‹ Mélanges et fragmentsChapitre 19 sur 23 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Essai sur Amyot et les traducteurs français au xvie siècle, précédé d'un Éloge d' Amyot , qui a obtenu l'accessit du prix d'éloquence décerné par l'Académie française dans sa séance du & juillet 1849, par Auguste de Blignières, agrégé pour les classes des lettres, professeur de rhétorique au collège Stanislas. Paris, imprimerie de Crapelet, librairie d'Auguste Durand, 1851 , 1 vol. in-S de 466 pages.

C'est avec un sentiment douloureux que nous rendons compte de ce livre , devenu, à peine publié, comme le monument funèbre de son jeune auteur. M. Auguste de Blignières ne comptait guère que vingt-cinq ou vingt-six ans lorsque la maladie est venue l'enlever, le mois d'octobre dernier, aux espérances d'une carrière commencée sous les plus heureux auspices. De bonne heure , d'honorables traditions de famille et les succès de ses premières études l'avaient destiné à l'enseignement public. Sorti avec éclat des difficiles épreuves de l'agrégation , il avait pris place au premier rang de ces maîtres doctes et graves, dévoués et modestes, qu'ont produits en grand nombre, depuis quarante ans , les générations diverses de l'Université. Il professait la rhétorique

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dans un des collèges de Paris, et joignait au zèle de ses fonctions ce qui en est naturellement si voisin , ce qui l'élève et le féconde, le goût des lettres sérieuses , le désir de s'y faire un nom par des œuvres à la fois solides et élégantes. Un Éloge d'Amyot auquel l'Académie française a décerné, en 18i'.>, l'accessit du prix d'éloquence, le plaçant dans son estime, pour la rectitude des jugements, la délicatesse des pensées , la pureté et l'agrément de style , fort près du discours couronné , témoignait heureusement de cette vocation et annonçait un critique appelé à porter dans l'histoire littéraire une curiosité érudite, une sagacité pénétrante, des formes d'exposition régulières et pures , beaucoup de goût et d'élégance. C'est cet Éloge , dont l'auteur ne s'est pas hâté de se prévaloir, dont il a retardé deux ans entiers la publication , qui ouvre le volume auquel nous consacrons le présent article. Il y est comme le point de départ d'études trèsapprofondies où se développe, avec une grande abondance de détails instructifs et piquants , ce qui, d'après les convenantes académiques, n'avait dû être exprimé dans VÉloyB que d'une manière générale.

Peut-être, disons-le d'abord pour commencer par la part delà critique , eette disposition, en soi fort naturelle, a-t- elle amené, cependant, quelques défauts j reprochés par de bons juges à l'ouvrage de M. de Blignières: une persistance 1 1 < »|» continue dans un ton oratoire , dans une dignité, un soin de style j qui èusserit dû Be mélanger davantage d'abandon et de simplicité, en passant du discours à la dissertation ; un retour trop Fréquent a certains ordres de faits el d'idées j si leur trop grande dispersion dans les divers chapitres, les notes fort multipliées, les éclaircissements étendus dont M compose le livre. Ce sont là des imperfections très-pardonnables a une œuvre de début. Dans d'autres productions, si elles eussent été aecprdées ■ la \ ie si courte , au talynt plein d'espérances de M. de Blignières, il fût certainement arrivé a ce qui pouvait lui manquer encore, je veux direplusd'unité dans la conception générale, plus de variété j de rapidité, d'aisance dans le langage.

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De telles remarques, qui ont leur sévérité, sont en même temps un hommage au goût du jeune .Vrivain, d'une part, pour les recherches consciencieuses et patientes, les informations exactes et complètes ; de l'autre, pour la politesse, la distinction du style. Heureux qui ne pèche que par l'excès de qualités si recommandables et si rares !

Mais il est temps d'entrer dans l'analyse des morceaux où se continue et s'achève i Étage d'Amyot. C'est une élude sur sa vie ; ce sont, en douze chapitres , des recherches sur ses ouvrages.

D'abord, M. de Blignières s'applique, après Bayle et d'autres critiques, mais souvent avec des raisons qui lui sont propres, à dégager la biographie d'Amyot de l'espèce de légende romanesque qu'y ont mêlée indiscrètement, sans profit pour son intérêt véritable, Saint-Réal et Varillas. Il réduit à sa juste mesure le rôle trop considérable, trop oratoire , que lui t'ait jouer au concile de Trente le grave de Thou ; il défend son caractère contre quelques interprétations fâcheuses qu'a données de sa conduite dans des temps difficiles le même historien, contre quelques imputations malveillantes légèrement répétées par Brantôme d'après desmédisances decour. De là des discussions où se montre chez le panégyriste, encore ému des aimables vertus, des mérites gracieux et charmants qu'il vient de célébrer avec une sympathie souvent éloquente, un sage esprit de critique, cherchant sincèrement le vrai, si diversement défiguré, même par l'histoire , et faisant apparaître successivement dans leur réalité, sans additions tinp complaisantes, sans restrictions trop sévères, les divers personnages harmonieusement mêlés dans la personne d'Amyot : le pauvre enfant du peuple élevé à la science, à la gloire, à la fortune, par l'énergie et la persévérance de ses efforts, aidés de quelques circonstances favorables; l'instituteur tendre et dévoué de deux rois qu'il n'a pas dépendu de lui de former pour un meilleur et moins coupable avenir, dont il a vertueusement détesté les cfiiûfeSj ••(, dans son inébranlable fidélité, sa reconnaissance, son affection constantes, déploré les malheurs; l'éfêÇue zélé qui, sur la fin de sa

vie, répare avec ardeur, avec courage, par l'étude de la théologie, par l'exercice de la parole sainte, une préparation imparfaite à une mission tardivement imposée ; le catholique sincère, le loyal sujet , le bon citoyen qui se ménage de son mieux, avec une honnêteté non toujours exempte de faiblesse, au milieu des passions ennemies , des principes contradictoires , des devoirs inconciliables d'un siècle de factions religieuses et politiques ; enfin, pendant tout le cours d'une longue vie si diversement occupée, si distraite, par les prospérités d'abord, et, à la fin, par d'amères disgrâces, le savant, l'écrivain, toujours fidèle à sa vocation première, qui ne cesse pas un seul instant de travailler à enrichir le génie français des trésors de l'imagination et de la sagesse antiques , à développer par le commerce de la Grèce les vertus natives de notre idiome, à être, comme l'a dit de bonne heure avec vérité l'un de ses premiers panégyristes, son disciple, son ami , son éditeur Frédéric Morel , « l'illustrateur et amplificateur de nostre langue françoise1. -

Les nombreux ouvrages par lesquels Amyot a si heureusement accompli une si noble tâche , ses traductions d'Héliodore, de Longus, de Diodore de Sicile, enfin et surtout de Plutarque, ont été pour M. de Blignières l'occasion de recherches très-nombreuses, très-variées, très-précises, et, par conséquent, de chapitres instructifs et intéressante (tu y trouve, avec l'histoire de ces romans, de ces histoires, de ces traités de morale qu'a entrepris de dérober à l'antiquité et que nous a réellement donnés l'habile et illustre interprète, l'histoire des traductions elles-mêmes. De quelles éditions, ou, à leur défaut, de quels manuscrits , de quelles versions antérieures, soit en latin, soit plus rarement en français, a pu s'aider Amyot? De quels savants a-t-il pu mettre à profit les commentaires, les observations, les conseils? A quelles époques ont été écrites ou retouchées, publiées pour la première fuis ou éditées de nouveau , ses diverses traductions ? Dans quelles circonstances se sont-elles produites? Quels en

1. AdrprHstcment de l'édition de Plulnrqup d'Amyot donnée en ICI 9.

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ont été l'opportunité, le succès , l'influence? Quelle action ont-elles exercée, et dans leur temps et plus tard, sur le développement de notre langue et de notre littérature? M. de Blignières répond à toutes ces questions , et à d'autres encore que j'omets , en critique à la fois érudit et judicieux. 11 serait trop long d'entrer dans le détail de tous les faits qu'il remet en lumière , et des considérations , des vues qu'il en tire. Faisons-les connaître seulement par quelques exemples.

On voit dans les chapitres consacrés à ces traductions d'Héliodore et de Longus , qui furent le délassement de la jeunesse studieuse d'Amyot et le premier essai de son t-.dent, que la fortune des deux ouvrages fut assez diverse. De Théagène et de Chariclée, de leurs vertueuses amours, des aventures, des situations où paraissent la constance de leur affection mutuelle et la délicatesse de leurs sentiments, s'inspirèrent à l'envi au xvie siècle, au xvne,le roman pastoral et le roman héroïque, y compris même Zaïde. Le Tasse, pendant son séjour en France, ne lut pas l'Héliodore d'Amyot sans qu'il en passât plus tard quelque chose dans son épopée. Racine aussi se souvint longtemps des lectures furtives qu'il avait faites , dans son enfance, à Port-Royal, du romancier grec, et peut-être de son traducteur français. Si, sur le conseil de Molière, lors de ses débuts dramatiques, il renonça à en tirer une pièce de théâtre , ses tragédies , et particulièrement Bajazet, en reproduisirent quelquefois les sentiments et les situations. Daphnis et Ghloé, par trop de liberté, et, comme on disait, de privautés*, jouissaient alors de moins de faveur auprès du public français que les héros de Y Histoire éthiopiquc. Il en fut bien autrement quelques années après, sous le gouvernement de ce prince qui ne dédaigna pas d'éditer, et, comme nous disons aujourd'hui , d'illustrer les scènes les plus libres , les moins voilées de la pastorale de Longus. Je réduis à quelques traits l'histoire de ces vicissitudes du goût public , suivies

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