‹ Mélanges en proseChapitre 104 sur 106 · SUR I,A TOLÉRANCE · texte numérisé non relu

SUR I,A TOLÉRANCE

sciences, les arts, les lettres les ont également attirés, fascinés. Ils ont fait bonne ri«:fure dans les gi'andes écoles, dans l'enselirncinenl, dans l'aduiinistration, à rinstilut. Ils ont été soldats et ont aimé à l'être, dès le début de la Révolution. ITn grand nombre sont morts pour la patrie, leur patrie désormais. Il en est qui ont conquis de hauts grades : pour ma part, je connais aujoui'd'liui cinq généraux vivants. Je pourrais vous racontcM' leurs combats, vous dire leurs blessures. Voilà Tusage que ces proscrits d'autrefois ont fait de leur réhabilitation sociale, rendant en dévouement à la France ce qu'elle leur accordait enfin en indépendance et en dignité.

Néanmoins l'intolérance n'a pas abdiqué. Sincère ou non, elle s'arme de tous les motifs, saisit tous les prétextes, s'insinue sous toutes les formes. Dans les hautes classes, elle obscurcit parfois le jugement de ceux qui. croyant posséder, avec la foi. la vérité absolue, n'admettent pas sans peine, en religion ou en philosophie, qu'on puisse professer d'autres idées que les leurs. Dans les classes populaires ou dans les campagnes, elle est surtout l'ellet de l'ignoranee et la suite naturelle de traditions ridicules ou odieuses, insuflisamment combattues. On généralise, on accepte comme une réalité des portraits de fantaisie. Parce qu'il y a des Israélites riches, — surtout des étrangers, — on les suppose tous riches, et Dieu sait s'il y en a de pauvres et de misérables, qu'il faut relever et secourir ! Parce qu'ils ont conservé, comme les Arabes, et môme comme les Bretons, les Basques ou les Flamands, un type reconnaissable, — bien qu'à cet égard on ait bien exagéré, — et parce que le mélange des unions hors du culte n'a pas altéré ce type, on fait d'eux d'inejïtes carica-

mi;laN(tKs v:s pkosk.

turcs : parce (juils ont souvent des noms de lamillr sendjlables. étant \)c\i nombi'eux, et qu'ils n'ont aucune raison lionnèt»' d'abandonner ces noms, on les ranime à part, et, si l'on ne les oblio^e plus, comnic aux temps passés, à loger clans ini quartier à eux. parqués comme des animaux, il y a encore des gens qui affectent de les tenir en quarantaine.

C'est ici. Messieurs, que la ((uestion vous touclie tlirectement. car vous avez un rôle considéray)lc dans l'éducation du plus grand nombre.

Sans doute, votre tâche essentielle, modeste et grande à la l'ois, est de donner aux enfants les pr»'mières connaissances, bases de toutes les autres. Mais est-ce tout ? Nous n'en sommes ])lus. vous le savez l)ien. au temps où l'on donnait tant de jjlacc aux mots, et si peu aux idées. Ces même mots. (|u'il fallait écrire si correctement, les enfants étaient si souvent disjiensés de les comprendre ! Aujourd'hui, il faut qu'ils comprennent. C'est votre tâche d'éveiller à la fois leur intelligence et leur conscience.

Michelet l'a dit: « C'est avec les simples ([u'on apprend le plus de choses. » C'est en enseignant les simples, — et les sim])les, ce sont les enfants. c'(*st le peuple. — qu'on l'edevient simple soi-mcuic <*."est-à-dire pro])re à enseigner la vérité, qui est simjde. la justice, qui est sim])le. la morale, qui est simple.

Mais les simples sont facilement crédules. C'est pourquoi vous veillez incessamment sur les erreurs graves qui peuvent se glisser, sous le couvert des mots, dans l'intelligence de vos élèves. Leid'anI

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aime à interroger: qu'il y soit invité toujours ! C'est à vous de trouver les meilleures i-éponses et les raisons les plus justes, uvee les exemples les i)lus frappants. Enseignez-leur surtout l'habitude d'interroger leureonscienee d'<Mdant : ce sera le moyen de les initier dès aujourd'hui aux idées et aux sentiments «le demain Les jietites injustices, les petits mensonges les j)répareront à ilétestei* les injustices [)ul>li- (|ues et les mensonges qui les couvrent. Il ne s'agil pas d'inculquer à cette jeunesse inexpérimentée les grandes vérités absti'aites, mais de mettre en ces petites mains l'outil, l'instrument nécessaire qui les fera successivement découvrir : le bons sens, merveilleux instrument de travail à tout âge, et «[u'on laisse se rouiller trop souvent, pt'ndant et après l'école ! Il y a dans Le Peuple, de Michelet. une paroh^ effrayante, que j'hésite presque à ra[q>elei- : « Nulle absurdité sacrée n'aurait tenu en ce monde, si l'homme n'avait fait taire les objections de l'enfant. »

Et puisqu'il s'agit de préjugés, et d'un des pires, vous me direz : « Gomment s'y prendre pour expliquer à des enfants ce qu'est un préjugé '.^ » Par des faits et par des exemples. L'intolérance religieuse t^st dans l'air ; elle est un danger de l'heure présente : il n'est que trop facile de la rendre populaire. Quand le fanatisme se réveille, la persécution n'est pas loin. N'avions-nous pas assez de nos ilissentiments politiques, sans y mêler un nouvel et si pernicieux élément ?

Vous avez l'histoire pour vous aider. Vous avez les premiers chrétiens et la fureur païenne, s'acharnant contre eux; vous avez les excès de l'Islam : la guerre des Albigeois ; les auto-da-fé

de l'Espagne fanatisée par l'Inquisition ; la Saint- Bartlîélcmy ; la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades ; les violences contre le clergé catholique sous la Révolution ; les récents massacres en Arménie. Je rappelle les exemj)les les plus terribles.

Il faut faire haïr tovites ces atroces folies, maudire la disposition d'esprit qui les rend possibles, en écarter ainsi le retour. N'a-t-on pas vu les persécutés devenir persécuteurs? Ce que les païens ont fait subir aux chrétiens, les chrétiens ne l'ont-il pas fait subir à leur tour, et n'a-t-on pas frémi en lisant de quelle façon les Espagnols conquérants du Mexique ou du Pérou traitaient les peuples idolâtres de ces pays qu'ils prétendaient civiliser ? Rien de plus touchant qu'une prédication qui tente, par la douceur et la persuasion, la conquête des âmes : mais comment qualifier les fanatiques qui ne iiarlaient que de convertir ou d'anéantir ? Ces souvenirs font horreur. Que votre élève apprenne à détester tous les bourreaux, à plaindre toutes les victimes !

On alléguait jadis l'intérêt de la religion. Aujourd'hui, il n'y a plus de religion d'Etat : l'Etat est neutre et doit l'être. Les divers cultes, comme les diverses opinions qui ne mettent pas la morale en péril, ont droit non seulement à la sécurité, mais au respect. Qui serait juge entre eux? La majorité religieuse d'un pays est souvent la minorité d'un autre. Les bouddhistes sont, en Asie, cinq cent millions: les brahmanistes dépassent cent quarante millions, et les musulmans cent vingt millions ; il y a peutêtre deux cent cinquante millions d'hommes encore adonnés aux diverses formes du fétichisme. Faut-il les massacrer? Le catholicisme compte deux cent

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cinquante millions d'adhérents et le protcstantism»^ cent vingt millions. Les catholi([ues jçrecs ont leurs pratiques à part. Le judaïsme, bien moins nombreux que tous les autres cultes, n'a jias huit millions de fidèles. Voulez-vous que tous ces millions d'hommes s'entrctucnt pour le triomphe d'une vérité que chacun d'eux croit [)osséder à l'exclusion des autres? La l'oi exige-t-elle cette tuerie «générale? Le grand et salutaire principe de la liberté de conscience tranche tout. aj>aise tout. C'est celui qu'il faut l'aire pénétrer dans les esprits, en haut, en bas. partout. Il n'y a jiour la société moderne qu'un besoin, qu'un salut, l'exercice incessant de la raison.

Et à quoi la raison doit-elle s'ajjpliquer, sinon à faire comprendre, dans tous les actes de la vie, la loi morale, la vrai loi divine dont toutes les lois écrites doivent de plus en plus s'inspirer ? Montrezla dans les relations de la l'amille. dans les travaux de l'école ; montrez-la dans l'histoire, expliquez-la à tout propos : dégagez-la de tous les nuages qui l'obscurcissent, de toutes les équivoques et dv toutes les hypocrisies qui la déguisent. Pour y arriver, tirez au clair les paroles qu'on répète sans les bien comprendre, les préventions qu'on accepte sans les vérifier Définissez avec le plus grand soin les mots essentiels : droits et devoirs, conscience, liberté, religion.

Ah ! les admirables progrès que la science a faits dans ce siècle si grand par ses victoires sur la matière brutale, vapeur et électricité, communications fantastiques, télégraphe et téléphone, machines merveilleuses, agents chimiques d'une extraordinaire puissance ! Oui. tout cela est fort beau ! Mais si ce fil électrique transmet le mensonge et

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lerreui' ! Si ces rails l'ont ciriuler la haine ! Si ces agents chimiques préparent, — dans le siècle de Pasteur, — les férocités .d'une destructioQ sans merci ! Ce serait à décourager les inventeurs et les j)enseurs!

En voilà bien long, Messieurs, quand je ne voulais arrêter votre attention que sur un seul préjugé, — l'antisémitisme. — qu'une étrange et dangereuse infiltration a fait circuler de nouveau dans les veines de ce généreux pays, comme nn germe infectieux, dont toutes les parties saines auraient à souffrir de proche en proche. Si ce préjugé est le plus odieux à l'heure qu'il est. jtarce que l'intolérance religieuse s'attaque au sanctuaire môme de la conscience, il en est d'autres qui paralysent bien lourdement la marche de l'humanité, et dont on pourra ici même vous parler un jour. Vous [avez la direction, la préparation des intelligences les plus nombreuses, flans l'école, hors de l'école. Jamais on n'estimera trop haut votre rôle social ; mais jamais non plus on ne vous signalera avec trop de sollicitude, avec une émotion trop patriotique, vos devoirs et vos reponsabilités.

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