‹ Mélanges Émile Le SenneChapitre 89 sur 186 · LE DUC D’AUMONT · texte numérisé non relu

LE DUC D’AUMONT

Que chacun se retire et qu'aucun n'entre 1c1 Vous, Le Kain demeurez, vous, d'Argental, aussi.

Sommé de faire connaître sa manière de voir sur la question dont il était saisi, Argental s’exprimait ainsi :

Oui, je serais d’avis.,. cependant il me semble

Que l’on peut... car enfin vous devez... mais je tremble, Ce n’est pas qu'après tout, comme vous sentez bien,

Je ne fusse tenté de ne ménager rien.

Mon froid enthousiasme est fait pour les extrêmes; Mais les comédiens, les poètes eux-mêmes.

Je ne sais que vous dire et crois, en attendant,

Que le plus sûr parti serait le plus prudent :

C'est la seule raison qui fait que je balance,

Seigneur, et vous savez combien Mon Excellence Délibère et consulte avant de décider.

Sans doute, mieux que moi, Le Kain peut vous guider; À sa subtilité je sais que rien n'échappe :

Il a pu vous convaincre, et moi-même il me frappe. Toutefois, je prétends qu'il est de certains cas

Où souvent... on croit voir ce que l’on ne voit pas.

Tel est mon sentiment, Seigneur, je le hazarde : Jugez-en, c'est vous seul que l'affaire regarde.

Là-dessus, le duc d’Aumont, rempli d'enthousiasme par cette précise et décisive éloquence, s’écriait avec transport :

Vous ne savez que dire! ah! c'est en dire assez, Vous en dites toujours plus que vous ne pensez.

Délicieuse et piquante ironie, comme on voit, piquante au point d'attirer sur l’auteur de ces vers une lettre de cachet. ;

C'est par son amitié pour Voltaire que d’Argental est allé à Ja postérité. On a conservé de nombreuses lettres que le patriarche de Ferney lui a adressées; plus nombreuses encore étaient sans aucun doute celles qui se sont perdues. « Son admiration pour Voltaire, écrit La Harpe, était un sentiment vrai et sans aucune ostentation; il adorait ses talents comme il aimait sa personne, avec la plus grande sincérité. Il jouissait véritablement de ses confidences et de ses succès : il n'en était pas vain, il en était heureux et de si bonne foi que tous ceux qui le voyaient lui savaient gré de son bonheur. »

D'Argental était à Paris l'homme d’affaires de Voltaire, son factotum ; 1l avait la garde de ses manuscrits, surveillait les éditions de ses œuvres, couvait sa gloire et ses intérêts. Amitié et admiration

Page 1