I. M. I,(ickro
ItUI/KL'X.
lVieni;e et de I itnhii ! Il le tlisail davanee dans un veivs louchant :
Tous entendioiil ma voix : nul iie verra mes pleurs.
La destinée de liri/.eux u été bien simple. Il est né ici, le 1-2 septembre i8o3. Il eut pour premier luaitre l'abbé Lenir, le vieux curé d'Arzanno, qui lui expliquait Virgile, après la messe. Il lut les Géor^iques et l'Enéide avec un prêtre, en pleine lande bretonne : tout lirizeux est là. C'est entre ritalie et la Bretagne qu'il a partagé sa vie, ce Celte qui eut le secret de la perfection antique. Ses études lei'iuinées à Vannes et à Arras, il vint à Paris ; t'était en 1824. Quel mouvement alors dans les esprits! quel rajeunissement de toutes les formes littéraires! quelle fermentation féconde et quelle ivresse ! que de leçons fameuses ! que d'œuvres puissantes ! quelle éclosion de poésie ! Brizeux laissa le droit, s'essaya au théâtre, lit des vers, se lia avec quelques écrivains d'élite, alors à leur début, fut entraîné vers Alfred de ^'igny, lut André Chénier ilans sa nouveauté inattendue, et connut Auguste Uarbier, l'auteur des ïambes, ([ui fut jilus tard son compagnon dans son premiej* voyage d'Italie.
Cependant la Bretagne avait laissé en lui son iiielfaçable empreinte ; et comment ses fils pourraient-ils s'en détacher, quand ceux qui viennent en passant fouler son sol se prennent pour elle d'une si étrange tendi-esse ? Cinq ans a.\RntJocel)'n. parut, sans ncun d'auteur, ce poème de Marie , idylle ou roman en vers, suite de scènes et de tableaux adorables, où la Bretagne revit dans sa simplicité, sa tristesse et sa grâce: confidence ingé-
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nue des plus délicats sentiments et des plus purs souvenirs ; œuvre absolument originale, qui assura, dèslorSjàBrizeux, sa place parmi les jeunes poètes, qui la lui aurait faite plus grande encore si, en i83i. l'école nouvelle n'avait déjà poussé plus loin ses hardiesses lyriques, Marie, être réel et symbolique à la fois, figure suave et vaporeuse, dont le nom revient, de distance en distance, dans le poème, en pièces détachées pareilles à de longs refrains ; Marie, la jeune paysanne du Pont-Kerlo, la fleur de blé noir, avait fini par personnifier pour lui la patrie absente, vers laquelle sou rêve intérieur le ramenait toujours. Grâce à cet amour de jeunesse, si vivant et pourtant si voilé, Brizeux, au milieu de Paris ou au cours de ses voyages, redevient breton pour rester fidèle à son inspiration première. On aurait dit que l'enfant aimée, transfigurée sans le vouloir, sans le savoir, — car elle ne lut jamais le poème qui vit par elle, — rappelait sans cesse le poète, aux heures sombres de la vie. vers la lande natale ; ce nom, c'était le talisman du barde, l'unité même de son œuvre, le point le plus lumineux de sa poésie. Par un secret échange, Marie lui donnait l'inspiration : il lui rendait l'immortalité.
Quatre fois Brizeux fit le voyage d'Italie, allant, comme il le dit.
Parmi ces hommes bruns montrer l'œil bleu d'un Celte.
Mais un paysage, un souvenir évoqué, une fieur, un mot lui suffisait pour lui faire éprouver la nostalgie de la Bretagne. A peine, au retour, avait-il senti de nouveau l'odeur des genêts, revu, par-dessus les ajoncs et les bruyères, le dolmen familier, en-
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tendu la voix sans pai'eille du flux et du reflux, rencontré sur son chemin le vieux pâtre,
Lui donnant le bonjour dans son langage antique,
qu'aussitôt le Breton remportait, et la llùte latine rendait les doux sons de la cornemuse d'Arzanno ! C'est alors qu'il l'ésolut de te chanter,
O terre de granit recouverte de chênes!
Douze ans, il travailla à son œuvre capitale, à ce poème des Bretons, dont les vingt-quatre chants, tout pleins de parfaits tableaux et de vers admirables, resteront l'épopée rurale de l'Armorique moderne. Il s'y appliqua partout, en Bretagne d'abord, où il recueillit ses souvenirs et nota ses vives impressions, de Vannes à Quimper et de Saint-Pol à Tréguier ; puis ;i Paris, à Florence, à Rome. Ce n'est j)as la Bretagne historique, la terre des héros anciens <iu'il a voulu peindre. Il réservait, il ajournait, diton, pour un second poème, cette riche matière où d'autres poètes bretons ont, depuis, trouvé des insj)irations remarquables. Ce (pi'il célèbre, c'est la terre bretonne, c'est son génie fauiilier, sa foi et ses croyances, ses mœurs et ses jeux, sa vie intime, du berceau à la tombe.
11 la connaissait si bien, il l'aimait d'un si grave et si candide amour, sa chère Bretagne ! Il en parlait, il en écrivait si bien la langue; il s'était tant de fois assis à la table rustique de ses vieux amis, ou sur l'escabeau de chêne, au coin de l'àtre ! Il faut le remercier d'avoir écrit en fran(,'ais ses meilleurs poèmes, et d'avoir traduit les autres. Sa Harpe (rArmorique, ses chants en langue bretonne, — je n'ose m'aventurer à vous les nommer, — ont
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tours dans les chaumières et résonnent dans les pardons ; ils étaient déjà populaires de son vivant, et il ne permettait pas qu'on changeât rien aux paroles.
La Lyre d'or, les Histoires poétiques surtout, oui élargi le champ de sa poésie. Au récit des amours de Pri'meZ et de xYo/a viennent se joindre successivement des pièces d'un intérêt plus général : les Histoires poétiques, dont on pourrait détacher tant de pièces excellentes, montrent le poète dans toute la variété de sou talent toujours si pur, de ses sentiments d'une sincérité si touchante et dune si haute moralité.
L'Académie française couronna les Bretons et les Histoires poétiques : sa faveur n'alla pas plus loin . Ces récompenses (pourquoi ne pas le dire ?) furent une ressource pour le poète, qui était pauvre. Faut il rappeler que sa vie nomade fut celle du plus modeste des voyageurs ; que cetesprit si fin, si sensible à toutes les délicatesses, mais d'humeur un })eu aventureuse, n'affectait la rusticité que pour cacher la gène ; qu'il fuyait Paris pour être libre de souifrir et de se priver à sa guise ; qu'il se contentait de quelques amis sûrs et dignes de lui. se refusant de uiettre les autres à réjireuve. et trop fier pour s'exposer à prendre la mesure de leur indifférence?
Dans le mouveiuent romantique, il s'éloignait des heureux, avait horreur de la publicité qu'on provoque, et des succès qui coûtent à la loyauté de l'homme ou de l'auteur. Il se dérobait et disparaissait à l'heure même où sa présence pouvait aider à sa renommée. Ce sont ses intérêts qu'il a sacrifiés, non ses devoirs ni ses goûts. Avec un peu plus de confiance en lui-même, plus d'assiduité auprès des
HuizErx, 'jy
portes ol (les ( riti<[iies de son temps, l'aris pins sonvent habité, qnchpies servitiules mondaines pins doeilement aeeeptées , peut-être une sensibilité moins irritable, on l'aurait vu prendre de son vivant la place (pi'il a tlù attendre.
D'ailleurs, il était déjà malade, et la Bretagne même hii était devenue funeste. C'était l'Italie, c'était le soleil du Midi qu'il lui fallait. ()uand il obéit à de pressantes instances, quand on connut le mal qu'il ne soupçonnait pas lui-même, il était trop tard. En avril i858',il arrivait à Montpellier, auprès d'un ami dévoué, et le 3 mai il y expirait, à cinquante-cinq ans, avec la sérénité d'un sage. L'ami de ces tristes jours sut grouper hâtivement autour de son cercueil des sympathies respectueuses. Son corps fut rapporté, non sans quelque pompe, à Lorient ; il fut chanté par les poètes dans sa langue natale, et l'on trouva l'argent de son tombeau.
A Paris, sa mort passa presque inaperçue ; à part l'adieu de quelques amis fidèles et de deux ou trois critiques clairvoyants, Brizeux disparut sans bruit, comme il avait vécu. II entra, pour trente ans. dans cette silencieuse chapelle, dans ce caveau provisoire de la renommée, où tant de morts attendent, pendant qu'on les juge, ou leurs funérailles délinitives ou leur glorieuse résurrection.
Trente ans d'attente ! C'est peu, sans doute, poui* la postérité, c'est encore trop pour un poète tel que Brizeux. On est surpris de voir le peu de place qu'on lui a fait dans l'histoire de la poésie de ce siècle. Les sujets qu'il avait traités de préférence semblaient d'un poète trop cantonné dans sa province. Il fallait, pour en goûter l'émotion profonde
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et les exquises douceurs, une simplicité d'àme de plus en plus rare. Si les mots d'idylle, d'élégie, de poésie pastorale avaient gardé leur sens et leur force, il serait en France le premier de ces chantres l'ustiques, sincères et charmants, qu'on pourrait asseoir à mi-cote, sur un rocher de granit, parmi les thyms odorants, à la lisière d'un bois de chênes, les yeux tournés vers la mer, comme ici.
Mais s'il a été pour nous un Théocrite, un Virgile avant ï Enéide, quelle haute idée Brizeux se faisait du rùle et des destinées de la poésie ! Il les a exposées dans cet essai hardi et incomplet de Poétique noiivelle en trois chants : la Nature, la Cité, le Temple. Ne sont-ce pas les trois sources éternelles où il a puisé jusqu'à la fin ?
Quelques mots encore. Messieurs. On a reproché à Brizeux de ne s'être pas mêlé plus étroitement aux luttes de la vie politique et sociale. Il se connaissait, il n'était pas fait pour l'action; mais est-il resté étranger aux problèmes dont souffre notre siècle, ou aux devoirs qu'il impose, celui qui, en i83i, dans son poème de Marie, disait :
Au travail ! au travail ! qu'on entende partout Le bruit sain du travail et d'un peuple debout ! Que partout on entende et la scie et la lime, La A^oix du travailleur qui cliante et qui s'anime ! Que la fournaise flambe, et que les lourds marteaux Nuit et jour et sans fin tourmentent les métaux : Rien n'est harmonieux comme l'acier qui vibre Et le cri de l'outil aux mains d'un homme libre !
Au travail ! au travail ! à l'œuvre ! aux ateliers ! Et vous, de la pensée habiles ouvriers, A l'œuvre ! Travaillez, tous dans votre domaine, La matière divine et la matière humaine !
niti/Eux. 'il
Invente/., manie/., rhangez, enihellisse/ ! La liberlé jamais lu- dira : « (/est assez ! ■■ Toute audace lui plaît : vers la nue orageuse Ktle aiuii' à voir monter une aile courageuse . Aimons la liberté : c'est le souffle de Dieu 1
Et plus de vingt ans après, dans sa Poétique nouvelle, comment ce poète parlait-il de la Révolution française ?
A présent, levez-vous pour les races futures, Fleurs d'une ère nouvelle, institutions pures, Libre fraternité, droit pour chacun égal 1 Bien, durement acquis, répare enfin le mal !
II a donc partagé toutes les généreuses espérances comme il avait le droit d'avoir toutes les ambitions: mais après 1848, comute après 1802, déçu, découragé, n'est-il pas bien excusable de s'être rejeté vers la poésie pure ?
Baume des vers, couvrez toutes les cicatrices.
Il a donc vécu pour l'art sacré, qui seul ne trompe pas, et c'est pourquoi il a sa statue, qu'aucun parti ne lui conteste, parce qu'elle ne rappelle aux yeux de tous que la noblesse humaine et le souci de l'idéal.
Laissez-moi le répéter en finissant, Messieurs : c'est une belle journée pour la poésie, pour la justice, qui choisit son heure, pour la Bretagne, pour la ville de Lorient et pour la France ! Ceux qui vont vous le redire en prose ' ou en vers - vous le persuaderont mieux que moi ; je m'en rapporte k leur éloquence.