I.K MKNA<;K LAURENT. l^'i
Olle que je veux rapportei' ici nous l'ut contée en plusieurs l'ois, an cours même des événements ; toutes les circonstances m'en reviennent, après tant d'années, avec une netteté extraordinaire. Il me semble que je n'ai qu'à écrii-e sous la dictée de celui qui n'est plus là, et que mon récit est le sien.
Un jour, en rentrant de ses visites, il avait dit à ma mère quelques mots qui avaient piqué sa curiosité et la nôtre. Au dîner, il fut expansif, et m'adressant la parole :
« Toi qtii fais ta philosophie, me dit-il, voici qui va t'intéresser. Il y a de quoi faire rélléchir un futur Normalien, qui rêve d'être philosophe. On est venu me chercher, ce matin, pour aller chez un relieur de la rue de Jarente, dont la fenmie est malade. J'étais déjà sorti. J'y suis allé à mon retour. La concierge était absente de sa loge, et sa fillette, à qui je demandai le relieur Laurent, me dit de monter au quatrième, au fond du couloir. Je connais ces escaliers-là.
« Comme je mapprètais à sonner, bien que la clé lût sur la porte, une vieille l'emme sortant, au bruit de mes pas, d'un logement voisin, me dit :
— Inutile de sonner. Ils ne vous entendraient pas. Je vais vous conduire.
« Elle tourna la clé et me précéda dans une pièce occupée par une longue table, et dont les coins étaient encombrés de livres brochés ou plies : çà et là. des feuilles de carton, des peaux de basane ou de maroquin, des fers à dorer, un cousoir, tout l'ameublement; d'un relieur en chambre ; nous passâmes de là dans une seconde pièce très proprement tenue, où la malade était couchée.
« Debout auprès d'elle et la regardant avec une
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uttention extraordinaire, se tenait un jeune horanif d'une physionomie ouverte et intelligente, mais pâle et contractée, qui ne retourna même pas la tête au bruit que nous faisions. La voisine, sans prendre le temps de me parler, lui toucha légèrement Tépaule et nous désigna tour ;i tour du doigt, la jeune femme et moi. Il me saisit aussitôt les mains, qu'il serra avec force, et, articulant les mots d'une voix rauque qui trahissait l'effort, en détachant chaque syllabe:
— Mé...de...cin ■' ... ma fem...rae .. ma,..lade...
— C'est un sourd-muet? dis-je à la voisine.
— Oui, docteur
« J'allais m'adresser à la jeune femme; mais la voisine ajouta aussitôt :
— Elle aussi est sourde-muette. »
Nous ne pûmes réprimer un cri de surprise, et ma sœur ajouta : « Deux sourds-muets mariés ensemble ! »
« Depuis quand est-elle malade ? deraandai-je à la vieille femme, tout en m'approchant du lit pour examiner M""' Laurent, qui me regardait avec une une grande douceur et me tendait son pouls à tàter.
— Depuis trois jours.
« L'ouvrier prit sur la commode de petits feuillets de papier, découpés d'avance et deux crayons. Il me donna l'un et ginifonna, de son côté, sur un autre, (|uelques mots qu'il me plaça sous les yeux : « Pas faim, pas sommeil, fièvre. »
« Et ses gestes commentaient encore ce qu'il avait écrit ; puis, de cette voix gutturale dont lui-même n'entendait pas le son et dont il ne pouvait mesurer 1 intensité :
— Mal... là..., me dit-il en touchant sa tête, puis me montrant le front de sa femme.
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« Je ne pouvais, nous dit mon père, me prononcer immédiatement ; mais il y avait lieu tle craindre une fièvre pernicieuse, dont les symptômes n'étaient pas encore bien caractérisés.
— Vous pouvez causer avec lui par écrit, reprit la voisine. Il comprend tout. Vous pouvez même lui parler des lèvres ; du premier coup, il devine les mots. Voilà trois mois qu'ils logent ici, depuis leur mariage. Dire que l'on marie ces gens-là ! Ils sont orphelins, Monsieur ; elle a un oncle, fabricant de meubles au faubourg. Elle a été élevée à Bordeaux et lui à Paris, rue Saint-Jacques, dans des maisons où on les instruit ! Il a été ensuite en apprentissage pour la reliure : vous avez vu ça en entrant. Maintenant qu'ils sont mariés, elle l'aide, elle plie les livres et les coud. C'est l'oncle qui m'a conté leur histoire en louant pour eux. Ils s étaient vus chez lui ; ils ont pris du goût l'un pour l'autre, et ils ont voulu se marier. Ça ne se raisonne pas, ces choses-là !
<( Tandis qu'elle parlait, Laurent prenait sur la eommode une fiole que le pharmacien lui avait remise, et me montrait d'un air d'interrogation l'étiquette : « Potion calmante ». Je lui fis signe que je ne désapprouvais pas le médicament, — quelque julep inoffensif, — niais je demandai une plume et du papier. Il comprit que ses petites feuilles n'étaient pas sullisantes, et me tendit, avec un beau feuillet blanc, ce qu'il fallait pour écrire.
« Ma prescription faite et recommandée à la brave femme qui continuait à me renseigner, ie repris le crayon et j'écrivis : « Rien de grave jusqu'à présent. Faites cela. Je reviendrai demain. »
« 11 lut, puis articula, en faisant des pauses entre les syllabes et appuyant sur le second mot :
— De. ..main... nia...tin ?...
« Et, après un instant d'hésitation, comme honteux de mettre en doute mes paroles :
— Pas... grave?... pas... grave ?...
« Et il regardait alternativement mes lèvres et le crayon.
— Je ne crois pas. lui dis-je lentement des lèvres.
« Et. comme il ne paraissait pas m'avoir bien compris, je recommençai, et. pour plus de sûreté, j'écrivis ma réponse.
« Il eut un sourire, me pressa fortement le bras, puis, se penchant devant sa femme, de façon à lui bien montrer son visage et sa bouche :
— Pas... grave ! pas... grave !
« Elle eut aussi un sourire triste, et, posant sa tête lassée sur l'oreiller, de la petite main délicate qui sortait de la couverture, elle fit quelques signes qu'il comprit, et auxquels il répondit de même avec les doigts .
— Fa...ti...guée ! ajouta-t-il. Dor...mir! a Et je les ai quittés. »
Le lendemain, notre première question, en nous retrouvant à table avec mon père, fut : « Et ta sourde-muette ?... Qu'a-t-elle?...
— Une fièvre muqueuse, mais bénigne, je l'espère.» Et tous les soirs, pendant les jours qui suivirent.
nous l'interrogions. J'avais pris un vif intérêt à ce ménage. Je m'étais mis à lire, dans Bouillet, les biographies de l'abbé de l'Epée et de l'abbé Sicard. dont les portraits lithographies étaient placés, nous avait dit mon père, aux deux côtés de la cheminée de Laurent ; car le nom et la personne de l'Espagnol Jacob Pereire, leur devancier, étaient peu connus du public à cette époque.
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Chaque jour, uion père notis donnait quelques détails nouveaux sur ses dt'ux clients, nous vantait le charme de la jeune femme, l'intelligence du mari, son dévouement de tous les instants, son industrie à se faire comprendre du geste, du regard, de la voix même : car le procédé patient qui apprend aux sourds-muets à émettre des sons conm)ençail enfin a prévaloir dans l'éducation (ju'on leur donne. Il nous disait ce que le mari grilfonnait. «piaud il fallait s'expliquer bien nettement et sans erreur possible. Et nous songions, malgré nous, mon frère, ma sœur et moi. au jeu des petits papiers, (jui nous avait amusés autrefois, et qui ne nous avait jamais paru si ingénieux ni d'une application si heureuse.
Le relieur négligeait son travail, épuisait ses économies. L'oncle, qui gagnait assez bien sa vie, mais qui avait de la famille, les aidait autant qu il le pouvait. Il se trouva là. un matin, pendant la visite, rassura son neveu, fitconnaître à mon père l'histoire de ces deux orphelins, l'instruction relativement surprenante qu'ils avaient reçue, grâce à une rare vivacité d'esprit qui avait frappé et intéressé les directeurs des institutions spéciales de Pai'is et de Bordeaux : on sait que les deux sexes sont élevés dans des maisons distinctes.
Mon père, de son côté, n< us expliquait, le soir, ce qu'il savait des diverses méthodes successivement ou simultanément en usage pour suppléer à la parole; et ce ne fut pas sans attendrissement que nous apprîmes et le nombre considérable de ces malheureux sur la surface de la terre, et l'abandon où ils furent laissés durant tant de siècles, et l'œuvre d'admirable charité entreprise, à la lin du siècle dernier, par quelques esprits généreux et persévé-
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rants, pour faire rentrer tant d'âmes dans les rangs de la famille humaine dont on les avait exilées.
Tout n'était pas facile dans les soins (|ue mon père donnait à sa malade et dans ses entretiens avec le mari et la femme. Laurent surtout était ombrageux et défiant. Comme ces pauvres gens se sentaient exclus de la vie normale, comme ils ne pouvaient ni rendre ni recevoir certains services, qu'ils étaient privés de bien des lumières que procurent les infinies nuances de la parole articulée, que, même avec toute leur perspicacité, ils ne pouvaient pas toujours saisir assez vite avec les nouveaux venus les communications qu'on voulait leur faire, ou exprimer euxmêmes leurs pensées, ils s'inquiétaient, s'impatientaient, s'irritaient, quand on tardait à les comprendre. Laurent avait, au début, des mouvements d'amour-propre ou de colère ; les rauques accents de sa voix saccadée causaient alors une vraie souffrance; le chagrin, l'inquiétude le jetaient ensuite dans un abattement qui paralysait sa volonté et ses gestes. Mais, dès la troisième ou la quatrième visite, la confiance était venue, entière, reconnaissante, afïectueuse. 11 y avait quelque chose de plaisant et de profondément émouvant, à la fois, dans l'abondance et la variété des moyens de communication auxquels mon père s'associait et qu'il reproduisait pour nous avec une exactitude très originale.
Ayant employé jusqu'à leur mariage des signes conv^entionnels, sur plusieurs points, dillerents. Laurent et sa femme se les étaient mutuellement transmis ; ils en avaient aussi d'analogues, que les mêmes besoins avaient créés ; d'échange en échange ils avaient fini par parler la même langue. Le mari, qui avait reçu une instiniction plus étendue, s'était
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fait des signes plus nombreux et les avait enseignés à sa jeune lemrae, coinnie à une docile élève. Kien de plus expressil" (jue leur commua langage (juand vint la convalescence : gestes, regards, mouvements des lèvres, avec ou sans cris, tout leur servait. Us en étaient venus à se communiquer une Ibule d'idées dont le vocabulaire ingénieux échappait à toute règle ou était sa propre règle. Ils mêlaient, dans toutes les proportions, la pantomime à la dactylologie, l'articulation artificielle, labiale ou gutturale, à l'emploi du crayon ou de la plume. Mon père avait fini par les bien comprendre et avait saisi presque toute la clé de leur multiple langage, sans le parler complètement lui-même. Il se contentait ou d'articuler nettement, des lèvres, les mots que Laurent saisissait aussitôt et répétait, pour prouver qu'il les avait reconnus, ou d'écrire les choses, tandis que le jeune homme suivait des yeux le crayon ; et, plus d'une fois, avant que la phrase fût entièrement écrite, il y répondait fiévreusement de la même manière, puis il faisait passer les feuillets — demandes et réponses — sous les yeux de sa femme, assise dans son lit et attentive à tous ses mouvements.
Mon père nous disait qu'il était frappé de la précision de leurs idées, en petit nombre, mais toutes nées de la nécessité et de l'observation directe, toujours simplifiées, condensées, cai'actéristiques des choses, réduites à l'indispensable, comme des télégrammes. Ils en étaient arrivés à énoncer non seulement ce que i-éclament les besoins les plus impérieux de la vie, mais à concevoir et à rendre bien des idées de l'ordre intellectuel et moral, et à s'assimiler, dans toutes leurs délicates applications, les notions de devoir et
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de justice. Quand ils écrivaient, l'orthog^raphe était généralement correcte, surtout celle du mari, car il avait lu, ayant des livres sous la main, beaucoup plus que les sourds-muets ordinaires.
« Excusez mes fautes, avait-il un jour dit à mon père, au cours d'une de leurs conversations au crayon. Je suis pressé de dire ce que je pense, et j'écris trop vite. Je suis un étourdi. »
Quant à la rapidité de son regard, à la facilité dont jai parlé d'anticiper sur la pensée d'autrui, dès les premiers mots, prononcés ou écrits, on reconnaissait là que la vue suppléait à louïe, et qu'il se faisait, par l'effet de l'habitude, une véritable substitution des sens, comme pour le toucher des aveugles.
C'est ainsi que nous nous tenions, chaque soir, au courant des nouvelles.
« Comment va ta malade ?
— La maladie suit son cours.
— Rt tu n'es pas inquiet?
— Non.
— Ah! tant mieux ! Et vous causez toujours ensemble? Les petits papiers?...
— Sans doute. »
Ma mère ayant, un jour, apporté quelques douceurs à la convalescente, nous eûmes par elle nombre de renseignements sur cet intérieur. Ils étaient connus et aimés dans le quartier. On leur facilitait bien des moyens de relations. La femme, quand elle se portait bien, faisait elle-même son marché. Tous les locataires leur rendaient de menus services. Mais quelle existence en somme ! quel silence et quel isolement !
Il faut un effort de la réllexion et une certaine