I.E MKNAGK LAURENT. lyB
etitcnd cette Aoix caressante. Si l'on chante pour l'endonuir, c'est qu'il perçoit le rythme berceur qui invite au sommeil. S'il se retourne brusquement, à un bruit nouveau, c'est qu'il le perçoit à coup sûr. Mais ni Laurent ni sa femme ne savaient trop comment s'y prendre, et mon père, par prudence, leur répétait : « Attendez ! »
Une semaine, deux semaines se passèrent encore. Tout le jour, l'enfant était l'objet des plus tendres soins. Ils redevenaient enfants eux-mêmes pour jouer avec lui. La nuit, comme ils ne pouvaient l'entendre, ils se levaient l'un ou l'autre, allumaient un Hambeau et le regardaient longtemps dormir.
« J'aime mieux voir qu'entendre, avait-il écrit; je vois mon enfant, c'est mieux. »
Et, en eifet, ce qui se passait sur le visage et dans les membres de leur fils, ils le voyaient plus vite, plus sûrement que les autres parents; leur faculté d'attention s'exerçait à tous les instants et gueltaii sans relâche les moindres manifestations nouvelles de la vie.
Sans le dire à mou père, peut-être à l'insu l'un de l'autre, ils s'étaient mis à faire des expériences sur les bruits qu'ils savaient produire sans les percevoir. Ils frappaient des mains près du berceau, poussaient une porte, quand l'enfant avait la tête tournée ailleurs; ils articulaient : « Paul », monosyllabe facile à prononcer pour eux; naïvement, ils essayaient de l'effrayer par des cris inarticulés, dont ils attendaient les effets avec anxiété. Ils avaient acheté un hochet, une petite trompette, et s'en servaient eux-mêmes, comme ils avaient vu faire dans des ménages voisins . D'autres parents veulent endormir leurs enfants par quelque douce chanson:
lyO MÉLAN(.ES KN PROSE.
leur rêve, à eux. était d'éveiller le leur avec un bruit!
Un jour. — c'était à déjeuner, — M""" Laurent tenait dans ses bras son lils qu'elle venait d'allaiter : elle tournait le dos à la table et regardait à travers les vitres de la fenêtre; il desservait, il rangeait la vaisselle, pour soulager sa femme. Tout à coup, paivni. mouvement maladroit, en regardant le groupe aimé, il laissa tomber une assiette, qui se brisa sur le carreau : l'enfant seul tourna vivement la tête . 11 vit le mouvement, bondit vers sa femme, lui expliqua, lui montra ce qu'il venait de faire, devoir, de constater ; il voulait recommencer, et toute sa vaisselle y aurait passé. Mais à quoi bon? son fils entendait! Cette lois, il en était sûr. La vieille voisine qu'on alla chercher sur l'heure fit avec eux plusieurs autres épreuves . Plus de doute. Mon père fut mandé, vint à son tour, et reconnut qu'ils ne se trompaient pas.
« II... en... tend 1 lien... tend! »
Et les sons rauques de cette voix avaient une énergie extraordinaire, et il serrait la main de mon père d'une pression si vigoureuse que jamais, m'a-t-il dit. il n'en avait senti de pareille.
A quoi bon poursuivre? Plusieurs mois après, pour remercier mon père et ma mère de quelques petits services, tous deux vinrent nous voir et amenèrent chez nous l'enfant, très gai et très fort. Leurs visages rayonnaient.
« Par... 1er ! Par... 1er! » dit Laurent à ma mère, et il tendit ses bras au petit, qui dit : « Papa ! » La mère, à son tour, s'approcha. « Maman! » dit le cher ange, comme pour montrer tout son savoir ! Et ils lui répétaient eux-mêmes ces mots, d'une aspi-
LK MKNAI.E I.A.URENT. I97
ration rauque et gutturale; mais lui, l'enfant, les redisait d'une petite voix nette, mesurée, douce et naturelle, car les voisins s'en étaient môles, et l'éducation du petit Paul avait commencé par la solidarité humaine et par la charité.
Puis Laurent parla, gesticula, énonça tous les mots «jui pouvaient marquer sa reconnaissance. Il prit enfin, sur le bureau de mon père, une plume et un bout de iiapier, et, après avoir dit, en montrant son cœur : « J'entends là! » il parut chercher un instant. Puis, rapidement, avec une expression indéfinissable, où se mêlaient la joie, la conviction et le respect, il écrivit en gros caractères : « Dieu bon ! »