qui passa un peu inaperçue, et dont l’iconographie est précisément très pauvre, comme on le verra

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par la suite : l'Entrée solennelle à Paris de Louis-Auguste Dauphin, et de la Dauphine Marie-Antoinette, le mardi 8 juin 1773.

Ce dessin, signé Desprès, est l’œuvre d'un jeune artiste qui professait alors à l’École royale militaire. Il appartient aux collections du musée Merghelynck, conservées, avant la guerre, dans l'hôtel de ce nom, à Ypres. |

L'hôtel Merghelynck fut bâti de 1774 à 1776, sur les plans d'un architecte lillois, Thomas Gombert, pour F. [. Merghelynck, seigneur van der Camere, conseiller de la ville d’'Ypres. Son arrièrepetit-fils, M. Arthur Merghelynck, en y exposant un bel ensemble de meubles, de tableaux, de bibelots et d’estampes, avait transformé la vieille demeure en un véritable musée Carnavalet yprois.

C'était l’usage que les Dauphins et Dauphines de France, peu de temps après leur mariage, fissent une Entrée publique dans Paris. « La cérémonie porte qu'ils se rendent d’abord à la métropole de Notre-Dame, à l’église de Sainte-Geneviève et, finalement, dans le jardin des Tuileries d’où le cortège retourne à Versailles". »

La popularité de Marie-Antoinette grandissait chaque jour dans Paris, où l'on attendait impatiemment cette entrée solennelle et qui semblait, pour elle, indéfiniment retardée. L’entourage du Roi ne s’en souciait guère; depuis trois ans on avait écarté de lui cette idée par la seule crainte de l’enthousiasme que soulèverait la fête et dont l'opposition s’emparerait, et Marie-Antoinette, malgré l'envie qu'elle en avait, n'osait en parler la première.

Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'Empire près le Roi de France, conseiller habituel de la Dauphine, insista fortement, d'accord avec Marie-Thérèse, pour que la jeune princesse sollicitât de Louis XV la réparation de cet oubli. Le 18 mai 1773, il écrit à l’Impératrice : |

J'ai proposé à Madame l’Archiduchesse de saisir un moment favorable à témoigner au Roi une curiosité et un désir de voir la Capitale, et par conséquent de rappeler l'usage de cette Entrée publique. S. À. R., par timidité, eut d’abord un peu de peine à se résoudre à cette démarche; cependant elle s’y est déterminée, et le Roi, sans hésiter, lui a répondu de très bonne grâce qu’il ne demandait pas mieux et qu’elle était la maîtresse de fixer le moment à remplir la cérémonie en question. Je crois qu’elle aura lieu dans le courant du mois prochain; mais j'ai supplié Madame l’Archiduchesse d’en garder encore le secret, parce qu'il se pourrait que, par des motifs d’intrigues particulières, on cherchât à éloigner l’exécu-

1. Correspondance secrète du comte de Mercy-Argenteau, édition d’Arneth, t. I, p. 455.

tion de ce projet, qui fera à coup sûr dans Paris une très grande sensation et très

favorable à M. le Dauphin et Madame la Dauphine !.

Dès la veille, Marie-Antoinette avait annoncé la bonne nouvelle à sa mère :

J'espère que M. le Disphin et moi ferons notre Entrée le mois prochain, ce qui me fera grand plaisir. Je n’ose pas encore en parler, quoique j'aie la parole du Roi; ce ne serait pas la première fois qu’on l'aurait fait changer ?.

Les préparatifs furent poussés avec vigueur et la cérémonie, fixée au mardi 8 juin, fut magnifique. Depuis longtemps on n'avait rien vu de pareil. Le peuple de Paris avait soif de contempler cette jeune princesse, dont tous les échos de la renommée célébraient la grâce et les vertus, mais qu'il ne connaissait pas encore.

Aucune relation officielle de cette Entrée n'ayant été publiée, j'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de lire le récit que le greffier de l’Hôtel-de-Ville consigna sur le Registre du Bureau de la Ville, ajoutant à ce texte, pour le compléter, les renseignements puisés dans les autres écrits du temps”.

Mrs. du Bureau ayant vu dans les registres ce qui s’étoit passé en pareille occasion lors de l’entrée de M. le Dauphin, fils du Roi, en 1743, de l'entrée de Mad. la Dauphine en 1747 et de l'entrée de Mesdames Sophie et Louise en 1761, ont résolu et arrêté de suivre en tout les mêmes cérémonies. En conséquence mandemens ont été envoyés à quatre Conseillers de la Ville, à deux Quartiniers et au Colonel des gardes de la Ville.

À venu ledit jour mardy 8 juin 1773, Mrs. du Bureau se sont rendus à l'Hôtel de Ville à 7 heures et demie, vêtus de leurs robes de velours. Les quatre Conseillers de Ville et les deux Quartiniers mandés s’y sont aussi rendus, suivant les mandemens cy-dessus. Le Colonel de la Ville [M. Le Laboureur] avoit envoyé les quatre compagnies des gardes de lad. Ville, avec la musique et les instrumens, et les quatre drapeaux à la porte de la Conférence.

Sur les huit heures et demie, Messieurs sont partis de l'Hôtel de Ville en cet ordre, pour se rendre en l’hôtel de M. le Gouverneur [le duc de Brissac|, rue Cassette : vingt gardes de la Ville ouvraient la marche, commandés par leurs officiers ;

1-2. Correspondance secrète du comte de Mercy-Argenteau, I, p. 450 et 4h55.

3. Comme sources narratives du récit de l’Entrée, voir : Registres du Bureau de la Ville, Arch. Nat. H? 1875, fol. 168-172. — Mes Loisirs ou Journal d'événements lels qu'ils parviennent à ma connaissance, par le libraire parisien S. P. Hardy. Bibl. Nat. Ms. franc. 6681, p. 198- 200 (publié en partie par MM. Tourneux et Vitrac, 1912, t. 1. p. 4o7-4o9). — Mercure de France, 17973, juillet, 1° vol. p. 167-171. — Gazette de France, 1773, 11 juin, à° 47, p. 210; 14 juin, n° 48, p. 212-213. — Correspondance secrète du comie de Mercy-Argenteau, t. I, p. 45o, 455, 458, 466. — Je ne cite que pour mémoire la seule pièce officielle, Piti. néraire ou indication des Rues par où passeront Monseigneur le Dauphin et Madame la Dauphine, le mardi 8 juin 1773, le matin et l'après-midi. [Paris] L. F. Delatour, imprimeur de la Police, 1773, in-4° de 3 pages.

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le carosse où était le premier huissier en robe noire et trois autres huissiers en robes de livrée; le carosse où étoit le Colonel des Gardes de la Ville, vêtu de son uniforme, et portant son baton de commandement; le carosse de M. le Prévot des Marchands [M. de la Michodière|, dans lequel il étoit, avec trois de Mrs les Echevins, le Procureur du Roï [M. Jollivet de Vannes] et le Greffier [M. Taitbout] ; le carosse où étoient les quatre Conseillers de la Ville et le carosse où étoient les deux Quartiniers. Tous lesd. carosses étoient escortés par des gardes de la Ville qui marchaient sur les ailes, et vingt autres gardes de la Ville fermoient la marche.

Le Corps de Ville étant arrivé à l'hôtel de Brissac, les suisses de M. le Gouverneur étoient rangés à la porte avec leurs pertuisanes et en haye. Mrs. sont entrés dans la cour avec leurs carosses et précédés des gardes de la Ville, et ont trouvé aussi les gardes de M. le Gouverneur, en haye et sous les armes. Ils ont été reçus au bas de l’escalier, à la descente de leurs carosses, par les officiers de la maison; ils ont monté l'escalier, précédés desd. officiers de la maison, des huissiers de la Ville, du Colonel portant son bâton de commandement et du Greffñer d’icelle, et ont été reçus au milieu de l'escalier par l’intendant de la maison et affaires de M. le Gouverneur, et au haut de l’escalier, près la porte, en dehors de l’antichambre, par les gentilshommes de la maison.

Sont entrés ensuite, précédés ainsy, dans led. antichambre ou salle des gardes, lesquels étoient sous les armes, et après avoir traversé plusieurs pièces d’appartement, sont entrés dans la chambre de M. le Gouverneur, qui se seroit avancé de quelques pas au devant d’eux, et après les saluts réciproques, M. le Gouverneur les a invité de s’asseoir, ce qu'ils ont fait.

Quelque temps après, on est venu dire à M. le Gouverneur que tout étoit préparé pour la marche [suit l’ordre du cortège, peu différent de celui indiqué plus haut]... et en cet ordre sont allés par le Pont Royal se rendre au bout du quay des Thuilleries où étoit ci-devant la porte de la Conférence, où étoient les quatre compagnies des gardes de la Ville, sous les armes, tambours battans aux champs et enseignes déployées, après être descendus de carosses, sont entrés dans un pavillon dont M. le marquis de Marigny avoit la jouissance, comme Directeur général des Bâtiments du Roi, pour y attendre l’arrivée de Mgr. le Dauphin et de Mad. la Dauphine.

Sur les onze heures et demie, le canon de l’hôtel royal des Invalides tira ; alors on jugea que Mgr. le Dauphin et Mad. la Dauphine entroient au petit Cours. M. le Gouverneur et le Corps de Ville sortirent du pavillon où ils étoient et furent se placer entre les deux troupes, sur le quay, à droite, du côté de la rivière. Venoient d’abord quelques brigades de la garde de Paris, à cheval ; suivoient trois carosses, tant du Roi que de Mgr. le Dauphin et de Mad. la Dauphine, dans lesquels étoient des dames de Mad. la Dauphine et autres dames de la cour invitées et le Maréchal duc de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre ; le carosse où étoient Mgr. le Dauphin, à droite, et Mad. la Dauphine, à gauche, la comtesse de Noailles, la duchesse de Cossé et autres dames. Ce carosse étoit escorté par des officiers des gardes du corps et suivi de vingt-quatre gardes du corps.

Lorsque ce carosse arriva à l’endroit où étoit le Corps de Ville, la portière droite fut ouverte par un valet de pied, et le Corps de Ville s’avança, étant conduit par le S. de Nantouillet, maître des cérémonies, et présenté par M. le M2! duc de Brissac, Gouverneur de Paris. Alors M. le Prévôt des Marchands fit son discours à Mgr. le Dauphin qui lui répondit de la manière la plus agréable. Ensuite de quoy, la portière fut refermée. Il y avoit encore deux autres carosses de la suite. Alors les canons de la ville et les boettes d'artillerie de la ville, qui avoient été placés dans la place de Louis XV, faisant face au Cours, firent une décharge.

Le Corps de Ville a retourné à l'Hôtel de Ville, après ce passage, dans le même

ordre qu'il étoit venu, et n’a point reconduit M. le Gouverneur en son hôtel, ainsy qu'il est d'usage, parce qu’aussitôt après le passage de Mgr. le Dauphin et de Mad. la Dauphine, M. le Gouverneur, M. le Prévôt des Marchands et M. le Lieutenant général de police [M. de Sartine] et deux magistrats en manteau, allèrent ensemble à Notre-Dame, dans un carosse de M. le Gouverneur, à 6 chevaux, précédés de deux cavaliers du guet, de ses pages à cheval et suivi de quatre de ses gardes, aussi à cheval. Le Corps de Ville dîna à l'Hôtel de Ville.

Mgr. le Dauphin et Mad. la Dauphine continuèrent leur route pour aller à Notre-Dame, par le Pont Royal, le quay des Théatins, celui de Conty, où ils trouvèrent la troupe de la Monnoye, le commandant à la tête, ensuite par le Pont Neuf, où se trouvèrent la troupe de robe courte, le commandant à la tête près la statue d'Henry IV et arrivèrent à Notre-Dame par le Marché Neuf et la rue Notre- Dame.

La place étoit gardée par les gardes françoises et suisses. Le bourdon sonna. Le Prince et la Princesse étant descendus de carosse, furent reçus à la porte de l’église par M. l’archevèque [Mgr Christophe de Beaumont] en habits pontificaux, accompagné du chapitre de Notre-Dame. Après le compliment que leur fit M. l’Archevèque, et l’eau bénite qu'il leur présenta, ils furent conduits dans le chœur où ils firent leurs prières. Ensuite ils allèrent entendre la messe à la chapelle de la Vierge !, pendant laquelle il fut chanté un motet? par la musique de Notre-Dame. Les 10 canons de la ville et les boettes d'artillerie, qui étoient dans la place de Grève, firent alors une décharge, ainsi que le canon de la Bastille.

Après la messe, Mgr. le Dauphin et Mad. la Dauphine allèrent voir le Trésor de Notre-Dame, et après avoir été reconduits à la porte de l’église par M. l’Archevêque et par le Chapitre, M. l'abbé Tudert, doyen du Chapitre, leur présenta la mère prieure et les religieuses de l’Hôtel-Dieu.

Le Prince et la Princesse continuèrent leur route pour aller à Sainte-Geneviève ?. En y allant et passant devant le collège de Louis-le-Grand, ils furent complimentés par le Recteur de l’Université * accompagné des quatre Facultés. Arrivés à Sainte-Geneviève, dont la place étoit gardée par les gardes françoises et suisses, ils furent reçus à la porte de l’église par M. l'abbé [Revoir], à la tête de son chapitre, et par lui complimenté ÿ. Après être entrés dans l’église et avoir fait leurs prières. ils furent reconduits comme ils avoient été reçus, virent en passant le portail de la nouvelle église de Sainte-Geneviève ÿ, et prirent leur route pour aller descendre au palais des Thuilleries ?, gardé par les gardes françoises et suisses, les cent suisses et les gardes du corps.

1. Elle fut célébrée par l’abbé Solon, abbé de Tonnay-Charente, chapelain du Roi. (Mercure de France, p. 168.)

2. Pour lequel le maître de musique avait reçu une somme de 300 livres. (Mes Loisirs, par S. P. Hardy, p. 198; édition Tourneux et Vitrac, t. 1, p. 407.)

3. Le graveur J. G. Wille, dans ses Mémoires et Journal, édition Duplessis, t. I, 1857, p. 550, dit que le cortège passa devant sa maison ; il demeurait alors quai des Augustins, à côté de l'hôtel d'Auvergne. L’Itinéraire officiel en précise ainsi la marche : rue Notre-Dame, le Marché Neuf, la rue S. Louis, le quai des Orfèvres, le Pont Neuf, le quai des Augustins, le Pont S. Michel, les rues de la Bouclerie, S. Severin, S. Jacques et S. Étienne des Grès,

4. François-Marie Coger, né à Paris en 1723, mort dans la même ville le 18 mai 1780. Il n’est guère connu que par les sarcasmes dont Voltaire l’a accablé. Son discours se trouve dans le Mercure de France, juillet 1775, 1°* volume, p. 171.

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