XXVI INTRODUCTION
conseiller toujours écouté. Parmi les pièces qui, après 1858, chantent les joies et les tristesses personnelles du poète, on en peut compter au moins une sur ciiHj dont « J... » est ou l'objel ou l;i destinataire.
Sur ces émotions de la vie journalière, Eugène Manuel ne se lut pas sans doute longuement répandu dans ses Souvenirs : ses vraies, sincères, pénétrantes confidences, ses poésies ne nous les livrent-elles pas? « Mes vers, lisons-nous dans une note inédite, mes vers sont ma vie même. Veut-on la connaître? Qu'on prenne la peine de les lire ; on y trouvera l'essentiel. »
On a raconté, d'ailleurs, il a raconté lui-même comment « l'heureuse indiscrétion d'un ami * » fit connaître au public quelques-unes de ces poésies qu'il avait tenues jusque là soigneusement manuscrites. La Revue des Deux-Mondes les publia, etManuel « connut ce premier sourire du succès que rien n'égale en douceur »; il avait trente-neuf ans.
Le recueil complet des Pages intimes parut quatre ans plus tard et valut à l'auteur un prix de l'Académie et la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Ainsi les prévisions de l'amitié, les encouragements du foyer domestique se trouvaient justifiés par la plus périlleuse des épreuves.
Si le succès semble appeler le succès, c'est que la confiance d'abord engendre la confiance. C'en est donc fait désormais, non de la modestie, mais de la timidité du débutant. Manuel avait toujours professé, comme pédagogue, cette doctrine, que le professeur ne doit ni fuir le monde, ni le rechercher; il regardait seulement comme souhaitable qu'il eût l'occasion d'y paraître et qu'il se montrât capable d'y faire
I. Gilbert, l'éditeur de Yauvenareues et de La Rochefoucauld.
INÏROULCTION. XXVII
figure. Aujourd'hui, c'était le monde f|ui le recherchait lui-même. Eugène Manuel fut sensible à ses attraits, et sans doute il eût noté dans ses Souvenirs les rencontres intéressantes qu'il put faire en divers salons, les entretiens auxquels il prit part.
Voici deux scènes, par exemple, qu'il faut regretter qu'il n'ait pas retracées comme il se proposait de le faire: la première est une conversation avec George Sand. Il lui fut présenté à une soirée qui eut lieu chez About, au mois de mars 1866, et \\ laquelle assistaient, avec l'illustre romancier, son fils Maurice, les deux Dumas et le D"" Marchai, Gh. Robin, Taine et le peintre Baudry. En rentrant chez lui Manuel avait rédigé de mémoire une sorte de résumé de cet entretien sur la destinée hasardeuse des gloires qui paraissent les mieux établies. Mais il ne le reprit plus et n'a jamais donné la dernière njain à ce petit travail.
L'autre scène doit être à peu près du même temps. On sait qu'en 1855, la ToUa d'Edmond About fut l'occasion d'une vive polémique. On avait accusé About de plagiat. Un ancien camarade de collège du brillant écrivain. Louis Ulbach, entra dans la querelle en publiant contre lui un vigoureux article. About répondit sans plus de ménagement dans ses Ze^/res d'ityi bon jeune homme.La faveur d'ailleursdont il jouissait dans le monde officiel et que l'opposition lui fit expier à la première représentation de Gaétana n'était pas pour le rapprocher du journaliste républicain. Une réconciliation cependant fut enfin ménagée, par Manuel probablement, en tout cas chez Manuel, et le poète se proposait de nous décrire cette soirée mémorable, où, dit-il dans une note, X... (un ami commun, un universitaire de quelque notoriété, plus zélé sans doute que politique) « risqua de tout brouiller «.