‹ Mélanges en proseChapitre 55 sur 106 · Voir, page 19G, Une Visite à (Jliûteauhriand · texte numérisé non relu

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2. Chez Edmond About, le 5 mars 1866, peu de temps après la publication des Pages intimes. Eugène ^Jiinuel, au sortir de cette soirée, rédigea par écrit son dialogue avec l'illustre romancier. Nous on extrayons la phrase à laquelle il fait ici allusion : « J arrive (c'est George Sand qui parle) à l'âge où Ion s'inquiète ; je vois de tels changements dans les idées et le goût! Je suis bien un peu le courant, tâchant de répondre aux sentiments nouveaux, de toucher aux ((ueslions nouvelles ; mais il arrivera un moment où je ne pourrai plus suivre et où j'irai rejoindre les vieilles choses, parce que les sentiments, le style même, tout aura changé, w

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en détail. Je n'en sais guère que le peu qu'on a cité [lartout. Il n'aimait pas k parler Je lui-nièine. et avait la pudeur de ses souvenirs. Je voudrais pourtant noter un point, c'est que ce ronuincier dont l'idéalisme veut être tout chrétien, et qui a fait de la foi une condition si rigoureuse du sentiment moral, est un lîls de l'Université, non du séminaire : « Ces vieilles prisons classiques, dit-il, dans un de ses livres les plus connus, ont du bon : la saine discipline du cloître (il s'agit du lycée Louisle-Grand, où il fit de brillantes études), le contact habituel de cœurs chauds et entiers, la longue familiarité des belles œuvres, des intelligences viriles et des grandes âmes antiques, tout cela ne donne pas sans doute une règle morale très précise, mais tout cela inspire un certain sentiment idéal de la vie et du devoir qui a sa valeui-. »

Du reste, son histoire est, à peu de chose près, celle de ses ouvrages. Il put se livrer de bonne heure, sans lutte domestique, à son goût pour la littérature; il reçut de son père des conseils, non des reproches ; il revint de Saint-Lô k Paris, k vingt-quatre ans; s'essaya, un peu à l'aventure, dans les iournaux et au théâtre, et monti^a, dans la suite, peu d'indulgence pour ces premières tentatives, fpie la collaboration lui rendait un peu suspectes, et (|ui ne figurent pas dans ses œuvres.

C'était k la veille de la révolution de Février. Elle ne lui donna pas le goût de la politique. Il retourna de nouveau dans sa petite ville natale, y établit dès lors ses quartiers habituels; et c'est là, dans ce grand repos provincial, où d'autres n'auraient connu que le sommeil, qu'il couq^osa ces Scènes et Proverbes qui ravirent aussitôt les lec-

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leurs drlite [>our qui Musset cessait d'écrire. La place — et ((uelle place! — était vide. Octave Feuillet la prit et la remplit, comme pour donner la repartie à son prédécesseur et moi-aliser (n'exagérons rien) le Spextacle dans un fauteuil. Quand on songe que La Crise, Rédenipiion{sous leur première forme), La Clr d'O/-, Le Village, Dalila, devenue peut-être sa plus Ibrle œuvi'c de théâtre, ont paru de 1848 à 1852, en pleine touruiente politique, et lorsqu'il semblait si malaisé de se posséder soimême, on est frappé de cette suite dans le travail, et l'on ne sain*ait, dès loi'S, refuser à Octave Feuillet le premier rang dans le genre où il s'est montré <ral)ord. — Couune romancier, il se fait remarquer l)resque en même temps, non avec Bellah, mais avec La Petite Comtesse, où sa manière propre est »léjà si sensible. C'est en i858, avec Le Roman d'un jeune liomme pauvre, qu'il obtint l'un des plus éclatants succès du roman moderne. Nous pouvons dès lors examiner ici ce qu'il recherche, ce qu'il aime, ce qu'il crée et ce qu'il imite.

(^est une grande erreur de croire qu'on ne peut être oi'iginal qu'en ne ressemblant à rien ni à pei'sonne. Autant et plus que le corps, l'esprit s'assimile les éléments dont il vit. et reçoit d'abord ce qu'il transforme. Si un auteur prenait la peine de s'analyser assez lui-même pour retrouver toutes les impressions de sa jeunesse, toutes les influences lentes ou instantanées, toutes les lectures, toutes les leçons, tous les entretiens, tous les spectacles qui ont déposé en lui les germes que chaque saison de son espint verra éclore, il saurait, il nous dirait, pour une bonne partie, le secret de ses ouvrages. Il

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serait lacilc de discerner, d'ailleurs, ce que les dons naturels, le lenipéranient propre, les circonstances, la volonté, et successivement d'autres impressions et d'autres modèles ont ajouté aux dépôts plus anciens, pour en l'aire la personne spéciale, l'écrivain qu'on ne saurait confondre avec aucun autre.

Au début. Feuillet se rattache très directement à l'école romantique, du moins par les côtés extérieurs et quelques procédés de composition. Il est moins éloigné qu'on ne le supppose des conceptions dramatiques de cette école, des ressorts qu'elle emploie, des dénouements qu'elle préfère. lia gardé du romantisme quelques oripeaux démodés, la courtisane, le poison, le cloître gothique, les jeunes seigneurs libertins, chers au drame à l'italienne, même le vieux juif alchimiste, qu'il fait athée, l'on ne sait pourquoi (dans Rédemption), toute cette gourme dont Musset même ne s'était pas complètement guéri. Il a toujours eu un faible pour les vieux manoirs, qu'il restaure et modernise, pour les ruines, dont il fait un si heureux usage.

Pour le roman, la filiation est plus ancienne, l'cmontc à de plus lointaines origines : ici c'est Rousseau qu'il faudrait nommer, c'est Chateaubriand, et M"* de Staël, et tous les romanciers femmes, jus qu'à George Sand. Le Gotentin devint sa Bretagne et son Berry. Autant Balzac lui a peu fourni, — il y avait là des antipathies de nature, d'éducation et de goût. — autant, au contraire, l'auteur de Maupral a eu d'action sur le'développement de son talent, avec Sandeau pour correctif. Ce sont romanciers de même trempe, sinon de même doctiùne. dans des productions où M'"'" Sand semble être quelquefois l'homme et Feuillet la femme, par la justesse inter-

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vei-tie (les aperrus. Hugo, pour les mêmes raisons que lialzac. et pour d'autres eiieore, d'ordre politique, a eu peu de prise sur un écrivain si sobre, si discret et si conteun dans sa force, et (|ui n'a pas éciùt de poésies : c'est une des particularités du talent de Feuillet, ([u il n"a pas publié un vers, comme cen est une du talent dramatique d'Augier de n'avoir pas fait de l'oman.

Stendhal seud)le avoir inspiré le conte vénitien d'Onesta; mais combien Musset, — le Musset des Comédies et P/-oi'erbes(sa\\sou\)\'niy^\avi\au-s. qui est là-bas, dei"rière) — a dû s'insinuer dans les veines de celui qui. après A lix et Rédeinplion, ('criva Le Cheveu hlanc. LUrne, Le Pour elle Contre! D'emprunt, il n'en faut point parler ; mais ((ue d'analogies qui ne sauraient surprendre !

Pourtant, Feuillet se dégagera de cette imitation comme des autres. lors([ue le théâtre lui aura fait voir des œuvres hardies et puissantes, qui tenteront son émulation d'artiste. Ni le théâtre d'Augier ne le laissa indifférent, ni surtout celui de Dumas fils. Dumas le toucha de son prodigieux courant électrique; il en reçut des secousses dont le tressaillement a passé dans Mont/oie, dans Julie, dans Le Sphinx et, en dernier lieu, dans Chaniillac; enfin ses romans mêmes, api'ès les vives et délicates analyses du cœur et les aventures romanesques des pi'emiers récits, eurent leurs hardiesses voulues, qui n'avaient plus rien à envier aux plus fortes audaces des maîtres contemporains.

Cet artiste scrupuleux, ce vaillant, entreprenant comme les timides quand ils s'en mêlent, ne pouvait consentir à rester hors du ton de ses émules, non par ombre de jalousie, mais parce que, hanté

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par toutes les formes de l'art, il en arrivait à craindre que sa source ne lût pas assez abondante. ni assez tumultueuse. De là, un double effet, très digne d'être signalé : d'une part, le besoin de créer, de progresser, de se renouveler, de provoquer, à son tour, toutes les émotions ambiantes (on trouverait lacileinent les rapprochements à faire) ; do l'autre, la fidélité à un certain nombre de principes, tle sentiments, de préjugés peut-être, auxquels il se trouvait attaché d'abord par nature et par choix, et dont il est re.sté ensuite le prisonnier volontaire.

En revanche, il est toute une école avec laquelle il n'a point pactisé, ayant en horreur les brutalités de la forme, ou même les vulgarités voulues du réalisme bourgeois et populaire. Mais il plaçait à pai't et très haut Daudet, en quoi il avait raison, et ])lus liaut encore un conteur dune originalité rare, l'auteur du Comte Kostia, de Meta Holdenis et de L<i Bête, tous deux plus larges d'esprit et moins confinés dans un même ordre d'idées et de sentiments.

Quant aux derniers venus dans le roman (appelons-les les jeunes), il s'intéressait à leurs tentatives, applaudissait à leurs succès, reconnaissait chez eux un art dont le secret ue pouvait échapper à un si sensible organisme littéraire; mais il ne pouvait consentir à les suivre, ou n'y était pas préparé.

]\ous avons signalé les parentés inévitables, proches ou lointaines, dont tout écrivain garde le signe. Abordons l'homme et son œuvre, et dégageons de ses romans comme de son théâtre ce qui est leur vie propre.

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Sa profession «lo loi. couiiiu* roinaiicior, il l'a faite le 2() iiiai's iS()'i. lors(|u"il prit séance à l'At-a- «iémie française, où il succédait à Scribe : « En élevant le roman jusqu'à vous, vous ne l'honore/ pas seuleineiil, vous l'engagez: en lui reconnaissani <les droits, vous lui imposez des »levoirs; eu l'accueillaut dans votre famille illustre, vous lui commandez les convenances, les respects, la dig^nité des choses légitimes et réoulières: vous lui conférez onlin la noblesse, pour qu'il se souvienne surtout qu'elle oblige. » Cette déclaration, qu'on pourrait pi-endre ici pour un engagement d'apparat, il la commente en la complétant, (pielques années api'ès. dans un passage du plus célèbre, du plus hardi el du i>lus discuté de ses romans. Monsieur de Caiiiors: « Il faut aimer la vérité, la voiler, mais non pas l'énerver. L'idéal n'est lui-même que la vérité revêtue des formes de l'art. Le romancier sait qu'il n'a pas le droit de cahuniiiei- son temps: mais il a le droit de le peindre, ou il n'a aucun droit. Quant à son devoir, il croit le connaître : ce devoir est de maintenir, à travers les tableaux de mœurs les ]>lus délicats, son jugement sévère et sa plume chaste. Il espère n'y pas manquer. » Ainsi, il admettra toutes les audaces — et aucune ne l'a fait reculer — à la condition d'en atténuer la crudité par toutes les précautions d'un art consonnné. La conception sera violente, s'il le faut; l'exécution prudente et mesurée.

Assurément, l'intervalle est grand entre Le Roman d'un jeune homme pauvre, que je viens de relire dans la 128^ édition, et Monsieur de Camors ou Julia de Trécœur, ses maîtresses œuvres, qu'aucun roman de ce temps (je parle de ceiix dont l'au-

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leur se respecte) ne surpasse en passion et en IVénésie d'amour. Mais pai'tout. dans ces ouvrag«*s comme dans l'Histoire de Sibylle ou Les Amours (le Philippe, dans La Petite Comtesse comme dans Le Journal d'une Femme ou l'Histoire d'une Parisienne, qa on Acce^iG^ ou non la donnée, qu'on résiste ou non à l'auteur, dans tous les développements, dans les transformations les plus sensibles de ce terme et consciencieux artiste, la délicatesse de la touche égale la puissance des peintures, et la rigueur des principes littéraires ne fléchit pas devant les témérités qu'il hasarde. Il ne déconcerte que les lecteurs superlîciels, il ne dément qxic les apparences. On peut trouver qu'il y a loin, de l'optimisme romanesque, de l'impeccahle vertu an Jeune Homme pauvre, couronnée par le plus heureux dénouement, aux tragiques histoires de Julia de Trécœur, de La Morte ou ({'Honneur d'artiste: mais qui ne A'oit (}ue tous ces personnages sont de même famille, agissent par les mêmes principes, ont la même beauté morale ou les mêmes scrupules, les mêmes défaillances, les mêmes remords?... La même honte lait mourir la Petite Comtesse et Julie *.

Il a peint la vertu de la femme dans toutes ses nuances; il a connu la faute à tous ses degrés, à tous ses moments : indices précurseurs, curiosités malsaines, coquetterie légère ou passion enflammée et inéluctable, n'ayant dautre issue que la mort. Peu d'auteurs de ce temps ont pénétré mieux que lui dans le seci'et des plus poignants coml)ats. nul n'a mieux analysé la perversion des consciences troublées et ces états morbides de lame.

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