I. Julie, [n'incipal pcrsonnajic du dranie de ce nom
OCTAVE FEUILLET. t)^
nés de l'ennui, de risolenicnt. de l'abandon, deinùs la tristesse alanguio jusqu'au désespoir l'arouche ou à la jalousie méditant le crime ; mais il se complaît surtout aux volontés héroïques, aux sacrifices surhumains, aux religieuses résignations, d'où la femme sort plus pure, plus noble, plus sacrée. 11 sait les idylles de l'amour, il en sait les orages et les tempêtes ; il traite les crises aiguës et les nudadies de langueur; et, comme les plus réalistes, mais sans se salir en y touchant, il aborde les phénomènes d'un sensualisme nerveux prêt à succomber, ou la passion qui se matérialise dans une minute d'oubli. C'est ainsi (jue ce représentant attitré du roman honnête, comme on le répète encore, ne donne de limite à ses inventions que celles dont l'art lui fait une loi, et que ce timide n'a jamais eu peur que des bassesses de la plume et des défaillances du goût.
On s'explique qu'avec cette prédilection particulière pour l'étude du cœur féminin, où il excelle, il ait été compris, adopté, aimé d'abord par les femmes : il leur prête un si noble et si charmant langage, il leur restitue si éloquemment leurs titres à l'amour épuré, respecté, inviolablement partagé ; il combat si bien les dispositions de l'homme à les diminuer, à les reléguer, à les nu\térialiser ; il les a faites si faibles et si fortes, si ardentes et si nobles, si touchantes et si passionnées ; il a de telles pitiés et de tels pardons ! D'autres, avec une puissance que je ne conteste pas, les ont brusquées et violentées ; mais ceux-là n'ont obtenu d'elles qu'une faveur intermittente. Feuillet les a conquises le premier jour et retenues jusqu'au bout.
fis MHI.A.NtiKS KN PBOSE.
ïoiis les vigoureux esprits de ce siècle, sous les lormes lesplus diverses, en prose ou en vers,au théâtre ou dans le roman, ont prêché et moralisé ; ils ont été des maîtres de sagesse, d'erreur ou de lolie ; lilipc-esprits ou croyants soumis, religieux ou sceptiques, ils ont proposé lem-s solutions ou laissé entrevoir leurs préférences. Nous ne nous permettrons pas, en une matière si délicate, «le pénétrer dans la conscience d'Octave Feuillet et de demander une profession de foi complète à un si honnête homme et à un si subtil artiste. Comment poui-tant ne i)as dire ' quelques mots de ce sujet plein de périls? Il a l'ail, dans ses œuvi-es, dans ses romans surtout, un emploi très systématique de la foi chrétienne ; cMc devient souvent pour lui un élément essentiel, lui ressort nécessaire aux sentiments qu'il met en jeu. C'est une religion très complexe, un peu vague et mystique, qui, selon qu'elle règne ou non sur lame, contribue à l'apaisement des passions ou les exaspère, et c'est par là que se mesure la valein* des i>eisonnages et s'obtient le triomphe ou la chute.
Octave Feuillet ne croit pas (jue des principes de morale puissent se soutenir par leur proprepoids dans la conscience humaine, s'ils n'ont point de racines cl une sanction plus haute. Nous l'accordons. Mais il ne lui suffit pas qu'on ait cette conviction. S'il n'est pas clairement croyant lui-même, il veut qu'on le soit ; il est, en tout cas, un constructeur d'églises (ou de chapelles) pour les autres ; il n'admet d'autre talisman que la foi positive dans les combats de la
<)i;TAVh IKl ll.I.KT. 6()
vie : il r(''sei've celte ressource suprême à ceux qui soullVenl ; il veut que l'on parlaj^e avec ceux que l'on aime un sentiment si exclusif, mais si salutaire; il semble ne pas admettre dv. milieu — et dans ses derniers romans moins <pu^ dans les autres — entre la religion chrétiennes la plus stricte et le matérialisme le plus avéré; il se préoccupe de sanctifier, de convertir; et. dei)uis VHistoire de Sibylle surtout, en passant par Monsieur de Cainors. jus- (pi'à cette sombre aventure de L^fil/oWe, son déisme vX son spiritualisme conlessionnels se défient de la raison et la malmènent.
On connaît le grand dél)at plus que littéraire «)u M"' Sand, à la donnée excessive de VHistoire de Sibylle, répondait par la non moins excessive histoire de Mademoiselle de La Çuintinie. C'était introduire dans le ronum, non sans risques, la (juestion théologique ; et Feuillet travaillait à l'édification des âmes dans des livres auxquels nul prélat pourtant n'oserait mettre son approbation épiscopale, même quand les personnages y meurent en état de grâce. Il a pu [daire par là, avec un(' entière sincérité, à uiu* catégorie très choisie de lecteurs qui n'aiment pas la philosophie et ont mal lu la Religion naturelle^ \ mais il trahit les secrètes faiblesses et l'intolérance de ce monde <[u'il a voidu peindre ; et c'est par là aussi qu'on l'a opposé à Musset d'abord, malgré l'apostrophe à Voltaire, puis à George Sand, puis à d autres, moins dédaigneux des forces vives de la pensée uioderue, moins préoccupés de la concilier a avec l'antique foi nationale ».
I. Titre d'un ouvra^o de .Iules Simon. La Hevue de famille, on parut l'article sur Octave Feuillel. «'tait rlirigée par Jules Simon.
C'est, en résumé, un état d'âme un peu ambigu, et qui a dû gêner parfois ses admirateurs les plus convaincus. Il ne s'arrête pas toujours au point où la véinté, où l'équité le voudi'ait. « Tout homme qui ne prie jamais est un gredin ou une huître, dit le général, dans L'Ermitage. J'ai prié moi-même dans la bataille avant de charger. » Cet aveu, où un philosophe spiritualiste n'aurait rien à reprendre, ne suffit pas à la baronne. « Ah ! vous philosophez aussi, vous? vous tranchez comme cela les questions avec votre grand sabre, vlan ! vlan ? » Et elle n'a de cesse qu'elle ne le décide à brûler un cierge, pour assurer le mariage qu'ils ont projeté entre leurs enfants. Que ne s'estil contenté (je parle littérature, rien de plus) de la réponse de Maurice à Madeleine dans Rédemption : « Est-ce que vous êtes dévot ? — Gomme il vous plaira. Je suis religieux et je crois en Dieu. » Comment ne pas regretter que, plus exigeant avec la foi à mesure que ses tableaux deviennent plus violents, il ait, dans La Morte, imaginé cette femme athée, cette pupille d'un médecin darwiniste. qui. logiquement, froidement, en vertu de sa doctrine philosophique, empoisonne sa rivale? On le lui a durement reproché, et rien n'était moins nécessaire qu'inie conception aussi cruelle pour défendre une religion qui se protège assez bien par elle-même. Il reste douteux que les assassins connaissent Darwin, et plus douteux que Darwin fasse des assassins parmi les jeunes filles ou ailleurs.
On voit le grave inconvénient d'écrire des livres qui veulent trop jirouver en ces matièi'es, et outrepassent les besoins de la cause. Cette exaltation <run côté, cette sécheresse impie de l'autre, ces
OCTAVE 1 KLILMCÏ. 'jl
leinnies qui sont des saintes, ces maris qui sont des uu'créants : il y a peut-être quelque chose de bien convenu et de bien arrangé dans ces thèses — ou ces anthithèses, — conlormes, je l'accorde, au plus grand art classique, nuiis laissant après elles lïuipression singulière d'un inonde à part, où l'on ne lait pas toujours sou salut, et où fermentent et éclatent toutes les passions que la religion devrait étoufler ou guérir. Oserons-nous dire que cette préoccupation trop constamment marquée est, dans l'œuvre d'Octave Feuillet, la partie inquiétante et en danger de faiblir, comme chez M"" Sand la part de socialisme romanesque et «le chimère politique ?
Tandis qu'il veut sanctifier par la foi ses personnages féminins, il semble qu'il réduise les vertus de l'homme à l'honneur, dont il est tenté de faire le privilège d'une casle : « L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale ; on ne le raisonne pas, on le sent : c'est une religion. » Et dans le même livre Le Roman d'un jeune homme pampre : « J ai toujours pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. » Cette conception de riionneur, il l'emploie même quelquefois pour caractériser la vertu des femmes : « Sans être armée de principes très solides et très élevés, elle avait au plus haut degré la religion des hermines et des femmes du monde, l'horreur des taches. » {Un Mariage dans le monde.) Aussi a-t-il été conduit, par cette transformation du sens moral à laquelle
ya MELANGKS ES l'UOSK.
le philosoplie aurait fort à redire, à nous représenter de grands coupables auxquels il laisse l'honneur, comme il nous a dépeint de grandes péclie resses qui ont la foi.
Il est vrai qu'il s'agit d'un milieu spécial, que nous autres bourgeois connaissons peu. La noblesse remplit presque à elle seule les romans et les pièces d'Octave Feuillet, comme les rois et les princes les tragédies de notre théâtre classique ; et l'on en arrive à se demander s'il n'y a pas, eu tout cela, un peu trop de gentilhommerie et d'hoimeur à la façon de l'ancienne France ; si cettt^ société où se complaît l'auteur, et dont l'état civil est toujours emprunté à l'Armoriai, où les hommes sont si chevaleresques, si délicatement généreux ou si foncièrement pervers, où ils peuvent être, à la fois, si passionnés pour l'honneur et si peu soucieux de l'honnête, où les femmes ont des grâces si attendries et des passions si frénétiques, est vraiment celle qu'il importe d'étudier et de donner pour modèle, à l'exclusion de toute autre ?
Ceci nous amène à sigualer le peu de place qu'occupe dans les ouvrages de Feuillet nous ne disons pas l'élément populaire, qui en est absent, mais même cet élément moins grossier, je suppose, cette classe moyenne, ce tiers, qu'il ne juge point suffisamment propre à la passion élégante et de bonne tenue. C'est un faible qu'Augier ni Dumas n'ont eu. Et pourtant, chez Feuillet même, quelle merveille que Le Villaoe, et combien ce court chef-d'œuvre, unique ilans son théâtre, éveille d'émotions saines et pénétrantes! Que n'aurait-il l>as fait dans cette voie? Mais il s'est trouvé conmie engagé et entraîné ailleurs.
OC.TAVK 1 IXILl.KT. 'j'i
('-'est que cet es[)i'il, si rare cl si puissant par tant il»^ côtés, est patricien, lui aussi, sinon de naissauce, du moins de lenipcranicnt, de goût et d'habilude. Il [)ark' (pu;lque ]»arl de la qualité de ce sang' aristocratique, (pii s'est distillé et raHlné dans les veines pendant cinq ou six siècles. La vie provinciale (et dans une province parliculicreuient retirée Cl retranchée), la vie de château, la vie, à Paris même, des grands hôtels aristocratiques, est le milieu (ju il préfère pour ses belles imaginations, {lest là ([u'il a pris le décor et la mise en scène ordinaire de ses romans, le personnel restreint de SCS ouvrages. Ce sont les habitations luxueuses (pi'il aime, les pelouses, les étangs, les bois profonds, les charmilles discrètes, avec les longues journées désœuvrées et les nuits conseillères «l'anmur ; ou les boudoirs avec le huis-clos favorable aux perversions de la conscience. Nul romancier n'en a tiré de plus agréables ou de plus puissants etlets, depuis les émotions les plus délicates jns([u'aux plus tragiques histoires. JNIais n'est-ce pas faire une place trop large et donner trop il'avantages à une seule classe, à im seul culte, à uu milieu social si exclusif et si restreint? N'aimerait- <»u ({ue là ? Ne soulfrirait-on, ne lutterait-on, ne luourrait-on ([uc de cette manière noble et littéraire ? Ah ! pauvres filles de la bourgeoisie provinciale ou parisienne, si charmantes et si simples, aimables femmes des classes moyennes, modestes et discourant peu, mais passionnées à votre manière, rêvant aussi d'unions heureuses et de fidélités éternelles, où êtes-vous dans ces belles pages qui Immilient votre obscurité, ou qui vous ignorent? Et (|u"elle place y reste-t-il pourla vie réelle, oùl'amour
3^4 MÉLANdKS EN PHOSE.
ncst pas tout ; pour l«^s problèmes sociaux, pour les misères, pour les convoitises, pour les romans de chaque jour et les drames de la rue ? Octave Feuillet avait le droit de circonscrire ses études; mais il ne nous est pas interdit de le regretter, en songeant à toutes les fenêtres que Dumas et d'autres ont ouvertes si largement sur le dehors. La Révolution de 1848, qui l'avait surpi-is à ses débuts, et (levant laquelle il avait lui elïrayé, lui avait laissé un souvenir peu propre ù lui faire aimer la démocratie : il avait vu le peuple aux jours d'effervescence ; il ne le connut jamais dans son existence normale, dans ses tristesses profondes, dans ses joies, dans ses espérances. Il se tint éloigné du citadin, et même du paysan. L'ordre et la sécurité, tels que l'Empire les lui donnèrent, purent seuls rassurer cette nature impressionnable et craintive. Il fut applaudi, fêté par ce monde nouveau, qui ilonnait l'illusion de l'ancien. Il plut à cette cour, à cette souveraine, à ces femmes élégantes, qui lui rendaient llatterie pour flatterie ; il subit l'attraction de cette société qui avait toutes les apparences de la distinction qu'il aimait. La liberté dont il avait besoin était celle du travail ; il put faire ses observations ou poursuivre ses rêves à loisir ; il étendit, il agrandit sa manière, il put jouir de succès mérités, en même temps que, partagé entre Paris et Saint-Lo, il goûta les joies domestiques les plus enviables, tant que le deuil n'attrista pas son foyer.
La guerre et la chute de l'Empire vinrent le troubler tout à coup dans sa sérénité ; et plus fortement, on le comprendra, qu'en 1848. Cette fois, ce fut de l'eiraremenl. Tout ce qu'il jugeait con-
OCTAVi: lEllI-LKT. ^5
loiine à l'ordre et à la paix publique, comme à l'intj'îivt des lettres, s'écroulait, à la l'ois, dans quel désastre ! (dominent ce jçénéreuv et ce lidèle n'auraitil pas gardé ses souvenirs? Il renonça volontairement, malgré les dignes instances d'un ministre lait pour l'apprécier', à la seule laveur qu'il devait au régime disparu ■'. et se remit au travail avec une vigueur nouvelle, avec une sort»'; d'acuité dans ses convictions et ses regrets, et un ébranlement général de son être, dont il ne se remit pas. Son talent, plus agi'cssif, ne parut rien y perdre. Il vécut de plus en plus dans une solitude conforme à ses procédés de comi^osition, dans un silence où il se l'epliait sur
lui-même et se dérobait
Son art, devenu plus systématique, s'élevait par l'efTet même des transformations du dehors. George Sand s'était reposée et apaisée dans ses idylles i'hampètres ; Feuillet semble plus âpre et plus passionné en vieillissant. Il reprend, pour les renforcer, «les types déjà employés, il aborde des sujets inattendus, et, comme un maître qui inconsciemment se ferait disciple, il écrit Le Sphinx. L'Acrobate, Chainillac. Dans le roman, pour ne rien laisser subsister de ces accusations peu justifiées de mièvrerie et de fadeur, dont il a souffert toujours, il donne Julia 4le Trrcœur, dès 18-2, puis Un Mariage dans le monde. Le Roman d'une Parisienne, Les Amours /le Philippe, La Morte et le dernier de ses romans. Honneur d'Artiste, compliquant les luttes de l'amour, assombrissant les dénouements, reprenant
I. .Iules Simon, ministie de llnstruction publique dans le jouvprnoment de la défense nationale et dans celui de Thier.*. i. Il élait hibliotliécairs des résidences impériales.
-() MKI, ANGES EN PROSK.
eu quelque soi-te son œuvre où Dalila Tavail laissée
(^)uel attrait gardent doue la distinction et réiévatiou du talent, quel prestige exercent les belles œuvres sincèrement conçues, scrupuleusement composées, amenées à un degré de perfection presque absolue, pour qu'en dépit des différences d'origine, d'opinion et de milieu, en dépit même de dissentiments plus graves, et qui touchent au plus profond de la conscience, je ne puisse m'empècher d'aimer, d'admirer ce romancier, cet auteur dramatique, ce poète (car surtout c'en est unj, à qui l'on en ])eul opposer de plus considérables par la vérité de l'invention et la portée philosophique et sociale, mais non de plus attrayants et de plus honnêtes ? C'est qu'il a été artiste dans l'àme, toujours difficile pour lui-même, toujours en quête du mieux, idéaliste jusqu'à la fin, devant la marée montante et le flot bourbeux d'un réalisme sans digue ; c'est qu'il a eu la bienséance dans l'audace, la distinction persistante dans la passion ; qu'il donne et veut donner non l'impression banale de la vie journalière, mais le sentiment du noble et du délicat, cher encore à cei.'x de notre âge ; c'est qu'il a laissé, parmi quelques ouvrages justement discutés, des chefij-d'œuvre de grâce et de moralité ingénieuse, où l'émotion la plus touchante arrive à des effets qui rappellent ces études parfaites de musique de chambre, où se sont exercés les plus grands musiciens ; c'est que chez lui les l'emuies peuvent être coupables, mais non dégradées ; les hommes parfois criminels, jamais bassement, ni sans remords ; c'est qu'il a garanti bien des foyers, pansé bien des blessures cachées.
ocTAVi: iiun.i.KT. 77
raUbnni l»ien des (Jél'aillances, opéré bien des sauvetages en pleine crise, on tragiquement fait la leçon aux fiueurs de l'amour, en poussant jusqu'au gouflre le galop de Julia de Tréco'ur.
Je ne dirai pas qu'il a fait de la morale avec rinimoralitr. comme on fit. un jour, de l'ordre avec du désordre ; mais on peut dire qu'il a multiplié, renouvelé, dans la passion, les moyens euratifs, et porté à l'aigu, pour les mieux guérir, les langueurs morbides de l'amour; qu'il a, d'autre part, revendiqué avee force les droits de la responsabilité humaine contre les sophistes de l'irresponsable ; qu'enfin il a cru en Dieu et a osé le «lire à une société <iui s'en éloigne. Il a eu tort de trop penser avec une minorité, mais il a eu raison d'écrire pour une «dite. Il a «le tout point hon«iré les lettres, et, dans «•«■ triage inquiétant que le siècle «jui vient fera des «euvres romanesques de ce temps pour n'en conserver que l'excellent, Octave Feuillet demeurera |iarmi les plus purs, les plus respectés, et, maintenant «juil n'est plus, les moins contestés '.
I. Sous sa première forme, réliide qu'on vient de lire rap pelait, dans un passage (jui n'a n'a pas été reproduit ici, l'amitirqui unissait Oclave Feuilleta un peintre de talent, mort prémalun'-ment, AI|)honse Hirsch. qui a laissé un « beau et intéressant portrait » du romancier. Alphonse tlirscli était le beau-frère <riùigène Manuel.
Celui qui écrit ces quelques pages a grand hesoin de s'excuseï-. Il n'est pas philosophe, et c'est d'un philosophe qu'il va s'occupper. Il n'est pas orientaliste, et le présent ouvrage est composé presque uniquement d'études hébraïques et orientales, dont l'examen critique réclamerait un savoir spécial. Le savant qui a laissé dans ce volume quelquesunes de ses plus fortes convictions avait fait de la science du Droit naturel son domaine propre, el l'auteur de celte préface, sur ce point encore, confesse toute son incompétence. Quels titres lui restet-il pour prendre la plume ? Il a été, il y a plus de cinquante ans, l'élève de M. Adolphe Franck ; il a trouvé l'affection fidèle de son premier maître de philosophie dans toutes les circonstances de sa vie, à tous les tournants de sa carrière ; il est resté toujours un admirateur et un ami de celui qui n'est plus : il voudrait acquitter bien modestement une dette de reconnaissance.
On sait avec quelle surpi'enante précision se réveillent dans les mémoires vieillissantes les souvenirs les plus anciens. Je revois, comme au premier jour, cette longue et sombre classe de philosophie du lycée, alors collège Charlemagne, où j'entrai au mois d'octobre 1841, pour y compléter
1 . Ecrit pour servir de piélace aux Xouvelles Eludes orientales, d Adolphe ["'ranck (Paris, Calman-Lévy éditeur, 1890. Ce recueil, foruié d'écrlls et de discours de dates différentes, a été publié après la mort do l'auleur. Franck était ué en i80!l, et il est mort en 1893.
ADOI.l'Ui: lUANCK. Ji)
ma préparation à l'Kcole XorniaU'. Nous étions assis déjà quand 1<; professeur monta en chaire, vêtu de la robe, coiflé de la toque. L'âge serait-il donc quelque chose de tout relatif, et l'intervalle (|ui sépare l'écolier d\i maître garde-t-il sa dislance première, sans que l'impression d'autrefois se trouve sensiblement modifiée par le déplacement des années? Le maître est-il vieux ou simplement sans âge. parce qu'il est le maître ? N'y a-t-il poulies jeunes que leur propre jeunesse ? Ou bien M. Franck avait-il de bonne heure une de ces physionomies qui devancent la maturité et imposent le respect? Serait-ce, au contraire, que nous substituons iaconsciemment aux traits anciens, dont le souvenir s'est effacé, les traits récents, les derniers, les plus connus, comme un emprunt que le passé fait au présent ? Je vois toujours M. Franck pareil à lui-même. Etait-ce bien, d'ailleurs, un professeiu' de trente et un an que nous avions sous les yeux, avec ce corps émacié, ce lin visage, anguleux et pâle, cette voix très nette, mais grêle et légèrement voilée, éprouvée déjà par une affection du larynx, acérée pourtant et pénétrante comme une lame ; avec tout cet ensemble enfin, plus ascétique encore que maladif, qui ne nous rappelait en rien les maîtres que nous avions eus jusqu'alors ? Dès la leçon de début, son langage aussi fut une nouveauté et un étonnement. Pour retrouver dans mes souvenirs de jeune homme un plus puissant effet de parole,une suggestion plus soudaine et plus émouvante, je dois me reporter à ma première année d'École Normale, aux incomparables conférences de Jules Simon.
Nous ne savions rien de la pliiloso[>hie. mes con-
8o MÉLANGES KN PROSE.
disciples et moi; immédiatement, nous fûmes conquis à cette science, ravis de ces reclierches, à peine troublés et déjà convaincus. De leçon er. leçon (et je n'étais certainement pas le seul dans ce cas), cette prise de possession lut pleine et entière. Je n'opposais alors aucune résistance à ce dogmatisme si ardent et si généreux, où tout me paraissait incontestable, à cet enseignement exalté, ([iii s'échappait de ces lèvres frémissantes avec nue intensité de persuasion qui n'avait l'ien de scolaire, rien de professionnel. Tout Ihonnne que fnl M. Franck était déjà dans cette chaire de collège : et moi-même, après tant d'années, tout en tenant compte de ce que l'étude, les leçons de l'École, la réflexion personnelle, les courants divers auxquels la philosophie n'échappe pas plus (jue le reste, oui pu apporter tour à tour d'éléments nouA'eaux chez un esprit très libre, je me retrouve encore sous rinllucnce de ce langage, et, sur les points essentiels, lidèle à ce corps de doctrine qu'aucun doute sérieux n'a pu sensiblement entamer.
Faut-il en faire honneur uniquement à la force tle la vérité et à la vertu comuiunicative du maître V Une commune origine religieuse, en dehors même de tout dogme positif, explique-t-elleen partie cette entente? Etions-nous déjà, par là, de plain-pied et en contact latent? Ce qui n'est pas douteux, c'est que de ce premier enseignement date une croyance philosophique, très persistante en moi, à l'existence de Dieu, à la spiritualité et à la pei-manence de l'àme. à la liberté de l'homme, au progrès continu par l'idée du juste et du bien. Quand nous nous retrouvions, M. Franck et moi. à trente ou quarante ans d'intervalle, en dépit de (juelques divergences de
ADOI.IMIE KHANCK. 8l
Itn'iue «'t surtout «le méthode, l'élève et le maître parlagcaietit encore les uiénies convictions, vivaient des mêmes espérances.
Ceux cpii n'ont pas connu, comme moi, M. Franck, et reçu son empreinte, diront que j'apporte dans ces souvenirs les lointaines et indulj^entes illusions de l'écolier, avec le recul toujours favorable aux choses anciennes. Mais je ne crois pas quil y ait là rien de pareil. Et lorsque après Pâques la maladie obligea M. Franck à suspendre son cours et à partir pour Pise, quand on lui donna pour supi)léant .fuies Barni', tout jeune alors, et que j'ai bien connu dans la suite, combien fut sensible le changement ! Pourtant lîarni. qui a été un philoso[)he pénétrant et un politi([ue [)assionné pour les plus nobles causes, était un maître déjà très distingué, dont les leçons n'étaient [)as sans valeur : mais quelle didérence ! J'entends (uicore sa voix triste, traînante, amollie au point d'eu paraître nonchalante, sans accent, sans mouvement. Il nous donnait, avec plus <le savoir que dautorité. un enseignement subtil, abstrait, allemand, qui nous instruisait sans nous captiver, qui refroidissait notre zèle et nous faisait descendre d'une température à une autre.
Mon intention n'est pas de faire ici la biographie de M. Franck. Des voix éloquentes sen sont chargées, quand nous lavons perdu. Je rappellerai seulement qu'à son retoui- d'Italie il ne remonta que pour peu de temps dans sa chaire du collège Charlemagne. Agrégé de Faculté, après avoir été reçu le
1. Né en lïilS. iiiorL l'ii 1"^TS. Il vécul ;i rétrangt'r sous !«' secoad Empire, aiuiui-l il avait refusé il»' prêter serment. Il fui député de la Somme île 1S72 à IST". Il a traduit plusieurs Oîuvn-s de Kant.
82 mélan<;ks en prose.
premier à Fagrégation de pliilosophie, il était sup- [)léant ù la Sorbonne en i843, et membre de l'Institut, un an après, à trente-cinq ans, à la suite ile la publication de son livre fameux, La Kabbale.
Xous n'avons pas encore prononcé jusqu'ici h^ nom de Victor Cousin. Est-il possible de le passer sous silence ? C'est à cet arbitre de la philosophie d'alors que M. Franck a dû. comme quelques antres, sa rapide fortune ; et le temps n'a ni rompu, ni même relâché le lien qui les unissait, formé, d'un côté, de protection toujours un peu hautaine, mais franchement sympathique; de l'autre, de condescendance l'econnaissanto. Oui, c'est un trait particulier à M. Franck d'être resté iidèle jusqu'au bout, sinon à toutes les idées de M. Cousin, du moins à l'homme. Il y avait là, outre un honorable sentiment de gratitude, des allinités de goût et de principes, que l'action directe du maître entretenait par une [)rodigieuse fascination. C'est, d'ailleurs, une erreur de croire que M. Franck et les esprits très divers, quelques-ims supérieurs, qui gravitèrent ])endant plusieurs années autour de M. Cousin, se soient aussi complètement subordonnés à lui, en réalité, qu'on le suppose. On a dit assez justement (ju'il a été un chef d'école sans disciples.il a imprimé à la philosophie un mouvement , très digne encore d'attention, vers l'histoire des systèmes : il a enrégimenté des travailleurs pour une tache déterminée; mais une fois l'œuvre faite (et le Dictionnaire philosophique àQl^\. Fi'anck en reste le résumé durable), la dispersion s'est opérée assez vile. (^)uelques-uns ont pu individuellement demeurer attachés au maître et lui garder leur respect ; mais tous ont, plus ou moins, recouvré leur indépendance.
(•luiLun selon ses aptitudes propres, ses études pi'é- Icrées, son caractère ou son humeur. Les médiocres surtout restèrent les disciplinés ; les autres furent, plus ou moins, des réfractaires. Sans parler de MM. Damiron et Garnier, collègues laborieux et savants, qui étaient plutôt des contemporains que des disciples, ni de JoulFroy, qui fut un isolé, un l'ival, et, en son genre, un chef, non un subordonné, peut-on voir des esprits plus divers, plus libres d'allure, entraînés vers des travaux plus variés en des routes plus librement frayées, que MM. Ravaisson, Barthélemy-Saint-Hilaire, Yacherot, Jules Simon, Bouillier, Saisset, Bcrsot, Amédée Jacques, Paul Janet, Caro, et j'en passe! La Révolution de 1S48 l'ut, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, le signal de l'émancipation, de la dispersion. 11 s'agissait bien alors d'éclectisme ! Cousin luiuirme ne tarda pas à se tourner vers des travaux d'un tout autre ordre, qui firent de lui un parfait littérateur. Il soumit ses ouvrages antérieurs à une i-evision dont la formule dernière fut la prudence, et ne garda plus guère de son omnipotence en philosophie que le souvenir d'un prestige destiné à décroître. Presque tous ceux qui avaient un instant connu l'internement prirent la clef des champs. Le coup d'État, le refus de serment, l'exil pour quel- ([ues-uns, tout contribua au désarroi. La jeune Mcole Normale, avec ïaine. faisait plus qu'échapper au joug: elle inaugurait la rébellion, pour arriver à la lil)erté un peu troublée qui nous agite encore. Il fallut compter, d'autre pai't, avec des doctrines que le mouvement social et révolutionnaire avait fait éclore ou reparaître. De tous les anciens élevés de Cousin, le plus illustre, Jules Simon, entra dans
84 MÉLANGES KN PKOSE.
la vie publique et, par la parole, puis, — quand l'Empire lui ferma la bouche, — par la plume, aborda résolument les questions vitales de ce temps, et n'a pas cessé, depuis lors, de nous dire, avec ({uelle autorité et quelle puissance ! les luttes de la conscience, du travail et du devoir.
M. Franck, de son côté, sans abandonner les problèmes de la philosophie générale, choisit d'autres sujets d'études. Deux ordres de travaux surtout, à partir de cette époque, prirent la plus large part de son temps, les questions de Droit naturel et les questions religieuses. Dans la spécialisation de plus en plus imposée à toutes nos connaissances, ces matières, auxquelles il était si bien préparé, devinrent l'objet préféré de ses méditations et de ses recherches.
Il avait esquissé un cours de philosophie sociale à la Sorbonne dès 1847 > ^^^is c'est au Collège de France, en 1804. qu'il inaugura sa remarquable carrière de professeur d'enseignement supérieur, lorsqu'il prit possession de la chaire de Droit de In natuj'e et des gens, dont il fit dès lors son domaine propre. En confiant à un philosophe un enseignement qui avait été créé i)Our des jurisconsultes, on en élevait le niveau, peut-être même en modifiaiton utilement le caractère. Le souvenir et l'exemple de Joulfroy n'étaient pas faits pour inquiéter sur cette transformation. Par sa layon de comprendre sa tâche, M. Franck trouvait moyen de faire entrer dans son cours toute la philoso[)hie, toute la morale et une bcmne partie de l'histoire des idées en politique. En se consacrant avec son ardeur accoutumée aux questions de droit, il avait l'ambition de sauver tout ce qui pouvait survivre à la désorgani-
AlXH.niK l-HANCK. 85
sation politique v\ au désordre des esprits, en face du despotisme. Car nul n"a plus résohnuent défendu les vérités de droit, même sous IKuipire ; et ce philoso- [)lie, qui ne crut pas devoir être toujours insensil>le à certaines avances '.pouvait l)ien livrer quelque chose tie sa personne, mai.-; jamais rien de ses principes. Nous rappellerons ici seulement pour mémoire la suite de ces solides études qui perpétueront son nom, La Philosophie du Droit civil, celle du Droit /trnal et du Droit ecclésiastique : les fortes et saines Eludes sur les réformateurs et publicistes de VEumpe depuis le moyen âge jusqu'au xix* siècle, qu'il sut rattacher si étroitement au programme de son coMrs. Maison il était admirable et en avant de son temps, se séparant par là de ses propres maîtres, c'est dans tout ce qui touche à la question des pénaliti'S. Cette grave question du droit de [)unir, nul ne la mieux élucidée que lui. lorsqu'il substituait au ilroit brutal du châtiment et de la vengeance le droit légitime de préservation pour la société, et (pi'il mettait en pleine lumière, dans ses consé- ((uences les plus fécondes, le principe presque nouveau de la défense sociale. Ce qui lui faisait si profondément aimer et si passionnément enseigner la nature du Droit et son essence même, c'est qu'il était un produit direct, une émanation historique des grandes vérités que le Droit proclame ; c'est que de 1789 et de la Déclaration des droits de l'homme était sortie l'émancipation de sa race ; c'est (pie la place même qu'il occupait, la parole qu'il faisait entendre, toute sa liberté, toute sa dignité.
1. Allusion à la faveur dont Ailolplip Franck jouit auprès de l'empereur Napoléon III et de divers membres de la famille impériale.
tout son repos, tout son honneur, tout ce qui le faisait l'égal des autres hommes, était le fruit de cette conquête nouvelle, en était l'usage désormais assuré. Qu'il a dû souffrir, à la fin de ses jours, en mesurant le terrain perdu, au spectacle de ces lâches reculs de la pensée qui déconcertent notre raison i !
Tout en poursuivant, dans son cours du Collège de France, ses études sur le Droit naturel, il n'abandonnait pas le terrain où il s'était établi, dès le début de sa carrière philosophique, avec la Kabbale, c'est-à-dire l'histoire de la philosophie religieuse des Hébreux. Ce livre de forte science, et qui est resté do premier ordre, malgré les polémiques qu'il a suscitées, sera toujours consulté et gardera sa place dans le grand mouvement des études religieuses qui a marqué, en France, la seconde moitié de ce siècle.
Gomme le xvi* siècle a vu la Renaissance classique grecque et latine, le xix"" siècle a été marqué par une renaissance des études orientales, qui dure encore . L'humanité, curieuse enfin de ses origines religieuses, s'est tournée vers l'Orient, comme vers le foyer des grandes croyances qui se disputent le monde. C'est de ce côté qu'ont regardé les explorateurs, les savants, les linguistes, les critiques, les philosophes, les poètes mêmes. La France, après l'Allemagne, avec tous les instruments de travail que la science a pu fournir, a pris corps à corps ces problèmes que le xvin" siècle avait si légèrement effleurés. La Kabbale avait paru en i843, alors que Renan, séminariste, se débattait encore contre les assauts de sa conscience émancipée. La Palestine, de Munk, livre trop oublié, est de i845. Le mouve-