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I. Bayle, Dict. phil., art. LOKGOS

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par M. de Blignières, dans leur détail, avec une curieuse sagacité.

Ailleurs, dans la traduction de Diodore de Sicile , publiée par Amyot à son retour d'Italie, il démêle, parmi des expressions et des tours renouvelés de la langue grecque, quelquesuns de ces italianismes contre lesquels , en ce temps , réclamait si vivement Henri Estienne.

L'attention qu'il donne à la bibliographie de son auieur le conduit à cette observation , que la fortune de la traduction de Plutarque , marquée au xvT siècle par la fréquence des éditions, semble s'arrêter vers 1020. Une nouvelle langue tend à se former; de nouvelles habitudes de goût s'introduisent. Amyot, moins souvent réimprimé, trouve bientôt, même dans l'Académie qui l'a inscrit au premier rang des écrivains dont elle invoquera l'autorité, d'âpres censeurs, et, qui pis est, des traducteur^. Boileau, il est vrai, réclame; et c'est encore Amyot, Amyot un peu amendé, que Racine lit à Louis XIV. Plutarque, toutefois, qui semblait sa propriété exclusive, passe à d'autres interprètes. Il neleur demeurera pas: à dater de 17S.5, un flot toujours croissant d'éditions nouvelles de l'antique traduction atteste , cela n'échappe pas à M. de Blignières, que la faveur publique lui est revenue.

Depuis, la continuité, l'unanimité des éloges prodigués à Amyot n'a guère été interrompue qu'une fois , lorsque Courier, complétant par une rencontre heureuse, corrigeant savamment, rajeunissant avec art sa traduction de Longus , prit de là occasion de renouveler à son égard les sévérités passablement brutales do Méziriac. M. de Blignières a dû défendre son auteur contre Méziriac et contre Courier; il l'a fait avec v.rlr et succès. D/une part , il a considérablement réduit ce chiffre de deux mille fautes que l'ancien académicien disait avoir relevées dans la traduction de Plutarque ; et, pour celles qu'on n'en peut déduire, il a montré qu'il n'était que juste d'en absoudre un traducteur, d'ailleur.- si docte, venu l'un des premiers, quelquefois même le premier, à une tâche que le mauvais état des textes, l'insufti-

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sance, l'absence des secours, le grand nombre des ouvrages, la variole des sujets, rendaient si difficile. D'un autre côté, passant condamnation sur les erreurs de sens et même sur les défauts de style repris par Courier, il a fort heureusement développé cette idée, que l'habile artisan de langage a trop abusé envers son vieux prédécesseur de la précision moderne que, par un procédé artificiel, il introduisait parmi ses grâces un peu luxuriantes.

Sans doute, l'aimable facilité d'Amyot est quelquefois verbeuse; sa phrase, d'une grâce naïve, n'est pas toujours sans langueur et sans embarras. M. de Blignières l'admire avec trop de discernement pour n'en point convenir. Il dit fort bien , par exemple , comment, dans ses efforts souvent heureux pour transporter dans notre langue non-seulemenl certains mots , certaines expressions de la langue grecque , mais encore quelque chose de son allure périodique, ce qu'il cherche lui échappe assez fréquemment.

« Amyot fait de son mieux pour nous approprier l'ordonnance et la logique des langues anciennes. Il essaye de modeler notre phrase sur la phrase antique, de la partager, de la suspendre , de la déployer de même; mais, en essayant de reproduire cette architecture majestueuse et savante, il lui arrive plus d'une fois d'en confondre les pièces. II s'aventure avec Plutarque dans une longue phrase; sa période et la période ancienne s'embrouillent de concert : mais le grec est plus souple; avec l'inversion et la désinence, il se dégage sans peine; notre bon Amyot reste embarrassé dans les circuits où il s'est imprudemment engagé; il appelle à son aide les conjonctions, les pronoms, toutes les liaisons du discours, cherche péniblement une issue et ne s'en lire que d'un pas traînant et boiteux, en laissant même parfois une partie de sa période en chemin1. D'autres fois, cependant, il me-

1. Les mêmes restrictions se trouvent dans le discours de M. Am Pommier, et fort ingénieusement exprimées :

« .... La pénurie des termes n'est pas le défaut 'l'Amyot, ce serait plutôt leur profusion; il y a un peu de ce que Cicéron appalail Le style asiatique. Dans son désir d'arrondir sa phrase , il la munir parfois trop exactement sur celle du modèle. Il s'engage alors dans d'interminables

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sure mieux sa route; sa période est pleine sans être surchargée, se complique sans s'embrouiller; sa phrase, mieux soutenue peut, sans se heurter, fournir une longue carrière. Il est alors éloquent avec Plutarque, et ni la fermeté ni la plénitude oratoire ne manquent à son langage. Il atteint à cette énergie continue d'une diction égale dans sa force et libre dans ses mouvements ; il rend , d'un tour animé, les vives et grandes peintures où Plutarque excelle; il reproduit d'un style plein de verve, dans une phrase fortement développée ou heureusement précipitée et suspendue, la haute éloquence du philosophe , les déclamations même du rhéteur. »

Nous pourrions extraire du livre de M. de Blignières bien d'autres passages, également écrits d'un style délicat, élégant, où les mérites et les imperfections de l'œuvre d'Amyot sont appréciés avec la même justesse. Il s'y trouve, entre autres, d'excellentes choses sur un sujet qui avait déjà, lui-même en fait la remarque et il s'honore en la faisant,heureusem<nt inspiré son vainqueur académique, M. Amédée Pommier * :

parenthèses, dans des circuits et des labyrinthes de paroles qui mettent le lecteur hors d'haleine ; et son expression, molle et abondante, flotte sur la pensée comme un vêtement d'une ampleur excessive, au lieu de ressembler à ces draperies de la statuaire qui serrent de près la forme et accusent le nu.... »

1 . Citons encore , à ce sujet , quelques traits du discours de M. Amédée Pommier :

« .. . Les mots ne répondent plus aux choses. Ces expressions dépaysées produisent l'effet d'un travestissement : on croit voir les grands nommes d'Athènes et de Rome accoutrés en échevins ou en quarteniers, et l'on est tout surpiis de retrouver au Capitole et an Parthénon la langue et les costumes du Parloir aux bourgeois. Amyot vous entretiendra, du plus grand sérieux et avec une bonne foi presque comique, du parlement des Amphyctions et d'Anaxagoras accusé d'hérésie. Vous trouverez, dans son antiquité à lui, des sergents , des prévôts, des syndics , le clergé, les gens d'église, des religieuses, des sacristain*, des marguilliers. Il force Diodore à parler tournois, gendarmerie, dagues, salades, morions, halecrets , brigandines. Il donne à Léonidas, au pas des Thermopyles, des maréchaux de camp. Bref, il n'est pas jusqu'à la Campanie dont il ne fasse bravement la Champagne, et ce n'est pn quelque étonnement qu'on voit ceux de Cartilage envoyer à ceux d'Ëgeste cinq mille combattants de leur pays de Libye, et huit tenu Champenois.... »

il s'agit de l'universel déguisement qui , dans le français d'Amyot, fait apparaître, sous des appellations, des désignations toutes modernes, les usages, les institutions, chaque détail de la vie des anciens. C'est un procédé analogue à celui par lequel de Thou, à la même époque, habillait dans son latin, complètement à l'antique, la vie moderne. C'est en même temps tout le contraire de cette affectation qui nous fait poursuivre aujourd'hui, par la transcription pédante de noms purement grecs et latins, par le soin scrupuleux d'éviter leurs équivalents reçus, ce que nous appelons la couleur locale. M. de Blignières, à qui ces rapprochements n'échappent pas, s'applique, du reste, à établir que l'espèce d'infidélité justement reprochée à Amyot est celle de tous les traducteurs de cet âge, et même aussi de l'âge suivant ; qu'elle appartient à un temps où, par la traduction , on se propose surtout de conquérir, au profit de notre littérature, de notre langue, dénuées encore de monuments qui leur soient propres, les monuments du génie antique, où on en prend, pour ainsi dire, possession même par cette liberté qui les ajuste, les accommode sans façon à nos habitudes de vie , à notre manière de sentir et de parler. Toutefois, il distingue finement entre les infidèles du xvie siècle et celles du xvne : « Le xvie siècle, dit-il (on nous saura gré de répéter encore ses paroles), tout en interprétant l'antiquité à sa façon, respecte du moins ses modèles et les admire de bonne foi , tels qu'il peut les entendre et qu'on sait les lui rendre. Le xvue, qu'il l'avoue hautement ou qu'il s'en défende, s'estime au fond plus judicieux et plus poli, et tiendrait souvent pour de médiocres présents les œuvres qu'on lui donnerait sans les ajuster à sa guise La traduction s'était accommodée d'abord à notre inexpérience ; elle s'accommode alors à nos dédaigneuses préventions Le traducteur du xvie siècle

c'est plutôt l'interprète sincère, qui, abaissant pour la première fois entre les anciens et nous la barrière du langage , n'a pas assez mesuré encore les différences de civilisation et de génie, et confond un peu tous les temps ; le traducteur du xvne siècle, c'est le censeur délicat, le correcteur officieux

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qui, ne connaissant qu'un seul type de la politesse et du bel usage, en rapproche ses originaux toutes les fois qu'ils s'en écartent , et compte parmi les attributions de son rôle le soin de leur suggérer ce qu'ils auraient plus élégamment dit, si Dieu leur avait donné tout l'esprit de leur interprète et la faveur de naître dans son pays et dans son temps. »

C'est ici le lieu de marquer ce qui constitue le caractère principal, ce qui fait surtout le prix du livre de M. de Blignières. L'image du grand traducteur s'y encadre dans une sorte d'histoire de la traduction en France : on y suit, ça et là, le travail de tant d'hommes laborieux qui, dès le xine siècle, sous Philippe le Bel, Charles V , Charles VIII , Louis XII, François Ier et ses successeurs, répondant à l'appel de ces rois , et quelquefois investis par eux comme d'un office public de traducteur, s'occupent à l'envi , d'abord, de faire l'éducation des esprits en mettant à leur portée les connaissances et les idées des anciens, plus tard de former à la même école la langue elle-même. Parmi tous ces traducteurs, et particulièrement ceux du xvi' siècle, auxquels a dû s'arrêter de prél'éivnre M. de Blignières, racontant leur vie, énumérant et extrayant leurs ouvrages, caractérisant leur manière, au milieu des Seyssel, des Dolet, des Le Roj , des Vigenère, des Du Pinet, des La Boétie, des Du Vair, Mb., ressort Amyot , qui apporte à la môtne tâche et mêle à un art analogue des qualités d'écrivain supérieures, un charme suprême, celui qu'a si bien exprimé, avec d'autres plus souvent cités, ce même Frédéric Moreldont nous rapportions plus haut quelques paroles : « M. Amyot, dit-il, le faisant parler françois (Plutarque), luy a snui donner Dette niesimgravité en sa phrase françois* qu'il avoit en ses termes grecs, voire avec plus de grâce et de douceur, ce semble , l'ayant sursemé d'un certain miel délicieusement coulant, qui charme et l'esprit et l'oreille en ceste aimable ambroisie dont il est plein1.»

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