LE COMTE D’ARGENTAL
d’État. Voltaire faisait cas de son jugement autant que de celui de son mari. Il la nommait « Madame Scaliger ». Argental et sa femme sont « les anges » de Voltaire; quand ils s’adjoignaient leur frère et beau-frère Pont de Veyle, ils formaient à eux trois le « triumvirat » aux soins duquel le célèbre écrivain de Ferney remettait ses intérêts les plus chers et dont les jugements, dans le domaine même de la littérature, faisaient loi à ses yeux.
Argental et sa femme étaient membres, l’un et l’autre, de la fameuse « Paroisse » qui se réunissait dans les salons de M"° Doublet et du Président de Bachaumont. C’est à ce titre qu'ils occupent une grande place dans l'histoire des nouvellistes. Le comte d’Argental envoyait les bulletins de nouvelles de la Paroisse au duc de Parme, son maître, et la comtesse les « donnait » aux particuliers, comme M. Jourdain son drap aux gens de qualité, qui l'honoraient de leurs visites. Elle en faisait commerce.
Leur valet de chambre, le fameux Gillet, vint à en tenir un véritable bureau, par lequel les nouvelles à la main échappées des registres de la Paroisse se répandirent à Paris, en province, à l’étranger. Le commerce des nouvelles à la main était prohibé; mais le comte d'Argental et ses gens étaient couverts par l’immunité diplomatique.
Vers 1764, Duval, secrétaire de la lieutenance de police, trace un croquis de ce journalisme manuscrit : |
« M. d'Argental, ministre de l’infant, duc de Parme, continue toujours la distribution de ses nouvelles à la main. Les personnes employées dans son bureau les distribuent aussi en sous-ordre, moyennant des abonnements qui sont communément deux livres par mois. L'abus est porté au point que les abonnés eux-mêmes en font commerce et que, par cascades, les bureaux de ces nouvelles se multiplient dans Paris et que les abonnements sont à différents prix suivant la qualité des personnes, soit pour la province, soit pour l'étranger. » |
Le comte d’Argental avait un salon littéraire où passait « tout Paris ». L’ornement en fut la divine Sophie, fille du valet de chambre Gillet, devenue par son mariage M"° de Vimeux.
Sophie de Vimeux était exquise. Elle devint l’Antigone du vieux gentilhomme, après la mort de la comtesse d’Argental (1774). Voltaire et tous ceux qui l’ont connue parlent d’elle avec ravissement.
Le père de la divine Sophie, le valet de chambre Gillet, était
chargé de la correspondance officielle du ministre de Parme avec les Cours étrangères : Sophie servait au comte d’Argental de secrétaire particulier. Dans les lettres de son maître, Sophie mettait souvent du sien, quand elle ne les rédigeait pas entièrement. Elle acquit ainsi une rare culture littéraire dans la société du ministre de Parme et de ses illustres amis. Fréquentant les plus célèbres poètes de son temps, Voltaire, Marmontel, Piron, Florian, elle en vint à rimer elle-même des poésies dont voici un échantillon :