‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 182 sur 186 · SENNE · texte numérisé non relu

SENNE

tique où se joua le prologue de la tragédie. Hélas! de ce logis peuplé de grands souvenirs, il ne restera bientôt que cette modeste image.

La maison d'angle construite par Millet, et où Fersen vint loger en 1790, avait été adjugée aux Thierry père et fils, le 26 novembre 1785, par jugement du Châtelet de Paris. La sentence de licitation est accompagnée de la description minutieuse de tout l’immeuble. Îl ne fait pas question de publier en entier ce trop long document, je me borne aux détails les plus intéressants.

Ladite maison tient d’un côté sur ladite rue Millet, d'autre par derrière à l'hôtel de La Vaupallière, d’un bout sur la grande rue du faubourg Saint-Honoré, et d'autre bout à la maison vendue par mon dit sieur Millet à mon dit sieur le Vicomte de Breteuil. L'emplacement de ladite maison, cour et dépendances, contient 102‘, 15P, GP, de terrain.

Elle consiste en un grand corps de logis dont la porte cochère d’entrée est par ladite rue Millet, élevée de ce côté d’un rez-de-chaussée sous lequel sont des caves, d’un entresol, et de deux étages au-dessus, et d’un étage en attique, ayant chacun onze croisées de face, et d’un étage pris dans les combles ayant quatre lucarnes… Et du côté de la grande rue du faubourg Saint-Honoré, cette maison est de pareille

élévation et composée aussi d’un rez-de-chaussée appliqué à deux boutiques... chaque étage est composé de cinq croisées de face et d’un étage pris dans les combles ayant trois lucarnes..… le comble de laquelle maison couvert en thuiles..

Ensuite de laquelle porte cochère est une cour quarrée pavée ainsi que le dessous de porte cochère de pavé de grais... une pompe dans l’angle à droite... La porte cochère ouvre à deux ventaux avec guichet dans celui de droite... logement du portier à droite, cuisine, office... Le vestibule du principal escalier à côté du logement du portier. est pavé de dalles de pierre avec décrotoire et il est plafonné.

Deux remises ensuite lesquelles sont pavées et plafonnées. Autre remise à gauche en entrant dans la dite cour, laquelle remise est plafonnée et pavée en pavé de grais. Écurie pour deux chevaux ; à gauche de ladite remise est la porte d’entrée de bois de chêne pleine à un ventau.. laquelle écurie est éclairée par deux bayes de croisées donnant sur ladite rue.., dans laquelle écurie garnie d’auge et ratellier

est pratiqué un cabinet de menuiserie pour coucher le cocher.

PREMIER ÉTAGE. — Appartement donnant sur ladite rue Millet, dont l’entrée est presqu’en face de l'escalier montant au second.

Antichambre; la porte est à deux ventaux en bois de chêne à panneaux... la baye de la croisée donnant sur ladite rue Millet.

Salle à manger ; on y communique par une porte à deux ventaux... les deux bayes de croisées donnant sur la rue... cheminée. de marbre de Flandres... laquelle salle à manger est garnie d’un lambris de hauteur à panneaux de chêne... ‘plafonnée avec corniches.…

Sallon; on y communique par une baye de porte ouvrant à deux ventaux... les deux bayes de croisées donnant sur la rue... plafonné avec corniches ornées.

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cheminée... de marbre blanc veiné... A droite de la cheminée est une porte feinte à panneaux de bois de chène à deux ventaux, et à gauche est une baye de porte: servant de communication à la chambre à coucher fermée d’une porte aussi à deux ventaux de chène... Au-dessus de chacune desdites portes, ainsy qu’au-dessus de celle qui sert à communiquer au cabinet suivant, est un bas-relief en plâtre, et le pourtour du dit sallon est garni d’un lambris de bois de chêne de hauteur à panneaux avec pleinthes et cimaises,

Cabinet; la porte d'entrée est aussy de bois de chêne à panneaux, ouvrant à deux ventaux... baye de croisée... donnant sur ladite rue Millet... niche pour y recevoir un poële... l’alcôve est en menuiserie de bois de chène... dudit cabinet on communique dans une chambre à coucher par une baye fermée d’une porte en

bois de chêne... | Chambre à coucher ; on y communique du sallon par ladite porte à côté de la

cheminée... plafonnée à corniches... deux bayes de croisées... donnant sur la cour... cheminée .. de marbre blanc veiné... le pourtour de la chambre est garni d’un lambris d'appui à panneaux de bois de chêne... de chaque côté de ladite cheminée est une devanture d’armoire en deux parties, ouvrant à un ventau haut et

bas de bois de chêne.

Garde robe; on y communique par une baye de porte à côté de la cheminée de la chambre à coucher... siège d’aisance en bois de chène à l’anglaise. Laquelle garde robe reçoit le jour de l’escalier dérobé par une baye garnie d’un chassis... au-dessous du chassis est une porte pleine de sortie sur ledit escalier... la porte vitrée. sert à communiquer à la supente qui est au-dessus du cabinet... l’un et l’autre plafonnés et carrolés de carreaux de terre cuite.

L'autre appartement, donnant sur le faubourg et à l'angle des deux rues, comporte un cabinet de toilette en plus; la disposition est différente, mais la décoration est identique.

La parfaite obligeance de deux notaires parisiens, M° Paul Theret et M° René Tansard, m'a permis de dresser la liste des différents possesseurs de la maison Fersen.

Philippe Thierry devient seul propriétaire en 1819, à la mort de son père, usufruitier. Le 2 novembre 1838 il fait une donation entre ses enfants à titre de partage anticipé et l'immeuble est attribué à son fils aîné, Athanase-Jean-Baptiste Thierry (Damaison, notaire). Celui-ci le vend à Jean-François Dubief et Eugénie Farjas, son épouse, le 5 mai 1841 (Damaison, notaire). Le 12 juillet 1849, Marguerite-Joséphine Jay, veuve d’Antoine-Joseph Paliard, achète la maison aux époux Dubief (Debière, notaire). À la mort de Mme Paliard, le 26 décembre 1857, elle passe à l’un de ses fils qui la vend à Marie-Philibert Bonjour et Léonie-Marie-Jenny Ode, son épouse, le 6 janvier 1859 (Pascal, notaire). Me Bonjour, héritière de son mari, meurt le 2 septembre 1888 et l’immeuble échoit à sa nièce, Me Arthur Le Jouteux, propriétaire actuelle. Un jour

prochain la Ville de Paris en prendra possession pour le confier d’un cœur léger au démolisseur sacrilège.

Car les hommes vont détruire sans raison ce que le temps a respecté. La maison de Fersen va disparaître, comme aussi le délicieux hôtel’ Breteuil, ce:ui qui porte le numéro 17. Ces deux immeubles vont être rayés des annales parisiennes à cause d’une quelconque opération de voirie, alors qu'aucune nécessité impérieuse et absolue ne les condamnait. Cela est si vrai que les huit premiers numéros impairs de la rue Matignon sont en déficit; c’est donc que l'Administration municipale prévoyait le lotissement du jardin Breteuil par un propriétaire avisé, et non pas sa disparition, comme aujourd'hui, au seul bénéfice de la voie publique.

À la séance de la Commission du Vieux-Paris du 9 mai 1914, M. Froment-Meurice a justifié son approbation en déclarant que le projet est ancien, qu'il remonte aux plans du Baron Haussmann. En tout cas, cet habile administrateur ne l’a pas indiqué sur le Plan général de la Ville de Paris, publié par ses soins en 1867, et qui fait état de toutes les améliorations, faites ou projetées. Qui ne sent la fragilité, l’anémie d’un tel argument! En vérité, l’élargissement de la tranquille rue Matignon n'apparaît pas d’une actualité si pressante qu elle puisse compenser un tel sacrifice d'art, d'histoire et d'argent. Des voix généreuses sont restées sans écho, l'arrêt de mort est rendu. Déjà le jardin Breteuil est amputé de l'extrémité donnant sur la rue Rabelais; c’est la Guerre qui retarde le trépas des deux maisons.

Mes recherches sont restées vaines pour découvrir l'appartement qu'habita Fersen. Aucun bail chez les notaires des Thierry ; prudence de sa part, sous-location, ou bien l'acte a-t-1l été établi par son notaire personnel, que j'ignore? Qu'il logeât au bel étage, le premier au-dessus de l’entresol, le fait ne paraît pas douteux, mais, des deux appartements, lequel occupait-il? Je suppose qu'il habitait celui donnant sur la rue Matignon, à l’abri de tout voisinage indiscret; devant sa porte, sous ses fenêtres, s’étendait le grand terrain Millet dont la solitude était une sécurité pour ses allées et venues continuelles.

La Sociélé française de secours aux blessés militaires a occupé la majeure partie de la maison Fersen, de 1864 à 1911. La première date est celle de sa fondation, la seconde, celle de son transfert au

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n° 271 de la rue François-l®. La Guerre y ramena pour un temps les services de sa pharmacie. Présentement, le premier étage est habité par l'état-major du 230° régiment territorial d'infanterie, caserné à Penthièvre. Le colonel de ce corps chartrain serait bien étonné d'apprendre qu'il succède dans ce logis, à plus d’un siècle de distance, au dernier colonel-propriétaire du Royal-Suédois, devenu le 89° régiment d'infanterie. |

Dire que l'immeuble est parvenu intact jusqu'à nous, n'est évidemment qu’une façon de parler. Il faut entendre que les grandes lignes de l'architecture ont été respectées, que l'aspect extérieur à gardé son style, mais le dedans est défiguré. La maison porte allégrement ses cent trente-cinq ans, etle beau caractère qu’elle emprunte à son époque est à peine altéré par deux infirmités : trop de persiennes au dehors remplaçant les volets intérieurs, et la laideur des boutiques modernes. Les rangées de balustres aux fenêtres du premier étage, classiques depuis Gabriel, sont d’un bon effet. Audessus, les entablements et les guirlandes sculptées concourent avantageusement à rompre la monotonie de façades aussi développées. Mais ce qu'on ne saurait trop louer, ce sont les heureuses proportions, l’élégante simplicité de cette « boîte à loyers » de la fin du xvine siècle. Le célèbre hôtel de La Haye, bâti par Aubert à l'angle du Boulevard et de la rue Caumartin, et dont la jolie rotonde a été récemment mutilée, offre une façade absolument identique, à la seule réserve qu'il n’y a pas d’entresol mais un bel étage de plus.

Les changements apportés à la disposition des lieux sont minimes ; dans les appartements, la distribution ancienne se retrouve aisément. Du temps de Fersen, il n y avait pas de boutique sur la rue Matignon; maintenant il ÿ en a deux. Celle au coin du faubourg s’est avancée dans la rue et une autre, plus petite, touchant l'hôtel Breteuil, a pris la place d’une partie de l'écurie. Le portier logeait à droite, au pied de l'escalier; c’est à gauche qu'on le voit aujourd'hui. L’écurie, dont les deux baies donnaient sur la rue, n'existe plus. Enfin, dans la cour, les communs ont été remaniés.

À l’intérieur, la maison a subi les meurtrissures du temps, les sottes améliorations que la mode impose, en sorte qu'envahie par le badigeon chocolat elle n'est plus Louis XVI, sans être devenue Napoléon IIT; elle est quelconque. La rampe de fer de l'escalier, d'un dessin très sobre, est toujours en place, mais une main courante d’acajou la dénature au lieu de l’enrichir. Dans les apparte-

ments du premier étage, quelques cheminées de marbre, les basreliefs de platre disposés au-dessus des portes, sont les derniers

témoins des heures ardentes, du rêve passionné qu'y vécut le beau Suédois !

La description des lieux nous a appris que la cour de l’immeuble Thierry comportait trois remises et une écurie pour deux chevaux. Le Comte de Fersen ne semble pas en avoir eu la jouissance, puisque nous verrons son valet de chambre descendre une selle et des bridons de l'appartement; elles devaient être à un autre locataire. D'ailleurs, elles étaient trop restreintes et pas assez discrètes pour servir à ses desseins. Au dire de plusieurs témoins entendus par les magistrats instructeurs, les siennes se trouvaient dans le faubourg, à peu de distance de la rue Matignon. Et la déposition du sellier-carrossier Jean Louis apporte la précision nécessaire : elles étaient « situées grande rue du faubourg Saint-Honoré, trois portes cochères au-dessus de la rue Matignon où demeurait le Comte de Fersen ». Comme ces écuries abritèrent notamment la fameuse berline et son attelage, il n'est pas sans intérêt d'identifier leur emplacement.

Voici quelles étaient les maisons du faubourg au-dessus de la rue Matignon, c'est-à-dire à gauche en allant vers Saint-Philippedu-Roule. D'abord la maison d'angle Thierry qui, nous l'avons vu, n'avait pas de porte sur le faubourg. Venait ensuite un immeuble de 10 toises de façade à Charles Gersin, huissier, demeurant dans l'Ile Saint-Louis : 1° porte cochère. Puis se trouvaient l'entrée et la porterie du bel hôtel de La Vaupalière sur 7 toises de bordure : 2° porte cochère. La propriété suivante offrait 6 toises de façade et appartenait à Adam L’Echopier, horloger, domicilié rue Neuve-des- Petits-Champs, au coin de la rue Royale : 3° porte cochère. Par Watin nous savons qu’elle n’était pas louée bourgeoisement, puisque le sieur Barelle, fumiste, y fabriquait une cheminée économique de son invention. C'est là qu’étaient situées les écuries et les remises louées par Fersen; l'entrée se trouvait à 27 toises environ du coin de la rue Matignon.

Actuellement, l'immeuble Gersin porte le n° 83; il appartient au Baron Gourgaud, L'entrée La Vaupalière, n° 85, donne accès à

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l'hôtel du Baron Gérard; la porterie a fait place à l'hôtel de la Revue de Paris, n° 85 bis. Enfin la propriété L'Echopier est représentée par l'aile gauche de l'hôtel de la Marquise d’Aligre, construction moderne portant le numéro 89. Le numéro 83 est en déficit dans le faubourg Saint-Honoré. C’est dire que nulle trace ne subsiste des remises où le carrossier Jean Louis amena la berline royale dans la matinée du dimanche 19 juin 1791, la veille du départ.

Le lecteur voudra bien remarquer que tous les documents utilisés pour retrouver la maison qu'habita Fersen en 1790 sont connus, imprimés. Les pièces d'archives ne sont intervenues que pour apporter des précisions. Les mémoires de Bouillé et de Choiseul, l'ouvrage de Bimbenet, le guide de Watin, ne peuvent compter au nombre des livres à découvrir. Le chemin était donc aisé à suivre pour quiconque cherchait la vérité et M. Gosselin-Lenotre était arrivé à une conclusion identique dès 1902. Voici ce qu'il écrivait dans le Temps du 25 octobre, à propos des lettres adressées à Fersen par une amoureuse et que Bimbenet a publiées :

Il habitait la maison neuve alors, qui a son entrée au n° 19 de la

rue Matignon et qui fait l’angle du faubourg Saint-Honoré. Ses écuries étaient un peu plus haut, du même côté, dans le faubourg. c est là que, la veille du départ, la berline est remisée. Et Trois ans plus tard, en 1905, M. Lenotre Débat son beau livre : Le drame de Varennes. Dès les premières pages nous retrouvons l'essentiel de l’article du Temps et le passage concernant le domicile de Fersen, mais, Ô surprise, l’auteur a changé d'opinion :

Il habitait le charmant hôtel,. neuf alors, qui a son entrée au n° 17 de la rue Matignon. Ses écuries étaient un peu plus haut, du même côté, dans le faubourg Saint-Honoré. C'est la que, la veille du départ, la berline est remisée…

Que s'est-il donc passé, quel document a surgi, pour justifier une telle volte-face? Certainement aucun, puisque M. Lenotre se borne à donner comme référence le témoignage du cocher Pierre Lecomte publié par Bimbenet en 1868, et qui, d’ailleurs, va à l’encontre de cette nouvelle identification. Alors il a été influencé par un renseignement oral, par l'affirmation gratuite d’un auteur quil ne cite pas? Entre les années 1902 et 1905 je ne vois que le Marquis

de Rochegude et son Guide pratique à travers le Vieux-Paris publié en 1903. On y lit, en effet, que le Comte de Fersen habitait au moment de la Révolution l'hôtel sis au n° 17 de la rue Matignon, c'est-à-dire l'hôtel Breteuil. Mais ce n’est qu’un guide, commode et sans prétention, à l'usage des promeneurs peu exigents, et non des historiens. Cette conversion à rebours de M. Lenotre, allant de la vérité à l'erreur, reste un mystère.

Fondée sans preuve et de bonne foi, la légende s’est fortifiée, elle est devenue dogme en raison même de l’incontestable autorité que confère à M. Lenotre un talent généralement admiré. Et quand la procédure d’expropriation ramena l'attention sur l’hôtel de la rue Matignon, écrivains et visiteurs furent unanimes à déplorer la démolition injustifiable d’un bijou d'architecture, d’une demeure parée de toute la séduction qui s'attache au nom de Fersen.

Qu'une telle confusion ait pu se produire, le fait est déjà regrettable pour l’érudition parisienne, mais il prend un caractère sérieux quand un acte officiel intervient, véritable brevet d'authenticité décerné à la pseudo maison historique. L'hôtel étant condamné on ne pouvait songer à la plaque commémorative, alors on pensa à la relique que recueillerait pieusement le musée municipal. Les jolies boiseries d’un salon furent acquises par la Ville et, le 8 novembre 1913, M. Froment-Meurice pouvait annoncer une bonne nouvelle à ses collègues de la Commission du Vieux-Paris : « Le petit salon sera reconstitué très respectueusement à Carnavalet et, à côté des meubles de la chambre de la Reine dans la prison du Temple, les visiteurs pourront s'arrêter avec émotion devant les boiseries qui ont dû servir de cadre aux rêveries poignantes de son fidèle et admirable serviteur. »

À coup sûr, un salon aussi délicieusement décoré était propice aux rêveries, aux pensers les plus doux, mais celui qui s'y abandonna s’appelait le Comte de Salmour et non le Comte de Fersen. C’est que conférer d'office à un personnage notoire la qualité d’ha- bitant dans une maison qui ne fut jamais sienne, ne chasse pas du même coup le souvenir du véritable occupant. Nous avons vu que Watin indique au n° 3 de la rue Millet : « M. le Comte de Salmour, Envoyé de Saxe », et que ce n° 3 est certainement l'hôtel Breteuil. À ceux qui douteraient encore, Je puis fournir l'argument péremptoire, et c'est toujours Watin qui me le procure. Il donne la liste des XXI jardins disposés entre les Champs-Elysées et le faubourg

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Saint-Honoré, et le XVIT° jardin il le désigne ainsi : « Le XVI[°, du n° 3 rue Millet ».

De son côté, l'Almanach Royal, de 1788 à 1792, mentionne rue Matignon : « M. le Comte de Salmour, Ministre Plénipotentiaire de l'Électeur de Saxe. » En l'an XI, le Ministre de Saxe reparaît dans l’Almanach National et toujours rue Matignon; c’est alors le Comte de Bunau qui, en l'an XIII, passe rue de l’Université. Donc, de 1787 à 1804, c'est-à-dire pendant dix-huit ans, l'Électeur de Saxe a été le principal locataire de l'hôtel Breteuil. Il n’y a pas place pour Fersen au n° 17 de ia rue Matignon.

C'est dans la maison d'angle de l’ancienne rue Millet, que Fersen a préparé dans ses moindres détails la fuite vers Montmédy. Pour beaucoup de personnes, l'événement se résume dans la célèbre berline emportant la Famille royale. À la vérité l’entreprise était de bien autre envergure; 1l s'agissait de faire sortir de Paris 16 personnes, de l’argent, des papiers, des bijoux et des armes. Il est passionnant de suivre pas à pas, dans ces journées du 16 au 21 juin 1791, le metteur en scène qui inspire, commande et dispose, dans le décor qu'il a choisi, premiers rôles, comparses et accessoires. Et ces accessoires ne sont pas minces, ni faciles à manœuvrer : ce sont 8 voitures et 27 chevaux. Les écuries du faubourg abritaient 12 chevaux au moins et, sans compter la berline royale commandée et payée par une dame russe, 4 voitures appartenaient à Fersen.

Les allées et venues de tous ces véhicules gravitant autour de la rue Matignon, je vais tenter de les expliquer aussi clairement que possible. Je sais que l'erreur me guette, mais n'est-ce pas le meilleur stimulant de mon effort vers un peu plus de vérité? Le sujet est vaste, infini dans ses détails et terriblement embrouillé. Surtout 1l est étrange de constater combien ont été mal utilisées les dépositions recueillies par la commission d'enquête et publiées par Bimbenet. Get auteur lui-même se met à chaque instant en contradiction flagrante avec les documents qu'il édite! Ses successeurs n’ont pas toujours été plus clairvoyants. La berline royale, notamment, a fait l’objet d’une méprise extraordinaire, inexplicable, chez le meilleur historien du

drame de Varennes.

1. CHARIOT D'ÉQUIPAGE. — Le 16 juin 1791, le sellier-carrossier Jean Louis, demeurant rue de la Planche, livre au Comte de Fersen un grand chariot d'équipage neuf, les quatre roues et le berceau de coutil peints en rouge, du prix de 446 livres, ro sols. Le même jour, le valet de chambre de Fersen, nommé Louvet, s'entend avec le voiturier Roulance, domicilié rue de La Ville-L'Évèque n#3/ en face de la Vacherie suisse, pour mener le chariot à Valenciennes.

Le voiturier part le vendredi 17. Aux six chevaux fournis par les écuries de Fersen, il en ajoute deux autres lui appartenant. Le dimanche 1l est à Péronne. Dans cette ville il est rejoint par une dame Haquin, « laveuse de vaisselle chez M. de Fersen », qui lui remet, pour être chargée sur le chariot, une grande malle du poids de 4oo livres, amenée ‘en poste. |

Roulance arrive à Valenciennes le mardi 21. Là, des soldats du Royal-Suédois ajoutent au chargement des tentes et leurs piquets, des housses de chevaux garnies d’or et d'argent. Le même jour, le voiturier quitte Valenciennes, passe la frontière et parvient à Quiévrain, ville d'Empire.

Que portait donc le chariot rouge pour exiger un attelage de huit chevaux? Des effets d'équipage, raconte Louvet. Disons des caisses d'armes pour l’armée de Bouillé et nous serons plus près de la vérité.

2. Vorrure POUR PÉRONNE. — La lourde malle avait été portée à la diligence de Valenciennes le jeudi 16 juin, jour de départ. Pour une raison inconnue, poids ou plein de bagages, elle n'avait pas été enregistrée. Le lendemain, à la demande de Louvet, la dame Roulance fait prendre la malle aux messageries, et elle est transportée chez un carrossier de la rue de la Madeleine, au coin de la rue de Surène. Celui-ci la trouvant trop lourde pour ses voitures, le charre- tier de la dame Roulance va la rechercher à 7 heures 1/2 du soir, et la ramène rue Matignon.

Alors Fersen fait retenir un véhicule de voyage chez Coron, serrurier en voitures à la Pologne, à côté de l’ancienne caserne, puis deux chevaux de poste chez un loueur, et il désigne la dame Haquin, domestique à son service, pour rattraper le chariot rouge sur la route de Valenciennes. Et le samedi matin, à 9 heures, la voiture part emportant la dame Haquin et la malle. Elles arrivent le lendemain à Péronne où le voiturier Roulance prend possession du pré-

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cieux colis. La dame Haquin retourne aussitôt à Paris et le sieur Coron, venu rechercher sa voiture rue Matignon, reçoit dix écus.

Cette malle si pesante amenée de Paris à grands frais. que pouvait-elle contenir? Des effets oubliés, dit la dame Haquin. C'est possible, mais il est plus vraisemblable d’y voir de l'argent et les papiers de Fersen.

3. BeruNe ROYALE. — Le Comte de Fersen comptait beaucoup d'amis dans la colonie étrangère de Paris, des femmes surtout, car il cachait « une âme brûlante sous une écorce de glace ». C'est une de ses amies qui le juge ainsi, la Baronne Anna-Christine de Korff, veuve d’un colonel russe tué en 1770 à la bataille de Bender. Cette dame vivait à Paris avec sa mère, madame de Stegleman, veuve d’un banquier de Pétersbourg. L'Almanach de Paris... pour 1787, publié par Lesclapart, les fait habiter toutes deux l'hôtel du Comte de Parabère, sis quai Malaquais, au n° 5 actuel. Très dévouées à la Famille royale, elles n'hésitèrent pas d'avancer 296 000 livres à Fersen, quand celui-ci organisa la fuite vers Montmédy.

La Baronne de Korff avait une sœur, M°° Sullivan, qui vivait à Paris avec Quintin Craufurd, Écossais possesseur d’une grande fortune gagnée au service de la Compagnie des Indes Orientales. Craufurd et sa maîtresse — que d’ailleurs il épousa par la suite — aidèrent beaucoup Fersen avant et après le voyage de Varennes. Ils habitaient un bel hôtel de la rue de Clichy appartenant à Antoine-Louis Rouillé d'Orfeuil, Maître des Requêtes, et fils de l'Intendant de Champagne.

Le 20 juin 1791, l'hôtel Craufurd abrita la berline royale. Une discussion s’est élevée entre M. Lenotre et M. Gustave Bord au sujet de son emplacement, mais j'ai le regret de n'être d'accord ni avec l’un, qui a mal interprété le guide de Watin, ni avec l’autre, qui place la maison du bon côté mais beaucoup trop bas. Situé à droite, en montant la rue de Clichy, cet hôtel offrait une superficie de 2072 toises et une façade de 17 toises. La lisière méridionale se trouvait à 255 toises de l’angle des rues de Clichy et Saint-Lazare. IL occupait donc l'emplacement des maisons portant aujourd’hui les n® 54 bis et 56 et. d’une partie de la rue Nouvelle. La célèbre Prison de la Dette s'élevait naguère en cet endroit même, la rue Nouvelle en marque le milieu.

La Baronne de Korff quitta Paris le 17 juin 1701. Je trouve

Craufurd à Londres le 18 juin, à Bruxelles le 28, et M"° Sullivan à Mons le 22 juin. Les collaborateurs de Fersen n'étaient donc plus à Paris lors du départ de la Famille royale.

Le mercredi 22 décembre 1790, la Baronne de Korff fait venir chez elle, à l'hôtel de Parabère, le carrossier Jean Louis: elle lui commande « par commission » une berline de voyage à six places pour aller en Russie. Le surlendemain, Fersen se rend rue de la Planche. Il remet au carrossier l'échantillon choisi pour la doublure de la voiture et consent à ce qu’il utilise une caisse de berline, fabriquée avant la Révolution pour M"° de Poiastron, et laissée pour compte. Jean Louis mobilise ses ouvriers et ses fournisseurs. Kenelle, maître-charron, faubourg Montmartre, construit le train ; Deslandes, serrurier, rue de Bourbon-Villeneuve, forge les ressorts et les ferrures; Duchesne, bourrelier, rue des Saints-Pères, confectionne les soupentes; Tonnellier, faubourg Montmartre, est chargé de la peinture. Fersen surveille et active le travail. Le 12 mars 1797, la voiture est finie, M”"° de Korff vient la voir, exprime sa satisfaction, et le 26 mars elle paye le mémoire s’élevant à 5 944 livres.

Deux mois se passent. Enfin le départ du Roi est fixé aux premers jours de juin. Le 4, à la demande de sa cliente, Jean Louis essaye la berline, lourdement chargée, sur la route de Châtillon. Le même Jour, la baronne de Korff fait demander deux passeports pour Francfort par M. de Simolin, Ambassadeur de Russie, l’un pour elle, l’autre pour M"° de Stegleman, au total pour 6 personnes, 2 enfants et 5 laquais. Ces deux passeports sont destinés à la Famille royale, à M"* de Tourzel, Brunier et Neuville, et aux trois gardes du corps. À deux laquais près, et cette latitude pourra servir, c'est bien le nombre des fugitifs qu'emporteront la berline royale et la chaise de poste des femmes de chambre.

La berline affectait la forme dite en gondole, avec sièges devant et derrière, suspension à ressorts et soupentes sur un train à quatre roues peint en jaune. Spacieuse, confortable et solidement construite, elle était cossue d'aspect mais nullement somptueuse. Elle pouvait contenir six personnes, huit au besoin, en utilisant le strapontin placé au milieu. Au dire de Choiseul, la caisse était « de couleur brune », alors qu’un témoin assure avoir vu le « fonds entre le gris et le noir ». L'intérieur de la voiture « renfermait tout ce qui pouvait dispenser d’en descendre »; il était garni de coussins de maro-

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quin vert, d’un filet, et de poches pour contenir les paquets. Sur l’impériale, deux grandes vaches abritaient les bagages. Au dos de la caisse se trouvaient deux cuisinières de tôle et une cantine de cuir à huit bouteilles. Enfin sous le siège du cocher, un coffre de secours contenait des outils et des pièces de rechange.

Le 18 juin, dans l'après-midi, le carrossier reçoit la visite de Fersen qui lui demande de livrer la berline et dy joindre deux selles de poste à l'anglaise et deux fouets de courrier. Selles et fouets sont destinés à son cocher, qui sera le postillon jusqu'à Bondy, et au garde du corps Valory. Le lendemain dimanche, vers 9 heures du matin, Jean Louis conduit la berline rue Matignon par la rue du Bac et le Pont Royal. Choiseul est présent, et Fersen verse devant lui au carrossier une somme de 2600 livres à valoir, non sur le mémoire de la berline réglé depuis longtemps par M”° de Korff, mais sur son compte personnel, plus le prix des selles et des fouets. Puis Ja voiture est menée aux remises du faubourg Saint-Honoré.

Le grand jour est arrivé, celui du départ, fixé au lundi 20 juin 1791. Entre 5 et 6 heures de l'après-midi, Balthazar Sapel, le cocher de Fersen, attelle deux chevaux à la berline et, par les rues Miromesnil et de la Pépinière, il la conduit à l'hôtel Craufurd, rue de Clichy. Îl retourne ensuite avec ses deux chevaux au faubourg Saint-Honoré. Fersen était lui-même venu à l'hôtel Craufurd vers 5 heures 1/{ pour vérifier la présence de la voiture, mais elle n'était pas encore là, elle était en route. Il revient rue Matignon. À 7 heures il envoie Louvet, son valet de chambre, porter rue de Clichy, outre divers paquets et des victuailles, la selle de poste et un bridon à l'anglaise à l'usage du postillon. Aidé par Pierre Le Comte, le cocher de la voiture de louage qui l’a conduit, Louvet procède au chargement de la berline. Son maître n’était certainement pas présent, comme l’assure M. Lenotre. La voiture avait l’air fortement chargée, mais ce n’était qu'une apparence, raconte Choiseul, malles et cartons étaient vides. La vache ne contenait que le chapeau à bord d'or du roi. L

Quelques minutes avant 8 heures, Fersen sort de chez lui accompagné de son chasseur portant un bridon. Il va retrouver Balthazar posté rue Marigny avec un vieux carrosse qu’il vient d'amener de chez le carrossier Jean Louis. Son maître lui remet le bridon et l'envoie prévenir un marchand de chevaux de la Petite rue Verte de tenir prêt le cheval de selle acheté par lui. La commission faite,

Balthazar regagne les écuries du faubourg, car il a l’ordre de conduire quatre chevaux à Valenciennes.

Peu après 9 heures 1/2, Fersen arrive aux écuries avec les gardes du corps Moustier et Valory. Les instructions données il les laisse avec Balthazar. Les trois hommes prennent en mains les quatre chevaux et se rendent chez le marchand de chevaux de la Petite rue Verte. Le cheval acheté par Fersen est prêt et Valory le monte; il est harnaché avec l’une des selles fournies par Jean Louis et le bridon qu'a déposé Balthazar. Ce dernier et Moustier montent à cru deux des chevaux pris à l'écurie, puis, dans le Paris qui s'endort, la petite troupe gagne l'hôtel Craufurd.

Là, les quatre chevaux sont attelés à la berline; Balthazar harnache l’un d'eux avec la selle et le bridon apportés par Louvet et l'on part : Balthazar en postillon, Moustier sur le siège, Valory escorte la voiture. La rue de Clichy montée, le mur d'enceinte franchi, la berline se dirige par le boulevard extérieur vers la Barrière Saint- Martin, à l'entrée de la route de Meaux, où elle arrive à minuit 1/2. Dix minutes après, Valory s'éloigne vers Bondy pour faire préparer le relais.

Longue attente pendant laquelle les deux hommes ne se disent pas une parole : l’un est sur son cheval, l’autre sur le siège. Enfin, à 2 heures du matin, arrive grand train le vieux carrosse transportant la Famille royale et que conduit Fersen transformé en cocher. Vite les voyageurs s'installent dans la berline, le garde du corps Maldent monte derrière, Fersen s'installe sur le siège à côté de Moustier. Devant eux, vers l’est, le ciel blanchit déjà. Un grand fouet à la main Fersen excite les chevaux et encourage Balthazar.

En une demi-heure on est à Bondy où six postiers et deux bidets sont préparés. « À Dieu, Madame Korff, » dit Fersen d’une voix qu'altère l'émotion... Il monte le cheval laissé par Valory et gagne Le Bourget. À la maison de poste de Claye, la berline retrouve la voiture des femmes de chambre. Il est 4 heures, le soleil est levé, et les fugitifs ne sont encore qu’à six lieues de la Barrière Saint-Martin!

Pour connaître le sort de la berline après le voyage de Varennes, le Comte de Reiset s’est adressé à M. de Klinckowstrom, l'éditeur des papiers de Fersen. Réponse : lors de la vente de son mobilier elle a été achetée par M. de Staël-Holstein, Ambassadeur de Suède à Paris. Avec la Duchesse de Fitz-James, c'est une autre histoire.

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La berline est conservée, croit-elle, chez le Comte Charles-Émile Piper, descendant d'une sœur de Fersen, au château de Loïvester en Suède. Enfin, suivant une note de 1795, publiée dans l’ Annuaire de l'Aube et citée par M. Lenotre, la berline serait tout bonnement devenue la diligence de Dijon. La première version témoigne d’une méconnaissance absolue du sujet, la seconde n’est pas plus vraisemblable, la dernière doit être vraie puisque simple et logique.

Bimbenet a édité parmi les pièces justificatives de son livre le Mémoire du chariot de poste de M. le Comte de Fersen, livré le 16 juin 1791, par Louis, sellier à Paris, successeur du sieur Warin. Ce mémoire se monte à 4370 livres 10 sols; 1l est suivi d’un autre concernant le chariot d'équipage et des réparations faites à une chaise de poste. A la fin, Jean Louis reconnaît avoir reçu de Fersen, le 19 juin, un acompte de 2 600 livres sur l’ensemble. Le digne greffier n'a pas un instant d'hésitation; pour lui c'est bien là le mémoire détaillé de la berline royale, et il utilise ce document précis pour décrire la voiture. Il déplore même que le carrossier n'ait reçu qu'un acompte : « M"° de Korff, la Famille royale et M. de Fersen partirent sans que le mémoire fût entièrement acquitté. »

Or Bimbenet a publié dans le même ouvrage la déposition très claire de Jean Louis devant la commission d'enquête. Le carrossier est muet touchant les nombreuses fournitures faites à Fersen — et le fait est extrêmement curieux car elles avaient un rapport essentiel avec le voyage de Varennes — mais il est disert à l'égard de la Baronne de Korff. Que dit Jean Louis? C'est une berline de voyage qu'il a construite pour sa cliente; c’est un paiement intégral de 5 944 livres qu'il a reçu le 26 mars; c’est le 19 juin qu'il a livré cette berline chez M. de Fersen. Il n’y a donc aucune analogie dans la nature du véhicule, le prix, l’époque et le montant du paiement, la date de la livraison. Les détails fournis par le document ne concordent pas davantage avec les renseignements connus. Et je puis conclure : le mémoire est étranger à la berline royale; il concerne la chaise de poste commandée directement par Fersen et destinée aux femmes de chambre.

Comment le greffier de la Cour d'Orléans, habile à manier les textes, a-t-il pu se mettre en contradiction aussi flagrante avec les documents qu'il publie? Pourquoi en 1868, lors de la seconde édition de son livre paru dès 1844, n’a-t-il pas redressé de lui-même,

ou par autrui, cette défaillance de sens critique? J'avoue ne pouvoir proposer aucune explication.

Le Comte de Reïset s’est appuyé sur le même document pour la reconstitution graphique qu'il a tentée de la voiture royale! Les planches de L’Art du Menuisier-Carrossier de Roubo fils, et les six Cahiers de diligences, berlines et cabriolets de Janel et Choffard, en apprennent bien davantage sur l’architecture des véhicules en usage à cette époque. Chaises de poste et berlines de voyage n’y sont pas confondues.

Enfin M. Lenotre lui-même voit dans le mémoire de Jean Louis « une description détaillée jusqu’à la minutie » de la fameuse berline. Non, la caisse n’était pas peinte en vert foncé; non, l’intérieur n’était pas tendu de velours d'Utrecht blanc; tous ces précisions sont entachées de nullité. J’ose espérer que M. Lenotre voudra bien se rendre à mes raisons : de telles verrues terniraient l'éclat de la trentième édition du Drame de Varennes.

h. DiciGENcE EN LOCATION. — Pour faire ses courses, Fersen fait retenir de bon matin, le 20 juin, une voiture de ville à deux chevaux, appelée diligence, chez François Le Bas, loueur de carrosses, rue des Champs-Élysées. À 8 heures, la voiture est à sa porte et le cocher Pierre Le Comte le conduit rue du Sentier, n° 19, aux bureaux du célèbre banquier Perregaux. Il y séjourne une heure et ce long temps donne à supposer qu'il ne fit pas qu'y prendre de l'argent, mais encore établir des lettres de change et s'entendre au sujet des sommes déposées à l’étranger. Puis il rentre rue Matignon et renvoie la voiture. (

Dans l'après-midi, Fersen fait trois courses avec la même diligence, revenant rue Matignon après chacune d'elles. Dans les intervalles, l'équipage stationne à la porte.

À x heure, il se fait conduire rue du Bac, n° 96, à la Légation de Suède. Il n’y reste qu'un quart d'heure, juste le temps de prendre son passeport pour la Suède, demandé l’avant-veille par le Baron de Staël-Holstein à M. de Montmorin, Ministre des Affaires étrangères.

A 3 heures, c’est au château des Tuileries qu'il revient pour convenir avec le Roi et Marie-Antoinette des derniers préparatifs. «La Reine pleura beaucoup », note Fersen dans son Journal, au cours de ce suprême et dernier entretien qui dura près de trois quarts d'heure:

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À 5 heures, il se rend rue de Clichy, n° 25, à l'hôtel de son ami Craufurd, pour s’assurer de la présence de la berline. Course inutile ; elle ne devait y arriver qu’une heure plus tard.

À 7 heures, c’est le valet de chambre Louvet qui prend la voiture pour porter différents paquets à l'hôtel Craufurd, notamment une selle de poste et des bridons à l’anglaise qu'il descend de l’appartement. Après avoir mis la dernière main au chargement de la berline, Louvet rentre rue Matignon, à 9 heures, et le cocher regagne la maison de son patron, heureux d’un petit écu pour boire.

Pour la journée du 20 juin, le Journal de Fersen consiste en des notes hâtives, écrites au crayon sur des feuillets volants et malheureusement incomplets. [l note qu'il a quitté la Reine à 6 heures et place à 7 heures sa visite rue de Clichy. Une confusion s’est produite dans son esprit surmené, car la déposition de Pierre Le Comte est formelle : c’est à 4 heures que Fersen sortit des Tuileries, c'est à 5 heures qu'il alla chez Craufurd.

5. CHAISE DE poste Cuoïseur-Léonarp. — Le Duc de Choiseul- Stainville, colonel du Royal-Dragons, vint secrètement de Metz à Paris, le 11 juin 1791, envoyé par le Marquis de Bouillé, pour convenir avec la Famille royale des derniers détails du voyage. Mais ce fut surtout avec Fersen qu'il eut à s'entendre, à combiner les opérations militaires de Bouillé avec les préparatifs faits à Paris. À plusieurs reprises il se rencontra avec lui rue Matignon et dans le plus grand mystère.

On décida que Choiseul partirait en chaise, quelques heures avant la berline, pour observer la route et rejoindre le premier détachement de hussards de Lauzun posté à Pont-de-Somme-Vesle. Il devait emporter trois choses : d’abord le linge et les effets du Roi, notamment le bel habit rouge brodé d’or qu'il portait à Cherbourg ; ensuite le bâton de maréchal de France que Louis XVI destinait à Bouillé, et Choïiseul prêta celui du défunt maréchal de Stainville, son beau-père; enfin les diamants de Madame Élisabeth.

Dans le cabriolet de Choiseul une place était disponible. La prévoyance conseillait d'emmener Brunier, médecin des Enfants de France et mari de l’une des femmes de chambre; la coquetterie proposait Léonard, valet de chambre-coiffeur de la reine. Ce fut la coquetterie qui l’emporta, et Léonard fit l’objet d’un véritable enlèvement.

FA

Dans la matinée du 20 juin, Choiseul dépêche à Bondy un domestique à cheval pour retenir le relais de poste. À deux heures, Léonard se présente à l'hôtel Choiseul, sis rue d’Artois, aujourd'hui rue Laffitte, à l'angle gauche du boulevard. Il est porteur d’une lettre que la Reine vient de lui remettre; sur ses indications il a pris un chapeau rond couvrant les yeux, et passé une longue redingote pardessus son habit; il promet d’obéir aveuglément à ses ordres. La chaise de poste est dans la cour, prête à partir. Choiseul y fait monter Léonard stupéfait, le valet de chambre Boucher accompagne le colonel et l'équipage gagne Bondy où le relais s'effectue. On dépasse Meaux à l'immense étonnement de Léonard, on couche à Montmirail sans qu'il sache encore toute la vérité. Les voyageurs sont à Châlons le 21 Juin à 10 heures, à Pont-de-Somme-Vesle une heure après. Peu d'instants avant d'arriver Léonard éprouve une grande joie : 1l sait enfin le secret de sa randonnée.

Choiseul prend le commandement des 4o hussards amenés par Goguelat et le lieutenant Boudet. Mais la berline tarde, l'horaire est bouleversé, la population s’agite; à 4 heures le « trésor » n’est pas encore signalé. Alors Choiseul décide d'envoyer sa chaise en avant; Léonard et Boucher préviendront du retard les détachements placés sur la route et iront l’attendre à Stenay. Passé Varennes ils s’égarent, rebroussent chemin, et ils apprennent à Stenay l'arrestation du Roi et l'emprisonnement de Choiseul.

Après un séjour de trois mois à l'étranger où son frère aîné vint le rejoindre et le tirer d'embarras — c’est ce dernier qui l’affirme dans une pétition de 1817 — Léonard retourne à Paris. Jusqu'au 10 août il continue son service auprès de la reine, ensuite 1l vit à

Versailles embusqué dans un emploi de l’armée. Cependant l'aven-

ture de Varennes lui fut fatale : dénoncé, il périt sur l’échafaud le 7 thermidor an IT (25 juillet 1794).

Les diamants de Madame Élisabeth avaient été remis par le Roi à Choiseul; il les garda avec lui à Pont-de-Somme-Vesle quand il dépêcha Léonard à Stenay. Mais lorsqu'avec les hussards de Lauzun il entra à Varennes, qu'il vit la Famille royale arrêtée, toute la ville ameutée, 1l jugea prudent de confier le précieux dépôt au lieutenant Boudet pour le remettre à Monsieur. La commission fut fidèlement remplie et Monsieur à son tour remit les joyaux au prince de Saxe, oncle de Madame Élisabeth, qui résidait à Coblentz. Léonard n'est pour rien dans cette affaire.

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Quant aux diamants personnels de la Reine, l'honneur périlleux de les avoir portés à l'étranger ne revient pas davantage à Léonard, non plus qu’à l'abbé Louis, comme l'a avancé Bacourt. À une date et par une voie que j'ignore, ils parvinrent à Mercy-Argenteau, à Bruxelles, par l'entremise de Fersen. Celui-ci le dit expressément dans son Journal à la date du 7 novembre 1792. À mon sens il faut placer cet acte de prudence en 1791, peu de temps avant le voyage de Varennes, non au début de 1792 comme l’a écrit M”° Campan.

Je ne puis donc me ranger à l’opinion de M. Lenotre qui fait transporter à Léonard, dans le cabriolet de Choiseul, les diamants de la Reine, alors qu'il le montre au départ ignorant tout de sa prétendue mission. Et j'accepte moins encore l’insinuation abominable qu'il a peut-être disposé du dépôt pour échapper à l’échafaud. Sur ces points, et sur d’autres, c'est donner à son rôle de coiffeur précédant sa maîtresse sur la route de Montmédy, et de messager maladroit de Choiseul, une importance dramatique que l'étude attentive des textes ne justifie pas.

Une polémique très vive s’est engagée entre M. Lenotre et M. Gustave Bord, au sujet de l'identité du Léonard qui fit, bien malgré lui, le voyage de Varennes. Reprenant à son compte une affirmation romanesque d’Alfred Bégis, M. Lenotre prétend que le coiffeur de Marie-Antoinette — qu'il appelle d'abord Jean-François Autié, dit Léonard/{Le Drame de Varennes), puis Léonard Autié (Vieilles maisons, Vieux papiers, 4° série) — n’est pas mort sur l’échafaud le 7 thermidor an Il, comme le dit l’acte de décès. Il soutient que Léonard a échappé au trépas, par un moyen « quil serait prodigieusement intéressant de connaître »; qu'il est passé en Russie, pour revenir à Paris en 1814 et y mourir « définitivement » le 24 mars 1820. La preuve, c’est que les Souvenirs de ce Léonard guillotiné, apocryphes il est vrai et publiés en 1838, ont provoqué la réclamation d’un neveu qui déclare n'avoir pas quitté son oncle depuis son retour de Russie. Pour M. Lenotre, la survivance ne fait point de doute.

Et M. Gustave Bord de répliquer : Jean-François Autié, dit Léonard, coiffeur de la Reine et acteur involontaire du drame de Varennes est bien mort guillotiné, l’acte de décès correspond à la réalité. C’est son frère aîné, Léonard-Alexis Autié, dit Léonard, le coiffeur de génie, celui dont le prénom devenu célèbre a fait des

Léonards des trois frères Autié, qui a émigré en Russie jusqu’en 1814, qui est mort à Paris en 1820. Quant aux Souvenirs de Léonard, ils ont la prétention de retracer la vie galante et mouvementée de’ Léonard Autié, et non pas celle parfaitement obscure, à part l'événement de Varennes, de François Autié. Ainsi la protestation du neveu — fils de Pierre Autié qui fut coiffeur de Madame Élisabeth — ne concerne plus un revenant. Selon M. Gustave Bord, la vérité consistait à dédoubler en deux frères le personnage unique inventé par Alfred Bégis et accepté sans contrôle par M. Lenotre.

Les trésors d’érudition prodigués par M. Gustave Bord, loin de concilier les deux adversaires, ont amené au contraire une réponse motivée où M. Lenotre maintient obstinément sa thèse du guillotiné bien portant. Cependant M. Gustave Bord a certainement raison, mais comme 1l est parvenu à la vérité par des voies indirectes, qu'on me permette d'exposer mon argument.

Quel titre, quelles fonctions reconnaissent à Léonard ceux qui l'ont vu sur la route de Varennes? Celui de valet de chambre-coifjeur de la Reine; le Duc de Choiseul, le sous-officier Aubriot, le Chevaher de Bouillé, le piqueur James Brisack sont d’accord pour le qualifier ainsi. Et Marie-Antoinette elle-même, dans la Relation de Choiseul, lui donne ce titre.

Or la Maison de la Reine, selon l’A/manach de Versailles, comprenait trois coiffeurs. Le premier avait seul rang de valet de chambre, il résidait à la Cour et portait le titre officiel et archaïque de perruquier-baigneur-éluviste. Cet emploi était tenu par M. François Léonard. Les deux autres étaient coiffeurs par commission, c'est-àdire fournisseurs brevetés, mais non pas attachés au service exclusif de Marie-Antoinette et de son entourage. [ls se nommaient : M. Hautier dit Léonard l'ainé, et M. Villanoué.

Dès 1779. MM. Hautier dit Léonard frères étaient déjà tous deux coïffeurs par commission de la Reine. Léonard-Alexis Autié, dit Léonard l’ainé, se contenta de ce titre, qu'indique l’Almanach de Versailles de 1780 à 1790. C'est lui le coiffeur à la mode du boulevard d’'Antin, le créateur du Théâtre de Monsieur aux Tuileries, l'associé du Duc de Montmorency-Laval et de Viotti pour la salle de spectacle de la rue Feydeau. Dans la curieuse pétition qu'il adressa à Louis XVIII en 1817, il explique que pour ürer son frère d'embarras, après Varennes, il dut le rejoindre à l'étranger. Il ajoute que lui-même s'enfuit de Paris après la journée du 20 juin 1792,

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