OCTAVE FEUILLET
J'ai là, sous les yeux, k portée de la main, presque tous ses romans, presque tout son théâtre ; et jai pu relire, en y mettant, pour la première lois, un peu de suite, et dans l'ordre où ils ont paru, ces ouvrages presque tous célèbres, — je ne dis xia& populaires (le mot ne lui aurait plu qu'à moitié); — presque tous portant, même quand ils trahissent d'autres origines, l'estampille particulière de lauteur ; presque tous montrant le contrôle qui signale les matières d'or et d'argent, les bijouteries fines,, de bon aloi et de titre supérieur, auxquelles on destine les écrins de satin et de velours ; tous enfin reconnaissables à cette haute distinction littéraire, à cette irréprochable tenue, qu'on ne saurait séparer du nom d'Octave Feuillet. On pourrait dire encore qu'avec un bien petit nombre d'écrivains, en ce siècle, il occupe dans la littérature un canton à part, non la campagne à j)erte de vue ou la vaste iorèt sans clôture, mais une sorte de parc réservé, aux arbres et aux arbustes d'une plus rare essence, aux fleurs d'un parfum plus pénétrant et plus, capiteux, promenade favorite des rêveurs délicats, des femmes élégantes et de haut ton, d'où seraient rigoureusement exclus les gens d'allure négligée et
1. Article paru dans la Heriii' de famille du l."> ttivricr [^'M. t K'Iave Feuillet est mort en IS'.K), dans sa soixante-dixième année .
OCTAVK FEUILLET. JJ
d'apparence vulgaire. Oui, ccf qui m'est surtout resté tle cettenohle elex([uise h^ctiire, c'est, d'abord, un ensemble de sentiments trcs élevés, dont j'étais tenté de me l'aire honneur à moi-même en même temi)s qu'à l'auteur ; un»* vue très profonde de la beauté morale, dans le conllit des passions les plus fougueuses ; la satisfaction d'apercevoir et de comprendre le devoir avec; ses sacrifices nécessaires, et d'en garder le goût ; l'émotion desgi-ands sommets et la peur des abîmes. C'est ensuite ime impression très particulière de convenance, de bienséance, de respect humain, de politesse parfaite, im peu hautaine et dédaigneuse ilans sa grâce, très propre à écarter toute idée de familiarité et de sans-gêne, parfois peut-être au prix du naturel : ces belles oeuvres semblent faites pour tenirà distance certains lecteurs; elles sont rebelles à certaines tendances, exclusives de certaines opinions ; les dispositions générales de l'auteur ont pu, au cours d'une longue carrière, être modifiées par diverses inlluences. mais les traits que nous indiquons donnent la physionomie originale d'Octave Feuillet, et c'est là, si nous ne nous trompons, le caractère même et l'unité de son incontestable génie, dans le groupe de plus en plus clairsemé des renommées contemporaines.
Si j'avais eu l'honneur dangereux d'être critique de profession, comme je le suis de rencontre, j'aurais sans doute aimé à me faire pardonner, par la bienveillance de mes jugements, cette prétention de juger les autres ; mais j'aurais aimé surtout à louer, de leur vivant, les grands et nobles écrivains, et à leur accorder, en retour des heures délicieuses que nous leur devons, avec cette joie qu'on leur
as >tÉLAN«.KS KN" PUOSE.
marchande un peu trop, un avant-goût de cette gloire que les plus confiants n'osent se [H'oniettre sans une secrète inquiétude et qu'on leur concède toujours trop tard. Il en est plusieurs à qui je pense : il en est peu à qui j'aurais plus volontiers rendu cette justice qu'à celui dont je parle ici, et mon envie de le mettre à sa vraie place, l'une des [)remières, eut été d'autant plus vive que cet écrivain, à la ibis si goûté et si discuté, éprouvait plus de scrupules, qu'il s'interrogeait davantage sur la valeur réelle de ses œuvres, que ses succès mêmes n'avaient fait que nourrir en lui de plus intimes appréhensions, qu'il se comparait sans cesse, non pour s'octroyer la meilleure part à lui-même et se complaire dans son image, mais pour se considérer plutôt comme appauvri de ce qu'il découvrait de mérite différent chez les autres, comme déshéi'ité des qualités souvent les moins compatibles avec les siennes, et incomplet des défauts mêmes qu'il n'avait pas. On la vu ainsi, jusqu'à la fin de sa vie. torturé par le sentiment de ce qui lui manquait, plus encoi'e que rassuré par une approbation si constante. Ainsi pourraient s'expliquer quelquesunes des transformations intéressantes qui marquent sa laborieuse et féconde cai'rière; ainsi s'éclaireraient peut-être quelques appréciations trop favorables, dit-on, d'oeuvres qui n'avaient rien de commun avec ses propres écrits, et qui en seraient la critique la plus dure et la condamnation même. N'oublions pas que nous sommes facilement dupes de la célébrité des contemporains ; qu'il se fait, après eux. un terrible travail de déblaiement, où l'on dépasse même d'abord la mesure d(; la sévérité ; cjue le souvenir des Delavigne et des Scribe.
OCTAVi; IHUII.LET. Sq
pour ne parler que du llirAtre, est hicn l'ail pour inspirer (piel({uc souci aux auteurs; que nulle part la mode et les prélerenc«.*s capricieuses du puldic ne se montrent autant qu'à la scène et dans le roman ; que nulle part non plus le dédain ou Tonhli. nés d'une mode nouvelle et d'un autre courant d'o[)inions ou de sentiments, ne préparent plus de mécomptes à ceux: qui, vivants, savourent leur notoriété passaj^ère. Plusieurs n'y sauraient songer sans ellroi. Un jour, j'ai eu, bien jeune, avec Chateaubriand proche de sa mort, une conversation dont j'ai retenu chaque mot ^ ; une autre fois, plus tard, j'ai connu la forte émotion de causer, en un coin de salon, avec M"" Sand - : et voulez-A'ous savoir ce que tous deux, ces grands esprits, si certains de vivre, désii'aient apprendre de ce maître obscur de la jeunesse qti'ils daignaient entretenir? Ils lui demandaient (étaient-ils sincères? je le crois) s'ils étaient absolument sûrs du lendemain et si leur oeuvre n'avait rien à redouter dos générations nouvelles.
On dira plus tard et ailleurs la vie d'Octave Feuillet. Je n'ai rien de (ui il faut pour la raconter