‹ Mélanges en proseChapitre 88 sur 106 · UNE VISITE A CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

UNE VISITE A CHATEAUBRIAND

C'était à lÉcole normale de la rue Saint- Jacques', dans la vieille annexe du lycée Louis-le-Grand, une ruine habitée, qu'on a démolie depuis, pour faire place aux nouveaux bâtiments du lycée. Il y avait alors parmi nous un usage qui n'a pas survécu à la Révolution de 1848, et dont nos camarades plus jeunes ne paraissent rien savoir. Le souvenir n'en est resté que parmi les survivants de notre âge : ceux-là se cherchent et se comptent.

Tous les ans, à l'approche du i'''" janvier, les élèves de troisième année, — ceux de la section des lettres, — réunis en séance plénière. délibéraient sur un sujet bien digne de les passionner. Jugez-en : il s'agissait de savoir chez qui des plus illustres de nos contemporains lEcole normale déposerait sa carte collective. On peut sourire aujourd'hui de l'importance que nous nous donnions. Individuellement, nous nous sentions peu de chose ; mais l'École avait, pour nous et dans l'opinion, un prestige qui nous justifiait. Elle était alors presque seule à pourvoir à tout ce qui était en vue dans l'enseignement : les Facultés ne lui faisaient point encore de concurrence; le public con-

1. lie conlemfjornine, 1" juillet 189"». '2. Voir la note de la page 219.

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naissait les péi-ipéties de sou histoire, qui n'étaieul pas très anciennes; ou savait les épreuves qu'elle avait ti^versées sous le règne précédent, dont quatorze ou quinze ans à peine la s«'paraient. L'École avait un renom d'autant plus accepté qu'elle se confinait davantage en elle-même, moins mêlée qu'aujourd'hui à la vie extérieure, la regardant de plus loin, quelques-uns disaient de plus haut. Nous avions des respects et des admirations sincères qui prenaient toutes les formes; nous avions aussi des préventions et des ressentiments qui allaient jusqu'à l'injustice. Ce qui est certain, c'est que nous pensions faire honneur aux hommes les [dus en vue. en leur olfrant notre hommage, ou leur marquer par notre indiflérence et notre abstention une «léfaveur non douteuse.

Nous discutions avec bruit sur tous ces noms ; nous acclamions les uns, nous repoussions les autres souvent pour des motifs qui ne seraient plus tous compris de nos jours. On votait, et la majorité faisait loi. Libre à ceux qui avaient d'autres sentiments qu'elle d'aller porter une carte personnelle chez ceux qu'on avait éliminés; mais pour les autres, le vote supposait l'unanimité, et la carte de l'École — il y en avait une — nous engageait tous.

Donc, un des derniers soirs de décembre i845. à la veillée, avant de regagner le dortoir, nous étions là, philosophes, historiens, littérateurs, grajnmairiens en formation, groupés en tenue de travail autour de l'énorme poêle de faïence, «lebout. ou assis sur les tables, dans cette longue salle d'étude du premier étage, tout enfumée et lézardée, à la lumière de trois mauvaises lampes à huile, suspendues par des fils de laiton aux solives à demi pourries du plafond, entre ces mêmes murs où nos aînés avaient passé depuis

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les jours de la Restauration, et que nous avons connus jusqu'à l'exode vers la rue d'Ulm, terre promise que notre promotion n'a pas même aperçue.

Mes camarades d'alors, il me semble toujours que je les vois, dans leurs attitudes famillières. sous leurs vêtements négligés ; je retrouve les mouvements et les gestes, j'entends les discours et les cris. Il y avait là — atout seigneur tout honneur — Boissier ^ ce savant si français, cet esprit si jEin et si ingénieux, qui a porté à sa perfection un genre d'études archéologiques dont il est le créateur, et dont on serait embarrassé de dire si c'est la solidité des connaissances qui l'emporte, ou l'agrément de la forme : Perrens', alors grammairien malgré lui, plus tard historien de valeur, et qui siège également à l'Institut ; Antoine Grenier 3, prix d'honneur de Gharlemagnenotre chef de section, nature abrupte, parole rude et forte d'Auvergnat, plume singulièrement vigoureuse, pousse, sous l'Empire, dans la politique, devenu rédacteur en chef du Cons^i^uf/onneZ, révolutionnaire de ton dans sa polémique conservatrice, mort journaliste et lutteur jusqu'au bout; Hatzteld'. jusqu'en ces derniers temps maître de rhétorique impeccable et qui nous donne, avant l'Académie, le dictionnaire historique de la langue française î» ; Ribert^ qui fut un préfet de la troisième République, sans cesser d'être

1. M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l'Académie française.

2. iMort en 1901, membre de rAcadémie des sciences morales el politiques.

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