VIII INTRODUCTION
puis, tout et toujours, et sur tous sujets, lettres, sciences, arts, industrie. Il est vraisemblable pourtant que les œuvres d'imagination étaient celles qui l'intéressaient le plus ; les contes de Perrault, le Journal des p;2/a/</.v, Ber(|uin, les Mille et une Nuit, La Fontaine, Télémaque, le théâtre de Molière, Don Quichotte, Gil Blas, Walter Scott et Fenimore Gooper, telles furent ses premières lectures. Walter Scott surtout, alors si à la mode, dut le ravir, car, a dix ou onze ans, il composa, à son exemple, ou ébaucha un roman dont Charles-Quint était le héros.
Mais non moins que le livre, le théâtre tentait l'imagination de l'enfant. Si les Souvenirs avaient été rédigés, nous y trouverions, d'abord, l'histoire d'un théâtre de marionnelles muni de ses décors, qu'il avait tout entier, avec son camarade Théodore Nicole, construit de ses mains, pour y représenter des pièces de son invention, drames et féeries; — et, plus tard, le tableau de ces « jeudis de famille » consacrés a représenter quelques charades, quelques proverbes de Théodore Leclercq, ou quelques scènes de Molière. les plus divertissantes, celles du Bourgeois gentilhomme et »lu Médecin malgré lui. Nous y trouverions surtout le souvenir des émotions de lenfant, chaque fois que l'oncle Jules l'emmenait à (juelqu'un des vrais théâtres de Paris, petits ou grands, dans lesquels il avait ses entrées.
La maison paternelle, sans doute, était moins gaie que celle de l'oncle Jules. M. Manuel père habitait maintenant rue Gulture-Sainte-Gatherine : il était médecin d'un comité de bienfaisance, ce qui lui assurait une petite rétribution ; mais sa clientèle n'était composée que de pauvres, et les vertus du médecin —
IN'TUODLCIION. IX
(lonl son fils esquissera plus d'une fois la arave et huniaine ligure, et qui devait plus tard, lors d'une épidémie de choléra, recevoir une médaille pour prix de son dévouement — étaient de celles qui n'enrichissent guère. La vie était donc, chez les Manuel, très modeste et presque difficile. Voila pourquoi ils avaient songé' à pourvoir le plus tôt possible leur fils aîné d'un état qui lui permît de subvenir à ses propres besoins.
Les arts pourtant parurent convenir à cet enfant de goûts délicats et de santé chélive (ses études à l'école Sarrazin avaient été coupées d'abser.ces fréquentes) beaucoup mieux que le commerce ou l'ajiprentissage «l'un métier. On pensa d'abord a la peinture. Puis, la carrière sembla-t-elle trop hasardeuse ou quelque occasion qui se présenta eut-elle pour effet de modifier ce premier dessein ? Toujours est-il que, vers l'âge de treize ans, Eugène fut envoyé comme apprenti chez M. Lion, architecte de l'entrepôt des douanes, qui demeurait non loin de chez M""* Lovy, rue du Faubourg-Saint-Martin.
L'enfant ne resta que six mois chez sou nouveau maître. C'est qu'on ne tarda guère sans doute a reconnaître que sa vocation ne l'appelait pas de ce côté. (Cependant, le temps qu'il passa chez l'architecte ne fut pas perdu pour Manuel. Cet esprit qui, à toutes les époques, fut curieux de toutes connaissances, dut non [)as y prendre, mais y assurer le sens très fin du dessin qui persista chez lui ; on letrouverait dans ses papiers quelques croquis, quelques vues prises en passant des lieux ou des personnes, d'un trait aussi juste que délicat.
Enfin, l'expérience, nous l'avons dit, n'ayant pas duré et sa grand'mère ayant quitté le Faubourg du
X INTUODLCTION.
Temple pour la rue Neuve-des-Petits-Gliamps, l'enfanl fut placé (1836-1837) à la pension Leullier, rue Sainte-Anne, et c'est là qu'il commença le latin. Puis le parti de lui faire achever ses études étant, cette fois, bien pris. Euiiène revint à la fit) de l'année scolaire chez ses parents, rue Gulture-Sainte-Catherine, afin de suivre les cours du collège Charleiiiagne.
On sait (|ue cet établissement recevait, outre des externes libres, les élèves des pensions du quartier : c'(^st en qualité d'élève tie la pension Sarrazin, ou il était d'abord retourné prendre sa place, qu'Eugène Manuel, après une préparation latine un peu hâtive, suivit le cours de quatrième (1837-1838). Mais, l'année d'après, un confrère de M. Manuel le père, médecin de l'institution Jauffrel, qui était située précisément rue Gulture-Sainte-Catherine, s'entremit pour faire recevoir l'enfant dans cette grande maison, el il y réussit en rappelant sans doute les succès qu'Eugène avait obtenus déjà malgré l'insuffisance de ses études préparatoires. Apartirdece momentla destinée scolaire de l'adolescent est fixée. Son travail, ses succès le firent dès lors regarder comme un futur candidat à l'École Normale.
Ce fut dans sa vie le commencement d'une nouvelle période, dont il avait également conservé des souvenirs très précis. On retrouvera ici même ^ la mention attendrie de plusieurs de ses camarades et de ses