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2. -Mort il la fin d'octobre 18'.) i, à iàge de quarante-cinq ans.

ÎSS MÉLANGES EN PKOSK.

champ lies ilécouvertcs [)lul()l()i,n(|ues et historiques dans leurs rapports avec les religions : il n"a pas lui-même élucidé, comme Munk, Derenbourg ou Joseph Halévy, quelques questions spéciales que la <-ritique religieuse rencontre, à chaque instant, sur son chemin; encore moins a-t-il. comme Renan, interprété à sa manière, avec toutes les audaces poétiques d'une imagination née pour les grandes hypothèses, soit les textes sacrés, soit les documents nouveaux de l'histoire des religions. M. Franck est resté un philosophe surtout préoccupé d'idées générales, et un critique d'une école qui tend à disparaître.peu complaisante aux nouveautés contestables et plus disposée à défendre les résultats acquis qu'à s'aventurer dans la mêlée des plus récents systèmes. Il a mis son rare talent d'exposition, si clair et si limpide, au service des spécialistes de l'orientalisme ; il a jugé, discuté, vulgarisé leurs travaux ; il les a fermement avertis ; il leur a signalé certains périls ; il a rapproché, comparé les solutions, fixé l'indiscutable, dégagé le vraisemblable, éliminé le paradoxe et la fantaisie. Il est dillîcile d'analj'ser avec plus de netteté, de tirer plus logiquement les conséquences des choses, de faire entre les époques et les croyances des parallèles plus suggestifs, de mieux extraire des textes la leçon philosophique ou morale. Surtout, que d'occasions heureusement saisies pour l'aire plus exactement connaître le juda'isme, pour en marquer, eu traits profonds, le caractère et le génie ; pour exposer la législation du peuple juif, pour lixer la physionomie vraie des Pharisiens, des Esséniens, des Sadducéens ; pour reculer bien avant l'ère chrétienne les admirables maximes qui abondent dans les sentences et les

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proverbes du Talmiid et de la Mischna ! Que d'idées erronées la lecture de ces Etudes contribuerait à dissiper ! Combien dirréfutables réponses à l'ignorance, à la mauvaise foi, à l'intolérance aveugle ou intéressée 1 Même après tant de publications que ces trente dernières années ont vues naître, on ne peut faire ni l'histoire des destinées et des doctrines du peuple d'Israël, ni celle des origines du Christianisme, sans tenir compte des jugements d'un si ferme esprit. C'est un genre de critique très particulière, non d'un simple curieux, d'un dilettante désireux, pour son plaisir, de discerner la vérité de l'erreur ; critique subtile et fuyante, où il entre liien (le l'indifférence et bien du scepticisme à l'égard des choses mêmes : chez M. Franck, c'est toujours une enquête sérieuse, soutenue par des convictions passionnées, qui ne transigent point. Il tient la plume comme il prendrait la parole — j'allais dire l'épée, — considérant l'erreur qu'il combat ainsi qu'une ennemie. L'opinion qu'il condamne semble l'irriter comme une injure personnelle; et cet homme, si (excellent et si juste, en arrive à perdre même son sang-froid en présence des opinions à la mode, ([uand elles inquiètent sa conscience ou exaspèrent sa raison,

M. Franck — faut-il l'en féliciter ou lui en faire un reproche? — n'a pas subi l'influence magique de Renan. Même sur des sujets qu'ils ont abordés tous deux, nul point de comparaison, nulle visible communion d'idées. Ils se sont tenus comme à l'écart l'un de l'autre, pour des raisons très diverses d'origine, de tempérament, de première éducation religieuse et philosophique. Ce n'est pas que M. Frank eût peur de certaines hardiesses : il a

accepté avec une grande liberté de vue les dernières conclusions relatives à l'authenticité, à la valeur historique ou théologique des livres saints ; il n'a reculé devant aucune des conséquences de l'étude plus minutieuse, plus rigoureuse des textes ; il n"a eu qu'un souci, c'est de préserver la tradition monothéiste, dont il t'ait honneur non pas à tous les sémites, erreur déjà relevée par Munk, mais aux seuls Hébreux et à la loi mosaïque. Il n'est pas superflu d'insister sur ce point que le fait même d'être Israélite, d'avoir eu communication et commerce domestique, soit avec l'Ancien Testament, soit avec la littérature rabbinique, contribue à expliquer mi déisme si solide. Mendelssohn, en Allemagne, au siècle dernier, avait présenté un cas pareil. D'ailleurs, ni pour le philosophe allemand, ni pour M. Franck, les origines judaïques et une certaine fidélité à la tradition n'étaient de nature à entraver l'indépendance des idées philosophiques. Aucun culte, on le sait, si on le dépouille dun certain nombre de pratiques matérielles, dont l'oubli ou même l'abandon ne sullit pas pour rompre les liens confessionnels et exclure de la synagogue, n'est plus proche du déisme pur, plus exempt de conceptions étroitement théologiques, plus apte à la transformation philosophique.

Cependant, à côté ou au-ilessous de cette idée rationnelle de Dieu, dont M. Franck s'était fait le défenseur, et qu'il regardait comme l'unique solution possible au problème de la destinée humaine, il admettait volontiers, à titre de concession propre à pacifier les peuples, que chacun ajoutât « l'essentiel de la religion où il était né » ; à ses yeux c'était « un complément utile, presque nécessaire »,

aux àincs non encore suffisamment libérées pom* se contenter de la seule idée de Dieu. Il avait donc quelque indulgence pour les diverses formes du mysticisme, et sa conception de lidéal ne lui paraissait pas incompatible avec quelques défaillances de la raison. Ses études sur la Kabbale lui avaient laissé un goiit d'idéalisme poussé parfois jusqu'à l'exaltation; et s'il n'avait pas été, en somme, essentiellement pluloso[)be, c'est plutôt du côté des mystiques <pi'il aurait penclié. pour fuir certaines aberrations du criticisme. ^'()ici. à ce sujet, un passage de ses Nouvelles Etudes religieuses, ilont il ne faudrait pas tirer des conséquences trop rigoureuses, mais qui ajoute un trait digne d'être noté à cette figure si originale : « L'idolâtrie a son principe dans la nature humaine : pourvu qu'elle ne s'abaisse pas à de petites idoles et ne dégénère pas en de méprisables superstitions, pourvu qu'elle reste féconde en œuvres d'art, de poésie, d'abnégation, de charité, sans avoir la prétention d'arrêter l'essor de la raison, les conquêtes de la science, les progrès de la liberté, il faut l'observer avec un intérêt respectueux et la laisser faire. »

Ainsi, ce qu'on a appelé sa condescendance pour <les croyances qui n'étaient pas les siennes, sa déférence pour le Christianisme n'était qu'un des aspects «le sa tolérance en matière religieuse ; il lui plaisait de trouver même dans un culte positif des j'ellets de la vérité universelle. C'est là un « état (l'âme » qui n'est pas rare dans notre temps, et que M. Franck n'eût pas vu se «lévelopper sans une <uriosité sympathique. Il n'eût pas été surpris du mouvement, mal défini encore, qui pousse ou ramène aujourd'hui un certain nombre d'àmes généreuses, un peu faibles, même un peu naïves,

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efïrayées du sccplicisme et de ce qu'elles appellent les échecs de la philosophie pure (on a dit « la faillite de la science », ce qui est plus grave et non moins injuste), vers une religiosité vague, douce, également apparentée à la raison et à la toi, qui toutes deux s'en accommodent provisoirement. Ce genre de mysticisme est actuellement la ressource dernière, le remède réservé d'un pseudo-rationalisme incomplètement satisfait. C'est comme une porte dérobée qu'on se ménage sur l'invisible et sur l'inconnaissable, ou plutôt une soupa[)c de sûreté, qui doit garantir des explosions moi'telles de la raison inconsidérément surchauffée.

Il y a longtemps que la philosophie et la foi se trouvent en présence de deux sortes d'esprits et de penseurs : les uns surtout frappés des forces inconscientes et des fatalités de la nature, de l'impassibilité apparente, des inéluctables brutalités du grand tout, qui accable notre faiblesse, de l'impuissance de la volonté à conjurer les mêlées furieuses d'une humanité qui se cherche, qui s'ignore, au sein d'une société qu'on serait tenté de trouver plus haïssable à l'état civilisé qu'à l'état barbare. Ceux-là, par une conclusion logique, aboutissent à l'autonomie de la matière, à la négation, à la suppression de l'ordonnateur suprême. Les autres, frappés, au contraire, par l'enchaînement des choses, plus sensibles à l'ordre qu'au désordre, ravis parla beauté des idées dejusticeetde droit, résignés, d'ailleurs, à ne pas tout savoir et à ne pas tout expliquer, mais convaincus que cette incapacité de comprendre est la condition même de notre destinée, concluent à la réalité de l'Ame incorporelle, à l'existence et à la providence de Dieu. On sait de quel côté se rangeait M. Franck.

AUOI.I'IIK FHANCK. y'i

A une (''pof|iu' où des intellijçences très ouvertes s'aecommodent trop aisément de tout, acceptent tout, excusent tout, où une indillérence rallinée, ironique et ultra-tolérante ne se donne même plus la peine de s'intéresser à la vérité ou de malmener l'erreur, dans ce <[u'ellesont, l'une ou l'autre, de simplement probable, M. Franck a donné ce rare exemple d'une conviction qui ne désarme pas. Il était de la lamille des optimistes sincères. La justice, le droit, la volonté libre, l'àme et Dieu, voilà les idées ((ui ont lait l'unité de sa vie et de ses travaux. Il les poursuit et les applique en [>hilosophie, en moi'ale, en histoire, en législation. Il leur subordonne le monde intérieur et le monde extérieur, sans se laisser décourager par le spectacle des choses violentes et malfaisantes : nature essentiellement sereine et douce, en dépit des accès d'une irritabilité mal contenue, nature aimante et consolante, incapable de comprendre que le mal soit la loi de l'univers, la misère et l'ignorance notre lot, l'iniquité monsti'ueuse le dernier mot de la vie. Pour afQrmer de telles croyances, il s'en tenait à des moyens très simples, qui avaient également sui'ti à ceux de son groupe philosophique. 11 trouvait entre la plus liHute raison et le vulgaire bon sens plus de i*apports que certains philosophes n'en admettent. C'est là qu'on [>eut reconnaître qu'il a été d'un tem})s, sinon d'une école : sa philosophie par sélection, librement éclectique, faisait une large part à la conscience, au consentement universel, tels qu'on les concevait alors. Bien qu'il ne fût pas normalien, il avait avec des hommes tels que Jules Simon. Bouillier. Hersot et d'autres, plus d'une ressemblance. Il affectait parfois de rester étranger aux

débats qui s'engageaient ailleurs, et n'accordait qu'une faible attention aux sciences propi-fement dites ; il ne les ignorait pas ; il ne les dédaignait pas : il s'en passait.

Il faut bien le dire, une autre génération de i»liilosophes et de professeurs de philosophie s'est élevée récemment, qui aflecte de ne plus comprendre M. Franck et ses contemporains. M. Franck, du reste, leur rendait volontiers la pareille. La philosophie, pour qui létudiait il y a quarante ans encore, et pour qui essaie d'en suivre aujourd'hui les progrès, n'est plus reconnaissable. Les points de vue semblent avoir changé. D'autres questions se sont posées, ou les mêmes ont été posées autrement. Il est incontestable que des méthodes plus rigoureuses dans l'observation des phénomènes, des rapports plus étroits et mieux reconnus entre le l)hysique et le moral de l'homme ont rattaché plus savamment les manifestations de la pensée à celles de la vie. La biologie est venue en aide à la psychologie; les sciences mathématiques, la géométrie, sont redevenues ce (ju'elles étaient pour les plus grands philosophes ; on est allé plus au fond des problèmes, pour remettre, avec Kant, tout en question. La certitude s'en est-elle accrue à proportion de l'effort? La lumière ne s'est pas faite, mais les ombres se sont déplacées.

Quand j'essaie de faire revivre un homme et un l»hilosophe, qii'on ne maccuse pas d'être sévère et injuste pour notre jeune école philosophique, ni surtout pour les maîtres remarquables qui l'ont formée, dont il est impossible de ne pas louer le savoir étendu, la curiosité aiguisée et pénétrante, la parfaite sincérité, et cette disposition d'esprit

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<[ui les portait et porte encore leurs tliscipUs à chercher le vrai par tous les moyens et dans toutes les voies nouvellement frayées, avec une obstination recueillie et tranquille, sans autre souci que de se rapprocher toujours davantage de la vérité, sans craindre même de confesser leur impuissance. Ces maîtres sont assurément d'un temps où Ton ne se paie pas de mots, et où la ithilosophie est tout autre chose cfu'une rhétorique plus édifiante. Mais comment oublier que. parmi les philosophes de ce groupe, les plus éminents peut-être et les meilleurs en qui l'on pouvait le plus espérer, ont, un beau jour, gardé le silence et sont rentrés dans l'ombre, découragés, absorbés par quelque méditation dont ils gardent le secret, laissant à d'autres l'action dans les luttes contemporaines? M. Franck, toujours sur la brèche, continuait de combattre le bon combat de la philosophie spiritualiste,avec des armes qu'on jugeait un peu ébréchées, pourtant bonnes encore à frapper de grands coups. Il respectait, il plaignait ces démissionnaires de la philosophie, sans les imiter. Il honorait leurs scrupules, qu'il ne partageait pas. () liant aux plus jeunes maîtres et aux derniers venus, il les trouvait un peu subtils, obscurs, plus propres à la recherche qu'à l'enseignement, plus ])réparés par leurs études et leurs conceptions de la science philosophique à compliquer les problèmes qu'à forger les volontés et à éclairer les consciences. Il avait à leur égard une inquiétude double : il en voulait aux uns de tout réduire à des abstractions sans réalité et à un criticisme sans issue ; aux autres daller demander aux laboratoires et aux amphithéâtres le secret des choses et la notion de Dieu. Il ne croyait pas, à voir leurs tenta-

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tives de construction, que les assises de la philosophie en fussent consolidées. Il ne demandait au inonde extérieur que ce qui était nécessaire pour expliquer le monde de la conscience; il tenait à sa psychologie et à sa théodicée, se défiant également des complications de la métaphysique nouvelle el des empiétements croissants de la physiologie et de la médecine. Dans certains cas, le vieux monothéiste d'origine et d'éducation se révoltait et se cabrait. Il eût considéré comme une trahison de paraître se rapprocher de ceux qui, à un degré <[ueJ conque, mettaient en péril non seulement ses doctrines, mais les procédés au moyen desquels il les avait édifiées. En somme, rél'ractaire aux évolutions d'une science devenue, ce semble, plus curieuse de ses méthodes qu'appliquée à ses conclusions, il persistait à penser que la vérité philosophique était plus facile à dégager que les métaphysiciens d'Angleterre ou d'Allemagne et leurs disciples ne le prétendent, et qu'on faisait de bien grands détours pour arriver au même point. Dans ce nouveau vocalîulaire de la philosophie, si différent de celui du Dictionnaire de i844- d'autres mots représentaient-ils vraiment d'autres choses ? Il ne le croyait point. Non qu'il fût, encore une fois, hostile au progrès, ni qu'il jugeât la philosophie achevée et fixée comme en un catéchisme officiel; mais il avait des doutes sur la valeur des démonstrations et des craintes sur leurs résultats. En serait-il donc de la philosophie et de la morale comme de la médecine, dont on dit couramment que celle d'il y a trente ans ne compte plus, et qu'on a tout changé, les remèdes, et probaldement aussi les maladies? ou comme de la littérature, dont les productions

ADOLPHE KUANCK. ijj

anléricui-es à ces viiij;t-cin<| dernières années sont <MitucIit'es<le rouille et de moisissure, et hors de la J)cauté el du goût, parce qu'ils sont hors de la mode? M. Franck navait pas deux façons de poser ni de résoudre les prohlcmcs de la vie et ceux de l'univei's. (]ela simplifiait beaucoup sa philosophie. Il n y voulait ni tant de finesses, ni tant de réserves, ni tant d'obstacles accumulés, ni tant d'échappatoires. C"(''lait un croyant à sa laçon ; il pratiquait sa philosophie comme on pratique une religion. pour les bons eflets (|u'on en doit attendre, autant <[ue pour les lumières qu'elle projette sur le mond(^ Il ne trouvait pas cet étal contradictoire avec les exigences de la raison la plus libre, puisqu'il y ôtait arrivé [»ar des méthodes exclusivement rationnelles. Va comme ni Dieu, ni lame, ni la vie future ne faisaient «loute pour lui, il parlait, il enseignait, il agissait eu consé(pience. Il regardait toujours vers la réalité, vers la vie. en vue du devoir direct. Rappelant, par certains côtés, le philosophe Jacobi, il ne se [»ei*dait pas dans labstraction ; il faisait «le ses iilées des instruments, de ses opinions des actes.

De là, la physionomie bien tranchée de cet intraitable spiritualiste, en qui semblaient se fondre, sans coidlil ni l'ésistance, les mystères de l'atavisun" iuosaï(pie, les ardeurs passionnées des prophètes, les argumentations enveloppantes des talmudistes^ les convictions acquises par l'étude de toutes les doctrines philosophi<jues, enlin le souvenir des persécutions passées et le sentiment profond des libertés modei'nes. De là, par suite, cette éloquence spéciale île prédicateur laïcjue. qui, partout, dans la chaire du Collège de France, aux séances particu-

(^ MÉLANCiKS EX FUOSE.

Hères de l'Institut, aux réunions du Journal des Savants, dans les examens et les eoncours oii il était juge, dans les conférences publiques, et jusque dans les entretiens privés, éclatait en paroles fiévreuses, dont ses écrits ne suffisent pas à donner une juste idée. Cette foi en un certain noniln-e de vérités i*econnues, incontestées, il aimait à s'en prévaloir: il ne prenait pas facilement son parti, comme d'autres, d'une opposition ou d'un désaccord ; il se complaisait à pousser à. fond la discu.ssion, à dogmatiser, à batailler, tolérant par principe et cependant acharné, par habitiide de polémiste.

Oui, sa parole était encore supérieure à sa plume : quelle chaleur et quels élans, même avec une qualité et im volume de voix qu'on aurait cru insuffisants* et qui forçaient l'attention! Quelle insistance dans l'attaque ! Quelle émotion nerveuse! Quelle poussée impétueuse d'arguments à déconcerter un adversaire pris a l'improviste 1 Qui a parlé avec une émotion plus communicative de Dieu, de l'àme, du droit, de la justice, de la liberté, de la concorde ? C'était vraiment alors un tempérament d'apôtre, avec quelque chose d'inspiré, parfois d'emporté, avec une flamme intérieure toujours allumée. Tel je l'avais entendu, jeune maître, au début de sa carrière ; tel, et plus jeune peut-être, il se montrait dans son extrême vieillesse. Qui n'a-t-il pas essayé de persuader, depuis ses confrères de l'Académie des Sciences morales et politiques, ou ses collègues de l'agrégation de philosophie, jusqu'aux ministres des autres cultes, et jusqu'à cette impératrice devant laquelle, un soir, à Conipiègne. il déploya toute la souplesse de son esprit, toute sa pressante dialectique, sur des

matières de pure philosophie, à la fj^rande surprise d'un auditoire un jteu inquiet, tandis qu'oubliant le courtisan pour ne faire parlei' que le logicien, il s'obstinait à instruire la plus charmante et la plus auguste des incom[)étences!

Il avait, du reste, des côtés gracieux et délicats, des qualités d'homme de salon, aimant à s'entretenir avec les femmes, bien préparé à se faire comprendre d'elles et à les captiver i»ar les conversations habituelles d'une compagne incomparable, qui. prématurément ravie à son aifection. a laissé beaucoup d'elle-même à cet heureux et intelligent foyer de famille. Il a même esquissé quelques portraits de femmes, choisies parmi les plus distinguées de son cercle intime, et qui feraient honneur au plus fin moraliste, s'il était permis, un jour, de les publier.

Quelques mots eneoi'e. Quand on a eu toute la vie, comme M. Franck, la haute conception du Droit, on doit détester la guerre, qui est la Force. Ce n'est pas lui qui eût signé la fameuse i^age de Cousin sur la légitimité des luttes sanglantes entre les nations ! Aussi était-il conséquent avec luimême en se mettant, après 1870, avec MM. Jules Simon et Frédéric Passy. à la tête de la TAgiie pour la paix, qui se propose de substituer, selon une conception déjà vieille, l'arbitrage à la violence. Il aimait cette œuvre de haute philanthropie, bien conforme à son caractère. Quand l'Europe se ruinait en armements, il publia même un journal périodique pour y exposer ses idées, et ce rêve fut un des derniers de sa belle existence. Il rêvait également la paix dans l'intérieur des Etats, alors que le conflit des intérêts semait les germes de la

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guerre civile, plus détestable que la guerre étrangère. Enfin, il eut voulu la paix religieuse. Il lut président de lu Ligue nationale contre l'athéisme ; il concevait un symbole sui)érieur à tous les cultes positifs, avec Dieu et l'âme immortelle pour tout expliquer et tout concilier. Il eût applaudi à ce congrès des religions, réuni à Chicago ^, première et informe tentative dune idée non mûrie encore. Il se fût associé, s'il eût vécu, au projet d'un nouveau et plus vaste congrès international pour 1900, que le réveil d'une aveugle et stupide intolérance rend plus nécessaire que jamais. Un livre comme la Religion naturelle, de Jules Simon, livre admirable, qu'on ne peut ouvrir aujourd'hui sans confusion ni tristesse, pourrait, avec les écrits mêmes de M. Franck, servir de fondement au nouvel évangile des peuples, pour la plus désirable et la moins prochaine des fraternités !

Deux conférences terminent le présent volume ^ ; elles sont bien le testament de M. Franck et le résumé fidèle de ses études préférées : l'une sur le Monothéisme hébreu, l'autre sur Vidée de Dieu dans l'histoire de l'humanité. On dirait les deux dernières leçons du professeur et du philosophe, et son suprême combat contre l'athéisme. On y entend comme un écho des grandes paroles du Sinaï ; mais on y reconnaît surtout les généreuses convictions de l'àme ardente que fut M. Franck, et qui sont bien faites pour le recommander à l'estime de tous les penseurs, et aux méditations mêmes de nos jeunes et hardis i)liilosophes.

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