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UNK VISITE A CHATKAUBRIANl). '2l.i
<l»)iit la Pi*oviden(e avait sa part. Tour à tour pénitent et insoumis, il avait fini par nous apparaître dans tout son orgueil maussade.
« Lisez-vous les journaux dans votre Éeole ? » MOUS »leinanda-t-il tout à couj».
— Très [)eu. » lui dis-]e; et c'était vrai : il nétait pas très facile de nous les j)rocurer à cette époque.
« Rien n'est ])ossible sans eux. dit-il. et si j'avais à recommencer ma vie. je ne serais que journaliste. »
Et, étendant la main vers la Utbïe, il nous montra avec alï'ectatron. tout grand ouvert, un journal : c'était le Charivari :
« Voilà ce que je lis : on s'égaie comme on peut. »
L'effet était immanquable *. Pour commenter sa Uîcture. il se montra très sévère à l'égard du régime «l'alors, raillant «le règne du pot-au-feu », ne parlant tle rien moins que de « renverser la marmite »; et comme nous paraissions plus gênés de cette sortie que disposés à Tencourager. il s'am'êta. Il eut encore ([uelques paroles dune émotion réelle sur « la monarchie légitime, voyageant d'exil en exil. . . ;>. sur sa visite à Belgrave Square avec Berryei", sur sa devise « royauté et liberté ». à laquelle il voulait rester fidèle, enfin « surles révolutions nouvelles dont nous serions les témoins ». Etonnés plus que persuadés par ce Ilot de paroles, nous ne prenions guère au sérieux ses prophéties. El comment nous douter que, deux ans après, lorsqu'il prendrait le lit. ce serait au
(Il Ce numéro du 1" janvier 1846, j'ai eu, le même jour, curiosité de savoir ce qu'il contenait. J'y trouvai une chanson de Lucien de la Hodde, passant en revue les faits de l'année, Fritchard, Pomaré, le mur d'enceinte et l'embastillement de Paris; en outre, d'assez mauvaises plaisanteries sur le roi Louisl'tiilippe et le maréchal Soult; une lithographie de Beaumont sur les bals de l'Opéra. iXolc d'Eugène Manuel.)
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bruit du canon de la guerre civile, (^t qu'il disparaîtrait au lendemain iii/nie d"une crise mortelle pour la seconde Rcpubliciue ! On sail qu'il vit les journées de Juin et mourut.
La visite avait dui'é longtemps, bien au delà de notre attente et de notre espérance. De peur de rien perdre de cet épancbement fébrile, nous n'osions plus nous lever, et nous nous regardions pour nous consulter. Enfin nous profitâmes d'une minute de silence pour prendre congé. Nous le remerciâmes d'un si bienveillant accueil et du souvenir sans égal que nous emportions pour la vie entière. Il nous tendit encore la main. Le domestique, itrobablement aux aguets, parut dès qu'il entendit le bruit de nos sièges, — et nous soi'tîmes.
Nos premiers pas, quand nous nous trouvâmes rue du Bac, furent faits dans le silence, avec un aiiqui n'était certainement pas celui de la joie naïve. C'était à qui ne commencerait pas à parler. Quelque chose se passait en nous que nous hésitions à nous avouer, A la satisfaction intime, à l'orgueil juvénile d'avoir eu l'abord et l'entretien d'un si fameux personnage, d'être restés près d'une heure en sa compagnie, d'avoir suscité chez lui un tel besoin de confidences, sur tant de sujets différents, el de nous dire que c'était pour nous seuls qu'avec une lirodigalité pareille il avait tant dépensé de luimême, se joignait un état d'esprit indéfinissable, ou que nous avions peur d'analyser. Qu'éprouvionsnous ? Un étonnement ? U n trouble ? Un chagrin '.' Faut-il dire un mécompte ? Avions-nous eu tort
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(le ti'(>[> attendre de celle \ isile'.' Avions-nous tort il'èti'e moins énnis? Mt'Miie sous les ornements dont une imagination riche et puissante pouvait le charger, nous rêvions h' génie i)lus simple et plus natuvo\, avec moins d'apprêt et des ell'ets moins composés. 11 nous semblait ([ue la part des éléments factices et de l'appareil théâtral était ici trop visible, et qu'on nous jugeait trop ingéinis de ne ])as le reconnaître. Nous supposions une vieilless(> cahne et apaisée, vraiment enti'ée dans la sérénité de la gloire et dans l'oubli des choses j)assagères : nous trouvions un vieillard in(juiel. mécontent, presque un révolté sans tendresse.
Quand nous [)ùmes enfin échanger nos idées, n<jus nous demandâmes tous deux si l'homme était tel que nous l'avions espéré; s'il n'avait i)as |)t'rduàètre vu de près, touché, mesuré, pénétré ; le major e longinquu... nous revenait à la mémoire. Et ])Ourtant nous étions des enthousiastes, nous avions le goût et l'habitude, un peu ])erdus. de l'admiration quand même. Cet esprit de dénigrement malicieux et cruel qui est devenu le tempérannmt de tant d'écrivains distingués et la marque de lenrtalent n'avait pas pris ledtîssus; l'Ecole, malgré qiu^lques ])réjugés et quelques antipathies littéraires, était bien plutôt un l'oyei' de chaleur syni[)athique. Il n'en est i)as moins vrai qu'en quittant celui que nous avions aboi-dé ainsi qu'un dieu, une préoccupation nouvelle s'éveillait en nous, comme un premier doute dans l'âme d'un croyant. Oui, quand ils sortirent d<' cette chaml)re. de cette maison, de ce rayonnement, ces jeunes gens étaient devenus malgré eux les juges de ce glorieux vieillard; ils ne gardaient i)lus intacte l'illusion de la veille, et quelque chose manquait à leur admiration
'2lS MKLANOES KX l'ROSE.
peut-être, en tout cas ù l«'iii' rtîspect. De tout le hi*euvagc qu'il nous avait vefsr. il nous pestait surtout un arrière-jçoùt (l'amertume. Ne <levinait-on pas dans chaque regi-et une déception, dans chaque phiinte une blessure faite à la vanité? Nous avait-il l)arlé d'autre chose que de lui? Nous avait-il tlit un mot de nos travaux, de nos espérances, de notre avenir? Il semblait n<' s'intéresser ù notre jeunes.se que par rapport à sa gloire. N'était-ce pas ce a masque mal attaché » dont parle Sainte-Beuve, ou cette « cellule sur un théàti-e », selon le mot de Salvandy ? Nous ne nous sentions pas à l'aise, et ce fat pour moi la première douleur de ce genre.
De]»uis. et aujourd'hui encore, en i-ecueillant ces souvenirs si anciens, mais si vivaces, j'ai beaucoup réfléchi sur cette désillusion du jeune homme, et je la crois injuste. L àg«' et rexi)érience ont lait ce changement. En plsiçant alternativement si haut, puis si bas. les grands hommes, c'est l'homme même que nous oublions. Et l'homme, il ne faut pas trojv le chei-cher dans ce m^xlèle qui pose devant le [)eintre et qui veut laisser de lui une image conforme à son désii'. Toute occasion oie vient boniw^ pour nous tromper. Ces illustres i)ersonniiges sont-ils vraiment si orgueilleux ou si humbles, si violents ou si tendres, si fanatiques ou si incrédules, si attiî-istés, si découragés, si égoïstes ? Ne forcent-ils pas leui's attitudes ? Naltcrent-ils pas leurs traits ? N'exagèrent-ils pas leurs détauts dans un grossissement qui les tente ? Ne les croyons pas trop sur parole. Cherchons-les dans leurs plus beaux ouvrages, c'està-dire au plus profond d'eux-mèines. S'ils s<' déforment à plaisir, refaisons-les à leur avantage. A plus d'un, dont le culte avait soulfert ipielque temps
UNE VISITK A CHATEAUBRIAND. 2I()
• laiis mou àinc. j'ai immkIii plus tanl. pat" iv(l«*xioii et |Kir raison, tout c-r i\nr j'avais ('té tentô d»' lui rctinMpat" imi)!Tssioii iacluMisc cl luauvaiso liuintMii*. Prutôtrt\ en etlet. vaut-il mieux ne considérer' les jçrands hommes qu'à distance, au lieu de les poui-suivre. comme aujourd'hui, jusipie dans les dei-nier-s recoins de leurs faiblesses. Bien |)eu — il y en a |H)urtant, et j'en connais. — résistent à l'observation intime, à la curiosité indiscrète, et n'ont rien à craindre des aveux et des confidences. Pour Chateaubriaml. s'il a manqué de sincérité, de simplicité et de mesure, tout ce siècle a été i)lus ou moins son complice ou son élève, et l'est encore. Aussi, dans la revision que nous faisons de nos gloires passées, devenonsnous plus équitables, et Chateaubriand a déjà le bénéfice de ces dispositions meilleui'cs. On en revient au point où nous étions nous-mêmes ; on lui restitue de plus en plus ce qu'on lui avait enlevé ; on le détache de ses faiblesses et de ses défaillances. 11 convient à une critique qui se respecte de tenii* toujours prêt jiour les patriarches le manteau de Sem et de Japhet.
Quand, Tremblay et moi. nous fûmes rentrés à rÉcole. nous ne racontâmes l'entretien que d'une façon générale. Le soir même j'en notai les traits principaux et les jdu'ases les plus frap[)antes. Quelques jours après, je i-encontrai mon compagnon à la bibliothèque de l'Ecole. Chacun de nous avait un livi'e en main. « Que lis-tu là? luidis-je. — René. Et toi ? — L'Itinéraire. » Tous deux nous avions éprouvé le besoin de retrouver l'homme aimé, admiré, de nous replonger dans ses maîtresses œuvres.
220 MELANGES EN l'HOSE.
Jai, depuis, rendu à Chateaubriand une autre visite : c'était à Saint-Malo, sur ce rocher oh il a voulu dormir son sommeil terrestre, au bruit de cette mer qui a, comme lui. ses caresses et ses colères, ses temi)ètes et ses accalmies, ses flots purs et ses bas-fonds limoneux : qui nous fatigue, comme lui. de ses caprices inexpliqués, et se plaint, comme lui. sans raison. En est-elle moins grande, moins sublime, moins féconde en ses profondeurs, moins divine en ses secrets ? Ne sommes-nous pas toujours attirés et fascinés ?