INTRODUCTION. XLIII
Si c'est une faiblesse, il l'eût sans aucun doute avouée, comme il eût avoué le chagrin que lui causa l'unique déception de cette partie de sa carrière. Sans fausse modestie, comme sans fausse honte, il eût dit comment il avait conçu l'espoir d'entrer à l'Académie française, comment d'amicales instances, de précieux encouragements avaient pu le pousser à s'y présenter.
Il ne se faisait pas d'illusions sur la vraie nature et sur les limites de son talent : nul ne se jugea plus impartialement lui-même. Du moins par l'inspiration sinoère d'une poésie qui n'avait point eu de modèle, par la dignité d'uneœuvre qui s'était attiré lessympathieséclalantes du public sans chercher à éveiller en lui d'autres sentiments que les plus sains et les plus généreux, par la pureté toute classique d'unelangue peu colorée, mais sobre sans sécheresse, précise sans raideur, naturelle sans négligence, il lui semblait avoir conquis dans la littérature contemporaine une place qui était bien à lui. C'était l'avis aussi de plus d'un ami sincère parmi
les plus tapageurs et le décri déclamatoire de leurs devanciers. M. .Iules Clarelie, dans son éloge funèbre d'Eugène Manuel, parle d'un grand drame en vers que le poète se proposait d'écrire et dont l'Espagne eût été le théâtre. C'est là, sans doute, le souvenir d'une conversation et le renseignement doit être retenu ; mais nous n'avons rien trouvé qui §e rapportât à ce projet. — En revanche nous pouvons signaler, en dehors de divers scénarios, deux pièces en vers qui ont dû être entreprises, l'une presque au lendemain de la guerre, l'autre deux ou trois ans après : de la première, les Soldats, drame en deux actes, le poêle a écrit les deux premières scènes; de la seconde, une grande comédie de mœurs, Judith Costa (autres titres : lex lieux partis, les Indécis, la Chèvre et le Chou, l'Ecole des partis), il avoit achevé complètement le premier acte et la première scène du second. Rappelons que le théâtre publié d'Eugène Manuel comprend, outre les Ouvriers, un drame en un acte, l'Absent, représenté à la Comédie Fran(;aisc, en IHT.'l et une petite comédie insérée dans le Théâtre de Campagne de la librairie OUendorff : Traitement thermal.
XLIV INTKODUCTION.
les illustres dont il allait solliciter les suffrages; c'était l'avis de Pasteur et de Jules Simon, de Legouvé, de Duruy, de Dumas fils, pour ne parler ici que des disparus.
Dans la séance du 24 mars 1893, il obtint 14 voix au second tour, il lui en fallait 16 pour être élu; au troisième tour, il n'en avait plus que 12, au quatrième que 10. Il ap[)arut alors qu'au lieu d'être encouragés par l'espoir du succès prochain, quelques-uns de ses partisans s'étaient dérobés au moment même oîi il semblait que leur politesse pût devenir sérieuse et entraîner des eff"ets utiles. C'est du moins ce que pensa Manuel, qui crut à tort ou à raison à un « mot d'ordre ». La défection était-elle en effet concertée? Eut-il contre lui, comme il le crut, une influence princière ? « J'ai eu, écrivait-il a Legouvé, de glorieux parrains, il m'a manqué, paraît-il, une marraine. » Fut-il, comme le lui disait à son tour Legouvé dans une lettre écrite plus tard, une « victime de la politique » ? « Il y a chez nous, ajoutait ce fidèle ami, un parti qui n'a jamais pu vous pardonner d'avoir été le secrétaire général de Jules Simon. » Vaines conjectures! Mais sans doute Manuel nous eut avec grâce et sans tro[) d'amertume — après des années écoulées — conté dans ses Souvenirs les manœuvres probables et les trahisons avérées, et nous avons perdu la quelques jolies scènes d'une nouvelle comédie des Académistes.
Manuel se consolait tl'ailleurs par la pensée des grandes amitiés qu'il avait su mériter. Hugo, Pasteur, avant tous les autres, eussent eu leur place dans les