XXVIII INTRODUCTION
Cependant le renom du poète se répandait de plus en plus. Manuel lui-même nous a conté ses succès de cette époque dans la préface des Poésies complètes. C'est alors qu'il s'enhardissait à demander a l'inspiration familière et généreuse qui lui avait déjà dicté La i?oèe et d'autres « poèmes populaires» le sujet d'un drame en vers destiné au Théâtre Français.
Les Ouvriers furent écrits à Beuzeval, pendant les vacances de i868. Reçue à la Comédie Française, la pièce fut répétée en décembre 4869 et représentée le 17 janvier 1870.
La direction du théâtre prévoyait bien que cette œuvre de petite dimension était tout autie chose qu'un « lever de rideau»; car elle lui avaitassuré une interprétation hors de pair: Maubant et Goquelin, ce dernier, ami personnel du poète, M"" Nathalie et M"' Reichemberg. Le succès répondit à l'attente, la dépassa. Cette heureuse fortune, la simplicité et le pathétique du sujet, l'habileté et la clarté de la composition, l'éloquence sobre et naturelle du style suffiraient à l'expliquer : ajoutons cependant qu'on s'intéressa à ce professeur, il cet universitaire, à ce moraliste, qui se révélait poète dramatique, et qu'on fut étonné et séduit de la hardiesse de sa tentative.
La hardiesse des Ouvriers ! Le mot fera sourire les jeunes gens. Et cependant l'idée de faire dialoguer en vers les humbles héros de nos faubourgs et de les ennoblir du charme de l'art sans les défigurer, cette idée estelle aujourd'hui même si sûre de rencontrer toujours l'assentiment du public ?Melpomène en fichu et en caraco 'Que de tact pour que le travestissement demeure tragique et favorise l'émotion bien loin de la troubler ou de la détruire! Et puis ces misères physiques et tnorales de la vie des ouvriers, ces bienfaits de l'édu-
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•aliot) populaire, ce sont sujets sur lesquels l'accord s'est fait a peu près aujourd'hui ; sous l'Iiimpire, c'étaient là des questions dont, en dépit des initiatives et des sentiments généreux d'un Duruy et de l'empereur Napoléon 1I[ lui-même, la bourgeoisie conservatrice n'aimait pas trop qu'on l'entretînt. Vraiment Manuel ne cédait pas au dessein de grandir une œuvre de proportions restreintes lorsqu'il se proposait de rappeler dans ses Souvenirs, comme il l'a fait très brièvement dans la préface de ses Poésies complètes, que les Ouvriers avaient été représentés pour la première fois en pleine agitation politique : on était au 17 janvier; le 2, le ministère Olivier s'était constitué ; le 1 2, avaient eu lieu les funérailles de Victor Noir.
Le siège de Paris eut fourni, lui aussi, sans nul <loute à Manuel la matière de pages intéressantes et fort originales. On sait assez généralement quelle fut, pendant celle terrible période, lœuvre propre du poète. Tous les théâtres étaient fermés; seul, le Théâtre Français se regardant avec raison comme un des organes essentiels de la vie nationale elle-même, se fit un devoir d'ouvrir ses portes une ou deux fois par semaine, clans la journée, a un public avide de demander à Molière, à Racine h Corneille, à Victor Hugo, un allégement et un réconfort. Entre deux chefsd'œuvre consacrés, une place était réservée aux poésies de circonstance qu'inspiraient aux poètes contemporains les plus distingués les malheurs et les espérances de la ()atrie. C'est ainsi que furent récités par Coquelin et par M"" Favart, après la scène Pour les blessés, qui est antérieure à l'investissement, trois des poésies les plus célèbres deMaui\e\, Les Pigeo?is de la République (6, ^0, 27 novembre 1870, 2 janvier 1871),