‹ Mélanges en proseChapitre 39 sur 106 · QUEST-CK QUE LA POESIE? I · texte numérisé non relu

QUEST-CK QUE LA POESIE? I

par la forme, par l'exécution, par le style. Pourquoi les vrais musiciens trouvent-ils que IVnchainement seul des mélodies les plus heureuses ne saurait faire un musicien digne de ce nom. pourquoi les peintres n'ont-ils aucune estime pour des tableaux, dont l'idée première peut être forte ou agréable, dont la conception peut avoir sa poésie et sa grandeur même, sinon parce que, dans l'un et l'autre cas, la science propre à chaque art a fait défaut, parce que ce musicien manque d'étude et de style, parce que ce peintre sait rêver une œuvre, mais ne sait point la peindre, et que rien ne [>eut disi)enser l'un de connaître les secrets de l'harmonie, l'autre de pratiquer l'art des lignes et des couleurs? En un mot, le génie ne sujiprime pas le métier ; au contraire, il s'identifie avec lui, il en fait sa chose, il est maître des procédés et les tourne à sa guise. Il est permis aux versificateurs de n'être point poètes ; il n'est pas permis aux poètes de mal faire les vers. Chaque art peut s'inspirer aux mêmes sources que tous les autres ; mais chaque art aussi, ayant sa langue propre, doit savoir la parler. La langue de la poésie, ce sont les vers ; il y a là plus qu'une convention arbitraire : cette symétrie, ce nombre, cette cadence, ce rythme, ces rimes, tout ce mécanisme harmonieux complète la poésie, lui fait un domaine à part, lui permet de dire plus que la prose et souvent en moins de paroles, ajoute à la puissance de l'inspiration ce quelque chose de précis et de définitif que la plus belle prose ne peut donner. Quand on a bien discuté sur l'essence de la poésie, il faut toujours en revenir au vers, au vers bien fait, correct et libre, souple et ferme à la fois ; aux règles savamment observées, à la rime bien choisie ; au

JO MELAN(ii:s KN PROSE.

loui- heureux, à limage Irappante, à la cadence, à la coupe, au rejet, à la suspension, à tous les eflets, à tous les détails, à toutes les grâces et à toutes les finesses de la facture. Il faut qu'après avoir admire l'œuvre poétique dans sa conception première el dans ses développements, on puisse l'admirer encoi-e dans sa forme, l'étudier et la connnenter dans les ornements qu'elle comporte, dans les nuances inlinies de style qu'elle ])résente. Après avoir bien généralisé, il faut en arriver toujours à prendre un poète, à le lire, surtout à haute voix, pour affirmer, avec i)reuve, (\ue les vers sont beaux et bons, faits de main d'ouvrier, dignes du sentiment qui les inspire. Nous ne dirons pas avec J.-B. Rousseau, (]iii ne fut guère ([u.'un habile versificateur, que « c'est l'expression qui fait le poète et non la pensée ». erreur que toute son é'cole poétique a partagée : mais nous dirons que lu langue, l'expression, le style, toutes les qualités de la belle prose relevées encolle par toutes les qualités des bons vers, sont la marque même du talent et du génie. Le reste n'est tpie la copie et la parodie de l'art; ce n'est poini fart mèuie. Quant à la prose poétique, qui n'est pas sans charme, elle n'est pas plus la poésie qu'une mélopée sans contour n'est un chant, qu'un récitatif uest un grand air. La prose peut être harmonie ; la poésie seule est harmonie et mélodie à la fois.

Ce n'est i)as ici le lieu de traiter des règles de la versification en français et dans les diverses langues. Ce n'est pas non plus la place d'une étude sur les divers genres de poésie, ni d'une histoire de la poésie, qui est une i»artie de l'histoire des littératui'es. Ajoutons seulement que l'histoire de la poésie es! celle même des grands courants d'idées et de

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s<Miliinents, de croyances et (rcspûrances, (jui traversent chaque siècle ; c'est aussi l'histoire du goût dans ses altérations et ses ti'anslbrniations ; c'est surtout l'histoire tles plus nobles émotions que l'hounne connaisse : car c'est la poésie qui les recueille, et c'est elle qui les transmet d'âge en âge. Dans quelle direction va-t-elle uiarcher, après avoir pris tant de formes et chanté tant d'objets dilTéri'iils? Il semble qu'elle aille vers la science. Elle «oumience à en comprendre la grandein* et la fécon- «lilé. et c'est à ce contact qu'elle ))arait appelée à subir une nouvelle transl'oruiation. (jui ue sera probablement pas la dernièi-e '.

I. Kugène Manuel avait écrit d'abord : une nouvelle »■( dernière transformation », et c'est ce texte qui a été iuiprinié dans le Diclionnaire de pédagogie. Mais il avait plus tard introduit lui-même sur son exemplaiie la cnireelion que nous donnons ici.

BRIZEUXi

Messieurs,

En prenant la parole à cette place j'éprouve un embarras qu'il est inutile de dissimuler. Pour répondre à la confiance sympathique et toute spontanée du ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts, qui a bien voulu me déléguer pour le représenter à cette cérémonie, je dois vous faire entendre quelques paroles -qui ne soient indignes ni du choix qu'il a fait, ni de la circonstance, ni de mes auditeurs. D'autre part, tout ce que je pourrai vous dire ne fera que retarder la juste impatience, que vous partagez avec moi, d'applaudir des orateurs aimés -, qui sont l'honneur de la Bretagne et de la France et par qui cette journée est doublement une fête des lettres.

Si j'arrête trop longtemps votre attention, mettezle, je vous prie, sur le compte du devoir que je suis fier de remplir, et aussi d'un sentiment particulier que vous me pardonnerez de vous faire connaître.

Le hasard a de singulières et mystérieuses coïncidences. Il y a dix ans, — c'était au mois de juin 1878, — je me trouvais, pour la première fois, de passage à Lorient. Un désir bien naturel me vint

1. Discours prononcé le '.I septembre 1888, à l'inauguration de la statue de Brizeux ( 1803- I8'J8) à Lorient. Eugène Manuel représentait à cette cérémonie le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

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