‹ Mélanges en proseChapitre 48 sur 106 · LAURENT-PICHAT · texte numérisé non relu

LAURENT-PICHAT

Cette année comptera parmi les plus éprouvées de notre Association. Avec bien d'autres pertes douloureuses, deux de nos plus chers présidents, et. dans ces dernières semaines, le fondateur même de cette œuvre '^, nous ont été ravis ; c'est à la tète en même temps qu'au cœur que nous sommes frappés ! Le poète qui fut un soldat de la pensée, le soldat qui fut un poète, ont prématurément disparu ; le Proviseur dont l'ardeur militante a réussi à grouper en un faisceau solide les forces trop éparses de notre vieux Lycée, les a suivis de près : tous trois laissent un grand vide dans nos rangs, un plus grand vide dans le souvenir de celui qui trace ces quelques mots d'adieu.

Léon Laurent-Picliat était né à Paris, le 12 juillet 1823. Placé tout jennc dans la pension dirigée, à

1. Notices rédig'!;es pour l'annuaire de l'Association amicale des anciens (Hf'ves du lycre Gliarlemagne, 1887.

2. Élie Broca. ancien proviseur du lycée Gliarlemagne (187i 1878), mort le 18 mars 1887, à soixante-douze ans.

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Saint-Mandé, par M. Chevreau, il suivit, avec les (ils de ce dernier, les cours du lycée Charleniagne. C'était dans la maison de M. Chevreau, dans le pavillon même où Laui'ent-l^ichat logeait, et où il iontinua d'habitei' quelque temps, auprès de son maître et de ses amis. (|u"avait été appporté mourant, en i836, Armand Carrel; et Ton peut croire <jue ce souvenir ne l'ut pas sans influence sur l'imagination enthousiaste du jeune étudiant. D'ailleurs, dans ce lycée alors enflammé par toutes les nouveautés littéraires, non loin de cette place Royale et de cette maison de A ictor Hugo, dout il apprit t\o bonne heure le chemin, il ne tarda pas à montrer, ainsi que son ami Heni'i Chevreau ', un goût décid*'pour la poésie. Beau, charmant, indépendant, grâce à une belle foi'tune dont il lit toujours le plus nobh' usage, il put suivre en toute liberté sa vocation pour les lettres. A vingt ans, les deux amis (c'était alors un grand voyage) partaient pour l'Italie, la Grèce, l Egypte, la Syrie. Au retour, ils fixèrent, de compagnie, leurs impressions dans un intéressant recueil de vers, Les Vqraoenses, qui parut en i844. signé de leurs deux nouïs, mais sans distinguer leurs inspirations jumelles .

Les années qui suivirent lurent fécondes pour cette obscure élaboration des idées générales, poiii* cette notation des sentiments et des images qiu' l'écrivain retrouvera en lui-même quand il voudra produire, comme ces études dont un peintre emplit ses cartons. C'est dans ce temps que se fortifia notre liaison avec Laurent-Pichat par une correspon-

1. Henri Chevreau lut plus liiid. sous le si'cond Empire, prciVI <lu Rhône, puis de la Seine, oiifiii minisire de rinlérieur (!(( aonl- 'r sepfembre 1870).

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ilance littéraire «le [>resque Ions les jours, qui comblait l'intervalle lies entreliens, et que nous nous sonnnes donné l'amer plaisir de relire rccemmenl, avec l'émotion qu'on devine ! L'ardeur exubércinte de la plus généreuse nature y éclat»; partout chez lui; la prose, les vers traduisent alternativement cette forte pensée, cette riche imagination en travail.

Nous formions, à cette époque, un groupe de jeunes auteurs à huis clos, nous communiquant nos projets, nous lisant nos essais, ébauchant, les uns ou les autres, des poèmes, des romans, des drames ; pres([uc tous élèves de Charlemague; quelques-uns déjà sûrs d'eux-mêmes, les autres cherchant leur voie, et engagés bientôt dans des carrières différentes. Nous permettra-t-on de dire qu'il y eut là, dans ces heureuses réunions, dont notre camarade Louis Ulbach ^ était l'àme (c'est chez lui que nous nous retrouvions chaque semaine), comme une première éclosion de poésie analogue à celle qui. plus tard, devint le Parnasse ; c'est là qu'on essayait déjà, — même après Hugo, et dans le plein rayonnement de son génie, — quelques savantes recherches du rythme, des sévérités plus ^^landes de la rime ; et même, pour le fond de la pensée poétique et l'emploi de ses sources vives, des nouveautés qui anticipaient sur les futures conceptions du maître. C'est une page d'histoire littéraire trop peu connue, qu'il y aurait justice à sauver de l'oubli, et où Pichat semblait devoir tenir la première place.

Déjà aussi, son esprit se passionnait pour les problèmes de la politique sociale; et. lutteur hardi,

1. .loiiriialisto el romancier, Louis l'ihacli nv-la, lui aussi, l'un «les auiis les plus fidèles d'Kugène Manuel. Il es! luori en 1S89 à soixanle-huU ans.

l'utopiste ou le voyant se décelait, à sa façon, dans un beau i*ecueil de vers, Les Libres Paroles, qui parut en 1847.

Il ne se doutait pas que la réalité répondrait si vite à ses rêves. 1848 arriva et fut, à la fois, poui* Laurent-Pichat, le point de départ d'une vie nouvelle, et, pour le groupe ami, le signal de la dispersion passagère ou définitive. La politique, l'administration, l'enseignement, le journalisme se partagèrent les familiers du cénacle. Tous, je le sais, gardèrent au fond du cœur cet amour de la poésie qui survit atout; et c'est encore par là qu'ils se sont longtemps retrouvés et reconnus, dans les situations et les destinées les plus diverses.

Laurent-Pichat se jeta dans la mêlée, avec toute son honnêteté et toute sa vaillance. Poète, romancier, publiciste, critique, directeur ou correspondant de journaux, engagé volontaire dans l'armée républicaine, et toujours à l'avant-garde, il ne cessa de payer de son talent et de sa personne, sans autre ambition que de semer partout ses espéi'ances, ses illusions et ses rêves, comme un apôtre de la bonne doctrine, uniquement préoccupé de ne point varier et de demeurer en règle avec sa conscience. Tel il fut, avec Ulbach, au Propagateur de l'Aube., tel, sous l'Empire, comme directeur de la Repue de Paris, de i853 à i858. époque de la suppression de cette revue militante ; tel dans ses conférences de la rue de la Paix, d'où sortit, en 1862, un livre éloquent, les Poètes de Combat; tel dans ses correspondances si remarquées au Phare de la Loire: tel enfin dans les procès qu'il eut à subir et dans cette prison où il paya, pendant quelques mois, sa dette à la cause de la démocratie, qu'il représentait avec

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