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I. Voir Adolphe Franck, page 78 et suivantes

lS-2 MKLANCIKS EX PROSE.

M""" Laurent s'était proniptement rétablie. Hieu n'avait été plus touchant que l'expression de la reconnaissance chez ces deux êtres déshérités dont les idées et les sentiments ne pouvaient se traduire immédiatement d'une façon intelligible et complète, et qui s'obstinaient à bien rendre certaines nuances de leur pensée. Ils vinrent ensemble remercier mon père, et je les vis pour la première fois, jeunes, souriants, presque gais, s'évertuant à parler. Mais les sons étranges et sauvages de leur voix, nouveaux pour mes oreilles, me causaient une impression pénible, dont je ne pouvais me défendre. Il me fallait faire un effort pour me persuader qu'ils ne les percevaient pas eux-mêmes et ne pouvaient en être choqués.

Ici se place un événement dont ma mère et moi reçûmes seuls la confidence de mon père, et dont les suites sont toute cette histoire.

Mon père avait remonté une ou deux fois l'escalier de la rue Jarente, pour revoir sa malade enfin complètement guérie et s'assurer qu'on ne manquait de rien dans le modeste ménage. Il trouvait Laurent occupé avec sa femme dans son atelier. Elle coUationnait, pliait, cousait les feuillets des livres ; il les battait, les mettait à la presse. Il était devenu assez habile, après un bon apprentissage, dans ce travail solitaire, qui exige peu de relations fréquentes avec le dehors, et qu'on peut faire en chambre, à loisir, pour une clientèle bourgeoise, sans morte-saison. Nous l'avions choisi pour notre relieur, et je couserve encore dans ma bibliothèque quelques classiques reliés par lui avec assez de soin, et qui ne sont pas devenus les moins précieux de mes bouquins.

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Un malin donc, après quelques instants de conversation des lèvres ou par écrit sur des choses indilTérentes, comme mon père allait se retirer, Laurent tout à coup le retint, puis se mit à gesticuler vivement des doigts avec sa femme. Elle parut troublée, embarrassée. Ils se consultaient, discutaient; elle disait : « Non ! non! » de la tête ; et lui, d'un mouvement contraire, disait, en sanimant : « Oui ! oui ! » Puis, il prit un bout de papier, écrivit quelque mots, les ratura, en écrivit d'autres, tendit d'abord la feuille à sa femme, qui finit par approuver la dernière rédaction, la donna alors à mon père, qui, parmi les ratures, lut : « Ma femme... mère... enfant. »

En même temps. Laurent, sans perdre de vue les yeux de mon père, se mita compter sur ses doigts : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six », et s'arrêta avec un geste d'allirmation joyeuse, tandis que l;i jeune femme essayait de cacher sa confusion en passant derrière son mari.

« Oui, mes amis, ajouta mon père, sa femme était enceinte ! On pouvait s'y attendre ; je n'avais même pas lieu de m'en étonner ; et pourtant je fus ému, à cette nouvelle, autant que ceux qui me l'annonçaient, peut-être môme davantage. )^

Il s'était attaché à ces jeunes gens, si unis, si honnêtes, si laborieux. Le spectacle de ces deux infirmités, cette lutte contre les dillicultés de la vie, où riiomme n'a pas trop de toutes ses facultés, de toutes ses ressourses, de tous ses sens, pour réussir à vivre, et qui devenait ici bien autrement pénible et compliquée, c'était plus qu'il n'en fallait à un cœur mal endurci pour éprouver une émotion qui devançait la nôtre. Mieux queux, il se représentait, en un

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instant, cette phase nouvelle de leur existence, ce g^rand bonheur qui pouvait être un grand chagrin, selon que la nature leur serait bienfaisante ou cruelle, cette loi d'hérédité menaçante, dont la vision passa comme un éclair devant ses yeux.

Est-il nécessaire de dire l'attente où vécurent dès lors le mari et la l'emuie, leurs préocupations de toutes les heures, leurs entretiens intimes sur une matière si nouvelle, dont le vocabulaire leur faisait défaut ? C'était avec une sympathie toujours plus vive que nous nous attachions à ce ménage, et que nous comptions, nous aussi, les semaines et les mois.

Mon père, qui n'avait jamais ménage ses forces ni sa peine, et pour qui chaque malade pauvre devenait une occasion de dévouement tout naturel, s'était mis à la disposition de Laurent pour l'époque prévue, et allait, de temps en temps, s'assurer de la santé de la jeune femme. De son côté, ma mère, avec quelques amies mises au courant de la situation, avait entrepris de travailler à la layette; on s'y mettait le soir durant les veillées d'hiver; et vous devinez avec quelle joie elle réunissait en un 2)aquet brassières, bonnets, jupes et tricots de laine, sans oublier quelques objets de lingerie utiles pour la mère.

A l'approche du Jour de l'an, la reliure marchait d'ailleurs assez bien, et nous avions procuré des clients à notre ouvrier. Le ménage vivait avec l'économie la plus stricte : ne fallait-il pas mettre quelque argent en réserve pour les dépenses prévues, le travail interrompu, et les charges de l'avenir qu'on devançait déjà?

Cette perspective d'un enfant près de naître semblait devoir tout égayer, tout animer dans le

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pauvre logis. L'ouvrier riait, simulait le geste d'avoir dans ses bras le petit rtre, de l'amuser, de l'allaiter' de le coucher, de le bercer, ou de le faire sauter sur ses genoux, comme pour calmer quelcpie douleur.

Cependant, après les premières semaines de joie et «l'émotion souriante, Laurent, un beau jour, était subitement devenu triste. On ne pouvait pas dire qu'il parlait moins ; mais la vérité est que sa vivacité ordinaire avait disparu: ses doigts se taisaient: son silence était morne. Mon père nous le dépeignait passant des heures entières à son établi, regardant à la dérobée sa femme, sans songer à communiquer avec elle du geste ou de la lèvre. Elle-même n'osait interroger, et chassait l'obsession en travaillant avec une sorte d'acharnement, ou bien, assise devant la fenêtre, distraite et alourdie par sa grossesse, elle se perdait dans son rêve intérieur. Il s'arrêtait brusquement au milieu de sa besogne, fronçait le sourcil, puis, d'un prompt mouvement, il allait lembrasseret revenait à ses fers, à ses basanes et à ses niarocjuins. où plus d'un coup maladroit du polissoir laissait son entaille. /■

La voisine avait été témoin de ces scènes intimes et nous les rapportait. Laurent s'absentait aussi quelquefois, ou s'attardait après avoir porté son ouvrage. Un locataire, employé à la préfecture de police, l'avait aperçu, un jour, en revenant de son bureau, du côté du pont Marie, debout contre le parapet du quai, devant la boite d'un bouquiniste, et lisant je ne sais quel livre de médecine ou de physiologie, qu'il ne devait guère comprendre, mais où il cherchait une réponse à quelque préoccupation secrète. S'il l'avait osé, il aurait demandé chez un

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des libraires du quai Malaqnais l'ouvrage de Gérando ou celui de Yalade-Gabel sur les sourds-muets !

Au mois de décembre, mon père qui était monté chez Laurent, avant de rentrer dîner, le trouva dans ses humeurs noires. Le mari et la femme avaient quitté leur travail sans avoir encore allumé la lampe ; le poêle seul les éclairait un peu : elle était assise près de la table, où le couvert était déjà mis ; il regardait machinalement la rue à travers les vitres ; et, comme le sol de leur logement était carrelé, ils n'entendirent même point, par le léger ébranlement qu'ilstransmettent aux sourds-muets sur les parquets de bois, les pas du visiteur. Us parurent un peu troublés quand ils le virent. M'"*' Laurent approcha rapidement une allumette du poêle de fonte, pour éclairer la chambre. Elle paraissait avoir pleuré. Mon père les interrogea du regard et du geste. Sans doute, la réponse était dillicile à faire, car, après avoir pris son crayon et du papier, Laui'cnt demeura plusieurs secondes sans rien écrire, faisant signe qu'il appréhendait de s'expliquer; et, finalement, il articula :

« Glia...grin ! »

Mon père lui prit la main, pour lui témoigner son affection, et, lui parlant des lèvres du mieux qu'il pouvait, syllabe par syllabe :

« Ne suis-je plus votre ami? » lui dit-il.

Laurent répéta :

« A... mi ! »

Et, d'un signe de tête allîrmatif, il reprit deux fois avec une conviction touchante :

« A. ..mi !... a., .mi ! »

Et il parut de nouveau rélléchir.

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Sa femme attendait ce qu'il allait résoudre, eu les regardant tous deux avec anxiété.

« Quavaient-ils donc ? demandâmes-nous à mon père, quand il nous raconta le lendemain, cette visite.

— Ne le devinez-vous point ?

— Oh ! si ! dit ma mère.

— Pour moi, continua-t-il. j'en avais dès longtemps le pressentiment, et j'étais presque surpris qu'on ne m'eût pas encore l'ait confidence d'une

appréhension si légitime Laurent s'était enfin

décidé à reprendre son crayon, et, comme s'il eût craint de ne pas arriver à dire, en parlant, le secret qui brûlait ses lèvres, il écrivit dune main tremblante : « J'ai peur enfant naître sourd-muet. » Et ses yeux entrèrent dans les miens avec une profondeur d'attention elTrayante, tandis que sa femme, dont la pensée s'identifiait avec la sienne, ne perdait pas mes lèvres de vue.

« Que dis-tu, mon cher philosophe, de ma responsabilité de médecin? Que penses-tu de cette terreur ? Est-ce donc là que devait aboutir toute la joie de ce jeune ménage, toute cette tendresse d'à me ! S'étaientils fait illusion? Avaient-ils oublié la cruauté delà nature ? Pourtant, rassure-toi. mon hésitation ne fut pas longue ; loin de les troubler davantage, j'étais résolu à leur rendre un peu de calme. J'avais présent à l'esprit tout ce que j avais lu, récemment encore, sur cette grosse question de l'hérédité, qui soulève tant de problèmes, et où je ne suis pas toujours d'accord, je l'avoue, avec mes confrères.

« Oui, sans doute, la loi de l'hérédité est teri'ible,et celui qui a dit, d'une façon si absolue, que le semblable pi'oduit le semblable, a condamné d'avance, bien témérairement, une foule d'êtres vivants à toutes les

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latalités de la matière. Mais faut-il l'apprendre, mou fils, qu'il y a encore plus d'un mystère dans les lois qui régissent le monde sensible, dans celles de l'hérédité comme dans les autres, et que les savants en ont pour longtemps avant de dire le dernier mot sur ces questions? Si Ion peut soutenir, en général, que la transmission de certaines déviations de structure, de certaines anomalies physiques est malheureusement trop fi'équente, qu'il y a des cas qui sont la règle, et que la non-transmission est une exception trop rare, cependant combien de faits , sur d'autres points , donnent un démenti au principe, ou le restreignent ! De même que, dans les espèces végétales ou animales, il y a une vertu latente, qui, lorsqu'on les abandonne de nouveau à elles-mêmes, après la culture artificielle, les ramène presque inévitablement au type originel et fait disparaître les anomalies acquises : de même aussi, on peut constater que la nature possède une force réparatrice, très mystérieuse, qui tend à détruire, au physique comme au moral, les elTets de la transmission héréditaire dans les cas d'altération morbide. Cette transmission paraît avoir ses limites dans une loi plus générale de conservation et dharmonie. qui est la loi bienfaisante des choses. La nature répugne aux anomalies ; elle les élimine lentement, loin de les étendre, et la propension au mal ou à la maladie finit d'elle-même par sépuiser. Gomment, sans cela, l'humanité aurait-elle résisté, depuis tant de siècles, au mal physique et au mal moral, qui donnent, à la fois, l'assaut à nos corps et à nos âmes? La liberté, dans la vie morale, nous préserve de la déchéance universelle ; la santé, dans l'ordre physique, est l'état normal des êtres vivants ; et c'est pourquoi la nature est encore, pour

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nous autres médecins, le plus sur et le moins trompeur des auxiliaires.

« Si donc, mon cher ami, dans une vue de prévoyance sociale, où les croisements mêmes ont leur place, on a sagement l'ait de ne pas encourager ou approuver les alliances consanguines ; si la transmission de certaines infirmités ou de certaines maladies est indéniable, comme un avertissement, comme un châtiment de nos vices ou de notre incurie, elle n'est pourtant ni si absolue ni si irrémédiable qu'on l'imagine. Même l'union de deux sourds-muets est loin d'enti-aîner nécessairement l'hérédité pour leur descendance. La statistique est là qui le démontre. Chose étrange ! la double et commune infirmité du père et de la mère, par une sorte de résistance et de secrète tendresse de la nature pour ces héroïques unions, semble être une moindre cause de transmission que l'infirmité d'un seul. Des enquêtes spéciales sur ces cas très rares en font foi.

« Mais cette digression nous mènerait trop loin, ajouta mon père, et tu penses bien <ju"il eût été difficile d'en dire autant à ce pauvre Laurent, qui, pour avoir une instruction première vraiment remarquable eu égard à son infirmité, comprendrait mal certains termes abstraits et scientifiques, et n'a pas fait, comme toi, sa philosophie. Pourlant, je tenais à lui dire une partie de ma pensée. »

J'écoutais mon père avec toute l'attention que comportait un tel sujet, alors moins banal et moins discuté qu'il ne l'a été depuis. Car les livres et les théories de Darwin ne parurent que plus tard. Son nom ("c'était avant 1H4H) n'était pas encore prononcé en France et commençait seulement à se faire connaître en Ansrleterre.

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« Mais alors, dis-je. comment t'y es-tu pris pour rassurer Laurent? Les petits papiers ?...

— Eh ! oui, sans doute, et, cette fois, plus longuement que de coutume, comme on s'entretient avec un^ourd qui ne serait pas muet, ou comme font, ;i l'étude, des écoliers qui veulent jaser un peu par contrebande, sous l'œil du surveillant. Cependant, avant même d'user du crayon (car leur état faisait peine), je fis vivement, dès qu'il m'eut confié sa crainte, un mouvement de tête néiiatif, tandis que l'expression de mon visage et mon geste leur disaient clairement qu'en tout cas la chose était douteuse. Voici ensuite, je m'en souviens fort bien, quelle fut notre conversation écrite :

Moi. — Je m'explique votre inquiétude. Mais elle est loin d'être absolument fondée.

Lui. — J'ai peur, j'ai peur!... Je pense à cela toujours ! Ma femme aussi.

Moi. — Vous avez tort. Les infirmités se transmettent quelquefois en lignée directe ; pas toujours. (Et j'appuyai sur ces deux mots qu'il répéta à sa femme.)

Lui. — Vous devez le savoir.

Moi. — Certainement. Je craindrais davantage la transmission des maladies propres au sang ou à des organes essentiels.

Lui. (Après quelques secondes d'hésitation.) — Mais me dites-vous la vérité ? Vous ne voulez pas nous affliger...

Moi. — Je vous parle avec une sincérité parfaite. Un aveugle a très souvent des enianls qui ont de bons yeux. Un bossu peut avoir des enfants très droits, de beaux hommes. (Et je faisais le geste du dos rond, puis de la taille svelte et haute.)

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Lui. — Les enfants des sourds-muets ne sont pas toujours sourds-muets ?

Moi. — Nullement. ()aelquefois. Toreille dure. Comprenez-vous ?

Lui. — Oreille dure. Oui. Entendre un peu.

Moi. — Quelquefois l'infirmité saute une, deux i>;énérations. Pas toujours. Une prédisposition de famille seulement.

Lui. — Prédisposition? (Il parut embarrassé en lisant ce mot; puis, rapidement, il écrivit. ) Oui. oui. je comprends. (Et il passait, au fur et à mesure, les feuillets à sa femme. Elle prit, à son tour le crayon.)

Elle. — Une bonne chance sur deux?...

Moi. — Deux sur trois, et même davantage.

Lui. — Mais deux sourds-muets, mari et femme?

Moi. — Danger moindre peut-être.

Lui (Très étonné et comme incrédule). — Pour- ({uoi? comment?

Moi. — Difficile à expliquer. C'est un secret de la nature : elle en a beaucoup.

Lui. — Dieu pas sourd, mais muet?. . .

— Oui, lui dis-je. profondément ému de ce résumé qui était toute une métaphysique, et ne voulant pas prolonger l'entretien outre mesure. Espérez, ajoutai-je. en articulant.

Lui . — Es . . . pé . . . rer ?

« Et il sourit doucement, en répétant à sa femme : Espérer!

« Je les ai laissés hier sur ce mot, dit mon père, et je souhaite de tout mon cœur que nous ne soyons pas déçus. Hélas ! nous ne le saurons que dans quelques mois. »

I*)-* MELANGES EN PKOSE.

Je m'attarde , avec un peu d'inquiétude, à tous ces détails, sans donner à mon récit d'autre unité que celle des événements mêmes, et je ne sais si on ne le trouvera pas trop simple pour mériter tant de développements.

Deux mois après cet entretien, mon père ("ut appelé, â six heures du matin, chez les Laurent. Emoi général dans la maison, car concierge et voisines s'intéressaient au ménage. Le mari était comme fou. C'était une agitation, des sons farouches, des cris, des mots entrecoupés, précipités, devenus inintelligibles par l'émotion. Jamais ce sourd-muet n'avait si mal parlé ! Il fallut le tenir presque à l'écart jusqu'à la délivrance, pour n'êti'e pas troublé par ses démonstrations intempestives.

Quand on lui présenta son enfant, un fils, sa joie donna un spectacle à décourager toute description. Les jours suivants, il le montrait à mon père et à ses voisins; il leur faisait comprendre, en étirant ses propres membres, en se palpant le thorax, les bras et les jambes, qu'il le trouvait bien portant, bien constitué.

« Beau!.,, fort! » articulait-il.

Et il riait. Puis, s'adressant à mon pèi*e, avec une expression bien différente, il portait l'index à ses oreilles et à sa bouche, et d'un regard investigateur :

« Par. . .1er'?. . , . En. . .tendre ?. . demandait-il.

— Plus tard ! lui dit mon père. Pas encore ! »

Ma mère vit la jeune femme; elle fut témoin de ses joies expansives. de ses surprises ingénues, mêlées pourtant toujours d'une arrière-pensée de tristesse dont nous avions le secret,

La nouvelle de celte naissance était devenue la conversation de la rue de Jarente et du quartier, encore

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un peu provincial à cette époque. L'enfant fut baptisé à l'église Saint- Paul, et l'oncle du faubourf^:'. qui s'appelait précisément Paul, fut parrain. M'"" Laurent nourrissait elle-même. Outre que ces pauvres gens n'auraient pu supporter les dépenses d'une nourrice sur lieux et n'auraient pas consenti à se sépai'er de leur enfant, mon père avait jugé ([ue l'allaitement de la mère, qui était saine, d'ailleurs, ne pouvait plus avoir d'etlet sur la constitution de son fils au point de vue spécial d'une infirmité possible : pourquoi, sans raisons impérieuses, aurait-on privé cette jeune mère des plus grandes jotiissances de la maternité ? N'étaitil pas assez cruel de penser que. s'il avait le bonheur d'entendre, elle ne serait pas la première inotitutrice de son enfant, qu'elle ne pourrait pas lui enseigner, comme les autres mères, les noms les plus doux et les plus tendres, et qu'elle-même ne les entendrait pas sortir de sa petite bouche rose; qu'elle ne pourrait lui apprendre les mots les plus simples de la langue ; qu'il faudrait remettre à des étrangers le soin de l'initier à la parole de tout le monde, et que le premier venu serait mieux qu'elle en communication avec lui ?

Quant au lointain avenir, aux suites de cette infirmité pour la vie entière, elle n'osait y songer; elle en chassait bien loin le cauchemar, et c'était autour du berceau une vie intense, toute de gestes, d'agitation et de caresses. Tout, dans leur physionomie, dans leurs mouvements, dans leurs cris inarticulés, disait si bien : « Je t'aime! aime-nous! »

Ils étaient pourtant revenus à plusieurs reprises, dès la première heure, à la charge, et avaient demandé à mon père à quel moment l'enfant entendrait, à quel moment surtout on pourrait s'en assurer, et

combien de jours il leur faudrait trembler encore. Pauvres gens! C'était là, au fond, leur préoccupation incessante, celle qui, tout à coup, arrêtait le sourire sur leurs lèrres et confondait leurs âmes dans ane même idée, comme leurs regards se rencontraient, à toute minute, pour une même interrogation! Mon père leur avait dit qu'il fallait patienter, que la lumière agit sur l'œil avant que le son n'affecte l'oreille; que. si l'œil se porte naturellement vers la lumière, l'oreille ne laisse pas voir aussi vite qu'elle se tend vers le son; qu'il saurait bien les avertir.

Chaque fois qu'il arrivait, durant ces premiers jours, pour voir la mère et le marmot, Laurent et sa femme cherchaient aussitôt à sonder sa pensée. Elle surtout ne le quittait pas du regard. Avec cette perspicacité singulière qu'acquiert le sens de la vue chez ceux qui ne sont pas distraits par les bruits du dehors, elle l'étudiait. elle voulait surprendre un premier signe d'espérance ou de crainte. Mon père sentait, me disait-il, qu'il était sans cesse sous l'œil d'un témoin clairvoyant, soupçonneux, tyrannique, d'un gênant observateur de tous les jeux de sa physionomie .

La question est plus délicate qu'on ne croit : entendre sans en rien laisser voir, ou montrer qu'on entend, sont deux. Est-ce par un mouvement instinctif, ou parce qu'il écoute, que l'enfant tourne la tête vers le bruit, comme l'œil vers la lumière? Car il ne saurait raisonner encore sur la cause et l'etTet. Ce qui semble plus concluant, c'est qu'on le fait rire de bonne heure avec un murmure des lèvres, avec un susurrement qui l'étonné et l'amuse. S il pleure et qu'une caresse de la voix le fasse taire, c'est qu'il

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