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JULlîlS SIMON'
Poui'quoi lu'a-t-on demandé ces quelques lignes, et pourquoi ai-je accepté de les écrire ? Aux i)reniiers mots, j'ai senti défaillir ma volonté, sous le coup d'une douleur sans pareille. Il me faut faire un violent effort pour me reprendre. J'aimerais mieux me taire encore devant le cercueil de mon cher maître, et pleurer simplement avec ceux qui le pleurent, avec cette admiral)le femme dont le dévouement l'aidait à vivre, avec ses fils et ses petits-enfants, comme un vieux fils frappé moimême, au cœur !
Je voudrais surtout ne parler que de lui. Mais comment ne point rappeler ce qu'il a été pour moi depuis plus de cinquante ans, tour à tour mon professeur de philosophie à l'Ecole normale, mon appui, mon conseil dans ma carrière, le protecteur et l'ami le plus dévoué à toutes les heures de ma jeunesse et de ma maturité, le ministre qui me prit, pendant ou après les heures troublées de la guerre, du siège et de la Commune, comme collaborateur et comme confident, à Versailles et à Paris, quand les fonctions de chef du cabinet et du secrétariat étaient mêlées à tant de choses, et qu'il fallait songer, en même temps, à défendre le passé et à réformer l'avenir?
l. ArticL? écrit au lendemain de la mort de Jules Simon (9 juin 1896), pour le numéro du 15 juin de La Vie contemporaine, que Jules Simon avait fondée en 1888 et dirigée sous le nom de Revue de famille. Nous supprimons les deux premières pages de l'article, qui rappellent seulement la collaboration de Jules Simon à cette publication.
lOU MELANGES EX PROSE.
Dès lors et ensuite, que de centaines de fois n"aije point gravi ces cinq étages de la place de la Madeleine, où les plus illustres et les plus humbles ont passé, pour m'asseoir à ce foyer aimé, où j'ai pris part à tant d'affections, de joies, despérances, de douleurs et de mécomptes : où j'ai vu paraître et disparaître tant de visages connus ; où j'ai frôlé tant de renommées ; où j'apportais le culte silencieux d'une tendresse pleine d'intimité, que l'admiration avait fini par ne plus gêner ! Haletant et m'arrétant à chaque marche, je viens de le remonter, cet escalier ; et c'est aussitôt un amoncellement de souvenirs qui m'écrasent, une angoisse qui m'envahit tout entier, à l'heure de l'adieu, un déchirement compalable à celui des plus profonds deuils de famille !
Et croyez-vous qu'en ce moment ce soit l'homme [)olitique, ou l'orateur, ou l'écrivain que j'évoque ? Est-ce le grand lutteur, le ministre, le président du conseil, l'académicien ou le journaliste que je revois dans ma pensée? Non; c'est l'iiomme bon, d'une incomparable bonté, d'un dévouement que rien ne lassait, dans la vie duquel le désir d'être utile, de venir en aide aux misèi*es, de prêter son concours à toutes les œuvres d'assistance, de charité et de solidarité humaine, de seconder tous les efforts, d'échaufïer toutes les volontés, avait peu à peu pris la place principale au milieu de tant d'autres labeurs tyranniques, qu'il acceptait pour sa dignité et son honneur. Sait-on assez, dit-on assez que de tout temps, mais de plus en plus, il a été épris de pitié pour les humbles, pour les travailleurs, pour tous les misérables, pour tout ceux qu'il faut racheter, émanciper, sauver des autres et d'eux-mêmes ; et qu'après avoir été le sujet préféré de ses écrits et
JLI-ES SIMON. lo:)
lie ses discours, ils sont devenus lobjel de sa préoccupation active, de sa sollicitude journalière, de son ardent amour?
Quelle patience et quelle obstination dans les services à rendre! Sa vaste correspondance était surtout laite des intérêts, des besoins, des appels dautrui. Pour y satisfaire, il avait toujours la plume à la main, la i>ar<dc prête, et coml)ien de l'ois la bourse ouverte ! Pour tout ce qui était appui et secours dans l'enseignement, aux degrés les plus infimes et sous toutes les lormes, il avait longtemps em[»loyé mon entremise, toujours ému d'une demande et empressé d'eu tenir compte. Mais quelle invraisemblable clientèle d'obligés que la sienne ! 11 laissait de côté les plus gros soucis de sa vie. parlait, écrivait, agissait en faveur d'un inconnu, d'un importun, quand ce n'était pas de quelqu'un dont il avait eu à se plaindre. C'était sur ses nuits qu'il prenait le temps que ses journées lui refusaient.
?J'avez-vous [)as été frappés de l'unanimité des éloges qui suivent sa mort, et qu'on lui a si souvent mesurés et marcliandés de son vivant ? Quel bien lui eût fait la moindre de ces oraison funèbreS ! Il y a longtemps qu'il n'avait rien entendu de pareil, et e'est un [)eu tard pour lui accorder les louanges consolatrices qui manquèrent à sa rude et laborieuse vieillesse, attristée encore par des infirmités sur lesquelles le robuste Breton ne pouvait prendre son parti, lui, presque aveugle devant ses chers livres !
Et pourtant quelle place il a occupée, pendant soixante ans, dans l'enseignement, dans la philosophie morale et sociale, dans la politique militante,
dans la presse, à la tribune, dans le gouvernement direct de son pays, dans l'estime des étrangers, dans le mouvement et la transformation des idées contemporaines ! Quel champ parcouru, depuis l'Ecole d'Alexandrie * jusqu'au Sauvetage de l'enfance - 1 Que d'idées jetées dans la circulation par des livres dont chacun fut un événement. Le Devoir', La Liberté de conscience, La Religion naturelle, La Politique radicale! Quelles révélations avec L'Ouvrière et L'Ouvrier de huit ans! Gomme la démocratie s'est assimilé ses doctrines, ses principes, ses solutions les moins contestées, au point d'en oublier à qui revenait la paternité de tant de vérités alors nouvelles ! Que d'éducations politiques il a faites, dont on pouvait attendre des fruits meilleurs ! Et comme les derniers venus à la vie publique connaissent peu ce que des hommes tels que Jules Simon ont fait pour la liberté, au cours de l'Empire, quels sacrifices ils ont acceptés, comme ils se sont prodigués par avance pour la république rêvée, alors que leurs plus illustres successeurs n'étaient encore que des étudiants en rupture de ban ou des enfants en sevrage !
Jules Simon était le dernier survivant d'une génération glorieuse, que notre jeune démocratie a pu connaître à peine. Il était, de tous, le plus merveilleusement doué. Eloquent par nature, travailleur infatigable, il croyait, comme les Grecs et les Romains, ses maîtres, à la vertu de l'éloquence, mais d'une éloquence noble, généreuse, faite uniquement