‹ Mélanges en proseChapitre 9 sur 106 · INTRODUCTION. XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XIII

ces « pensées sur la prière et l'adoration », qui le sont si peu : il n'est guère de témoignage plus capable de nous faire mesurer le chemin parcouru au cours de Ja deuxième moitié du xix° siècle par l'enseignement philosophique en France *. Et pourtant, si nous ne nous trompons, ce simple devoird'étudiant provoquera chez les lecteurs d'autres sentiments que celui d'une indifférente curiosité : en dépit de certaines inexpériences du goiU et de la forme naïvement oratoire de quelques développements, ils seront touchés de la sincérité pénétrante de cette profession de foi, où se révèle pour la première fois l'Ame naturellement religieuse, et tendre, et tolérante d'Eugène Manuel.

On aime à croire que ces mérites n'échappèrent ni à ses maîtres ni à ses camarades et ne contribuèrent pas peu a lui conquérir l'affection des meilleurs. Mais ce sont la choses que n'expriment guère en général les notes officielles. Aussi bien les maîtres de ce temps n"étaient-ils pas prolixes en fait d'appréciations. J'ai beau chercher dans les marges du manuscrit d'Eugène Manuel les observations de Jules Simon, je n'y découvre à deux reprises que deux petites lignes transversales qui symbolisent probablement un desideratum — ou peut-éire une appiobation, — mais dont le motif déterminant est resté le secret du correcteur. Et je ne suis pas bien sûr que, si les -^'oityenirs avaient été publiés, Eugène Manuel — le Manuel doucement caustique que ses amis ont aussi connu — ne s'y fût pas un peu égayé avec nous de cette désinvolture pédagogique, qui, elle non plus, n'est plus tout à fait de notre goût.

I. Sur l'orientation nouvollc <lo l'csyrit philosophique, ou retrouvera les senlimenls complexes, mais, ea définitive, sympathiques, de Manuel lui-même dans son étude sur Adolphe Franck (voii- pages 94 et suivanlesj.

XIV IMUODUCTIOX.

Eugène Manuel sortit de l'Ecole Normale en 184(> et professa successivement à Dijon (1846-1847), à Grenoble (1847-1848), à Tours (1848-1849), à Paris enfin, aux lycées Saint-Louis et Charlemagne d'abord, ensuite au lycée Bonaparte (aujourd'hui Gondorcel), où il demeura plusieurs années chargé de la classe de troisième, puis de celle de seconde.

Nous ne savons si cette partie de sa vie eût beau- <'oup fourni au recueil des Souvenirs : on ne trouve rien dans ses notes qui y soit relatif. Ce n'est pas, toutefois, que la vie de province qui se révélait à lui, ni que les graves événements qui s'accomplissaient alors ne lui aient inspiré nul sentiment personnel, nulle réflexion, et, si nous ne nous trompons, la publication de sa correspondance nous réserve ici plus d'un piquant tableau, plus d'une intéressante confidence. Mais peut-être est-ce précisément l'abondance des lettres qui explique la pénurie des notes. Des lettres de Dijon, humoristiques et touchantes, écrites au cours de la première année d" « exil », se seraient sans doute retrouvées dans les Souvenirs; et c'est à l'aide de celles de Grenoble et de Tours que Manuel eût retracé le tableau de la bourgeoisie provinciale et du monde universitaire au lendemain de la révolution de février et pendant cette année 1849. qui fut celle du ministère l'alloux. Époque vraiment critique et redoutable : notre modeste débutant lui-même ressentit les effets des défiances que l'Université suscitait alors. J'ai sous les yeux le discours qu'il prononça à la distribution des prix du lycée de Tours, et. dans cette apologie

INTRODICTION. XV

chaleureuse et sincère, tiinis tonte (radiliomielle, des éludes désintéressées, dans ces allusions confiantes et respectueuses à la loi, alors en préparation, sur la lihei'té de l'enseignement secondaire, je cherche vainement l'alinéa, la phrase, le ukU (|ui a pu, même en ce temps, éveiller les susceptibilités des puissances. L'autorité ecclésiastique n'en demanda pas moins, paraît-il, le dé[)lacemenl du fonctionnaire; — déplacement qui n'eut d'ailleuis lien d'une disgrâce, puisque Manuel ne quitta Tours que pour Paris.

Le souvenir (ju'on avait conservé de lui à Tlicole Normale explique sans doute en partie la bienveillance dont il fut l'objet en celte occasion. Car, dès le mois d'août, M. Dubois, directeur de l'École, avait soumis au jeune professeur une proposition à la fois séduisante et flatteuse. Une place se trouvait vacante a l'Kcole d'Athènes, et M. Dubois songeait à présenter Eugène .Manuel au choix du ministre. Manuel remercia, hésita, mais enfin refusa, ne jugeant pas que sa vocation l'appelât de ce côté : il se sentait poète, non pas archéologue; et son refus nous valut un archéologue et un poète : la place qu'il ne prit pas fut donnée a Beulé. Aussi Manuel prélendait-il plaisamment qu'en bonne justice on lui devait faire sa part dans toute introduction à l'histoire des fouilles de l'Acropole.

Quant à sa vie privée, elle lui avait laissé le souvenir de quelques voyages que nous devons regretter qu'il ne nous ait pas contés. H avait rédigé de courtes notes sur une excursion à Allevard pendant son séjour il Grenoble. En septembre ^851 , il était allé avec sa mère visiter Londres, ii l'occasion de l'exposition universelle. En 18oG, il partit seul pour Strasbourg. Solennel el émouvant épisode! 11 s'agissait d'un « parti », — un a beau parti » sans doute. Des amis, des parents,

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