‹ Mélanges en proseChapitre 89 sur 106 · UNE VISITE A CHAÏEAURRIAXD. 'JOI · texte numérisé non relu

UNE VISITE A CHAÏEAURRIAXD. 'JOI

lidèle à la philosophie; Magy *, autre philosophe, caractère ombrageux, solitaire et un peu maniaque, (jue sa santé éloigna de bonne heure de l'enseignement, mais non de ses études iirélerées; Lanzi', honnête et chaude nature, ])rave garçon qu'une destinée bien extraordinaire lit, sous Napoléon III, secrétaire intime de son compatriote le préfet de police Piétri, ce qui me permit, un jour, de retrouver un paquet de copies oubliées dans tin fiacre ; Tivier, Duméril, Glavel. Duchesne % doyens ou professeurs de Faculté, et tous ceux que la mort a prématurément frappés au début de la carrière, ou qui se sont conûnés, non sans talent, dans lombre discrète dun lycée de province. Que d'espérances ! que de deuils ! que d'amitiés vivaces, trop tôt refroidies ! que d'ambitions satisfaites, — et plus souvent avortées! A examiner ainsi, après quarante ou cinquante ans, chaque génération de l'École, que de réflexions l'on pourrait faire à l'usage des jeunes, qui trouA eraient sans doute inutile d'en profiter ! Nous doutions-nous, par exemple, que, dans la promotion des sciences, parallèle à la nôtre, ce camarade silencieux et modeste, s'elfaçant volontairement dans sa timidité, permettant à peine à ses maîtres de mesurer sa vaste intelligence, serait un jour le plus glorieux d'entre nous, l'honneur de son siècle, notre cher et grand Pasteur* ?

1. Mort en 1887. Il avait élé professeur de ptiilosophie au lycée de Rouen.

2. Mort en 1883. Eii^t'in' .Manuel a rédigé sa notice nécrologique pour V Annuaire (le rAssocialioii des anciens élèves de l'École normale.

3. M. Tivier est doyen honoraire de la Faculté des lettres de liesançon. Duméril, doyen honoraire de la Faculté des lettres de Toulouse, est mort en IS'JT ; Ckivcl, professeur honoraire à la Faculté des lettres de f-yon, est mort en 1002 ; Duchesne, professeur à la Faculté des lettres de Hennés, élait mort en 1892.

i. Pasteur est mort moins de trois moisaprcs la publication de cel article, le 28 septembre i89i>.

MKLANGKS EN PROSE.

Les noms sur lesquels s'engageaient chaque année les débats vous donneraient une idée de l'état il'esprit des normaliens d'alors. Vous sauriez les renommées acceptées, les popularités discutées ; vous seriez surpris peut-être ou des omissions inexpliquées, ou des préférences dominantes. En 1845, venaient d'abord sans conteste Chateaubriand, Lamartine, Héranger, tous trois presque sur ht même ligne. Puis c'étaient Cousin, Villemain, Augustin Thierry. Guizot et Thiers nous divisaient, comme au dehors : ce fut Thiers, c^tte année, qui l'emporta. J'ai conservé la carte de visite qu'il nous envoya, en retour de la nôtre, avec ces mots: « Pour Messieurs de l'Kcole normale. » La véritable lutte, aiguë, ardente, commençait avec Victor Hugo ; elle continuait avec Lamennais, Berryer, Michelet, Quinet, Mickie^vicz. On sait que les trois derniers soulevaient alors, au Collège de France, l'enthousiasme de la jeunesse du quartier latin ; les leçons qu'ils faisaient passionnaient un auditoire surexcité parfois jusqu'au délire. Nos maîtres surveillants, qui nous cherchaient, sans nous apercevoir, aux cours autorisés de la Sorbonne. auraient bien su où nous découvrir ailleurs, s'ils l'avaient voulu. Alfred de Vigny était peu sympathique ; Musset, qui n'avait à l'Ecole que des partisans isolés, paraissait et disparaissait sur les listes ; nous n'étions guère que trois ou quatre à le défendre : ces jeunes gens écartaient le poète de la jeunesse. Tl n'était question ni de Balzac, ni de George Sand. pourtant dans tout l'éclat de leur réputation ; il semblait que le roman n'eût

UNK VISITK A CIIATKAUBRIAND. 'JOÎ

pus droit de cité a l'Ecole. Il n'avait pas encore tont envahi, tout submergé. Il avait trop peu de rapport avec nos éludes : c'était une lecture de contrebande, assez limitée Je crois bien que plusieurs d'entre nous en étaient i*estés à AValter Scott et à Xotre- Dame de Paris.

Vous remarquerez que nous n'allions pas non plus, pour d'autres raisons, aux érudits ni aux critiques, à nos yeux sans prestige, Yillemain mis à part, et très haut. L'esprit de critique ou d'érudition rigoureuse ne nous attirait pas. Nous tenions, en tout, à l'éloquence ; nous avions besoin d'être émus plus encore que d'être instruits ; la raison des choses était pour nous leur beauté ; et l'art, si développé aujourd'hui, si raffiné, si subtil, de diminuer nos plaisirs ne nous semblait ni très nécessaire, ni très enviable. Sainte-Beuve, que nous aurions préféré à ce bon Géruzez comm« maître de conférences, n'avait pas encore donné toute sa mesure. Nous nous en tenions donc à la poésie (avec quelles réserves sans excuse !).à la philosophie, à l'éloquence, à l'histoire. On remarquera que la querelle des classiques et des romantiques n'était pas tout à fait close pour nous. Si Casimir Delavigne, mort depuis deux ans, avait vécu, il aurait eu des voix, et peutêtre en nombre. Victor Hugo (quelles batailles j'ai dû engager pour lui!) n'avait pas encore pris la grande place du siècle, occupée par Chateaubriand. qui la gardait bien. Les refrains de Béranger sur la Pologne et \a Sainte Alliance des peuples étaient déclamés, sinon chantés à l'Ecole, comme des chefsd'œuvre d'un lyrisme incontesté'.

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