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de la conscience humaine, la rend plus Bévère encore et plus pure, lui montre sous un jour plus clair ce qu'elle entrc\o\ait déjà . lui ouvre de nouveaux points de vue, La hausse à de uouvelles vertus, lui commande la justice et la sainteté au o d'un Dieu lui-même juste et saint. Le paganisme, au lieu de consacrer el d'affermir ainsi le sentimenl nuirai, l'altère el le compromet. Pouvaitnu enseigner une morale une el constante, avec ces divinités si nombreuses, ennemies et rivales,, que leur histoire nous représente toujours en contestation et en guerre? Si, pour sauver l'inconséquence, on place la justice dans le décret qui émane de la volonté réunie de tous ces dieux, sur combien de
DE L'ENSEIGNEMENT RELIGIEl X. 33
points les trouvera -t-on d'accord? Et comment établir même que leur volonté s'accorde ! C'est là la thèse que Platon soutenait dans l'Eutyphron contre
le polythéisme. Quelle eût été d'ailleurs cette loi qu'on eût représentée comme l'expression d'une volonté divine si souvent coupable et vicieuse , parfois criminelle ? La conscience humaine eût protesté contre une morale qu'on eût voulu tirer de ces honteuses histoires et de ces fables déshonnêtes, et, comme le dit éloquemment le Vicaire savoyard, « le vice armé d'une autorité sacrée, descendait en vain du séjour éternel, l'instinct
moral le repoussait du cœur des humains La
sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables. » La morale du paganisme ne pouvait donc cesser d'être pernicieuse qu'en devenant inconséquente. Voilà pourquoi Platon proscrivait si sévèrement le vieil enseignement de la mythologie, et bannissait les poètes, « cette race généralement incapable de distinguer le bien du mal, » et dont les fictions sont pleines de dangers; car elles peuvent être cause « que nos citoyens, dit-il, adressent aux dieux des prières mal conçues, et leur demandent, sur les choses les plus importantes, tout le contraire de ce qu'il faut leur demander. »Nous devons croire que daus toutes les intelligences élevées, la philosophie, la conscience, et un sentiment religieux plus
34 DE L'ENSEIGNEMENT KELIGIELX.
pur modifiaient ces traditions que Platon condamnai t, et que les hommages des esprits éclairés, len prières des cœurs honnêtes montaient vers un autre dieu que celui qui trompait Amphitryon et mutilait Saturne. Les dieux qu'on invoquait dans toutes les grandes circonstances de la vie privée, dans toutes les grandes entreprises politiques, Les dieui dont Cicéron et Platon inscrivaient le nom en tète de leurs lois, n'étaient Certainement pas ceux dont se jouaient Aristophane et Plante. Cependant tous en public accomplissaient les mêmes actes; c'étaient , au moins en apparence, les mêmes di\ initésque tout le monde adorait. -Mais quelle que fût l'attitude de la [dupait des esprits éclaires, des philosophes, des politiques* quelque bonne volonté qnils eussent de respecter les croyances) tout en conservant, en répandant môme parfois des idées morales incompatibles avec les croyances, si bonne grâce qu'ils missent à ne pas toucher, extérieurement du moins, à l'édifice, il est manifeste qu'on ce pouvait, à la faveur de cette convention tacite, de cette unanimité toute apparente, réconcilier la morale et la mythologie païenne, appuyer l'use sur l'autre, prêcher la continence au nom de Jupiter, la douceur au nom <\r Juuon, la probité au nom de Mercure. La contradiction ne pouvait être pallier qu'à la condition de substituer la morale philosophique à la morale religieuse, d'écarter les souvenirs mythologiques, de ne nommer les dieux qu'en termes généraux,
de déguiser enfin toutes les conséquences légitimes de l'histoire du paganisme, et il en résulta que la société ancienne ne put jamais recevoir de sa religion cet enseignement moral que la société moderne a reçu, et reçoit encore tous les jours d'un culte, qui n'est que conséquent avec lui-même en parlant de vertu et de pureté morale.
D'ailleurs la religion païenne n'avait pas besoin , comme le christianisme, de cet enseignement qui éclaire chaque intelligence de toute la lumière qu'elle peut recevoir. Religion tout extérieure , s'adressant, pour ainsi dire, aux dehors de l'âme, n'éveillant pas en elle ces sentiments qui reposent au fond de la conscience, ne dominant l'homme que par le respect ou par la crainte, le paganisme pouvait se passer plutôt de cette instruction à laquelle le christianisme attache Un si haut prix. Pour gouverner la multitude par l'influence religieuse, c'était assez de ces connaissances religieuses répandues dans la foule, et transmises par la tradition de chaque jour, des cérémonies auxquelles assistait le peuple, des fêtes qui lui rappelaient ses dieux , des présages dont on l'effravait, des oracles qu'on lui révélait quelquefois. Pour respecter, il ne fallait qu'apercevoir de loin ; pour craindre, il n'était nécessaire que d'entrevoir; il importait peu que chacun connût bien tous les dogmes , comprît les vérités tout entières, acceptât toutes les conséquences. Mais le christianisme a une prétention plus haute, il fait intervenir Dieu plus di-
36 de l'enseignement religieux.
rectement dans la conscience humaine, et pour lui la crainte n'est pas le terme, mais seulement le commencement de la sagesse. Avec lui . la religion est devenue une puissance morale, ayant sa philosophie qu'elle veut établir dans l'esprit humain, ses doctrines qu'elle annonce comme les seules véritablement salutaires et efficaces, ses vertus propres qu'elle prétend plus parfaites que les vertus seulement humaines. 11 a ses consolations à répandre, ses grâces à distribuer; il veut pénétrer, par ses enseignements, dans la société, dans la famille, dans la vie de chacun, et s'emparer du vieil homme pour le renouveler. 11 prescrit certains devoirs, certaines pratiques, dont il faut avilir bien mesuré l'étendue pour s'en acquitter avec quelque mérite, ou plutôt pour ne pas devenir coupable de profanation. 11 enseigne qu'il est «lu plus grave intérêt pour chacun de bien connaître quel est le Dieu qu'il invoque, comment ce Dieu a manifesté sa puissance tt sa volonté, vers quelle fin marche L'homme, comment il doit régler sa conduite, et quel prix Dieu met à ses récompenses; c'est faire une part bien plus large à la raison et à la dignité humaines. Voilà pourquoi l'Eglise a fait tant d'efforts pour constituer et propager partout une instrm tion religieuse furie et complète; elle a voulu en étendre le bienfait à toutes ces âmes, dont chacune esl si précieuse au Dieu qui la créa et qui 1 a rachetée.
THEOPHRASTE ET LA BRUYERE
Ce morceau paraît appartenir à la même époque et au même ordre d'idées et d'exercices que celui qui précède. Toutefois, nous sommes portés à croire qu'il se rattachait, dans la pensée de l'auteur, à un travail plus considérable sur les moralistes anciens et modernes , dont nous avons trouvé une esquisse dans ses papiers.
THEOPHRASTE ET LA BRUYERE.
Le genre des caractères, qui suppose une observation attentive et réfléchie , qui saisit des nuances délicates, n'a pu naître qu'assez tard dans l'histoire de la littérature et de l'esprit humain. Ce n'est pas qu'il n'y ait dans Homère des caractères et des mœurs , comme il y a des passions ; mais les peintures de l'Iliade et de YOdyssée ne sont que le travail instinctif de l'imagination populaire, recueillant dans la tradition quelques grands traits de mœurs, qu'elle idéalise et dessine plus fortement, et dont un génie poétique heureusement inspiré compose son tableau. Ce n'est pas qu'il n'y ait non plus dans les poètes gnomiques , ces moralistes de la civilisation à son enfance, dans Hésiode et dans ceux qui le suivirent , quelques essais de caractères que le poëte prend pour modèles, et où il fait reconnaître les vertus qu'il conseille, les vices dont il dissuade; mais ce sont là des ébauches, qui attendent pour devenir de véritables portraits la
sagacité patiente d'un philosophe. La philosophie primitive, égarée dans des recherches cosmologicpies, n'avait rien produit de pareil. Avec Socrate , son regard est ramené sur l'homme ; avec Iristote, L'âme est soumise à une analyse curieuse et profonde; ses opérations sont définies, les lois de son développement sont observées, décrites, classées; la philosophie est assez avancée dans la science du cœur humain pour essayer, sous sa forme définitive, le genre des caractères. Aristote ouvre la voie. Dans sa Rhétorique, pour montrer à L'orateur quelles sont les conditions diverses auxquelles il faut savoir plier sa parole et mesurer ses moyens de persuasion, il décrit 1rs mœurs des trois â<i'es de la vie, et sa description peste supérieure par la justesse et L'abondance des vues à toutes les imitations qui en ont été faites depuis; il dépeint les uneurs des diverses conditions et des diverses fortunes, celles même qui sonl particulières aux différents gouvernements, et ces peintures tracées par la main habile d'un observateur profond, renferment une vérité générale, qui, aujourd'hui encore, se reconnaît sans peine. Dans sa Morale, il examine toutes les vertus, il en fixe L'objet e1 La mesure, il les place comme un moyen ternie entre deux extrêmes qui chacun sont un vice; mais cette définition îles vertus par L'excès ou par Le défaut, outre qu'elle laisse tout à fait à l'arbitraire la détermination du point intermédiaire, est plutôt une théorie incomplète et peu profonde de
La vertu qu'une étude propre à jeter des lumières sur l'histoire , sur les diversités et sur les faiblesses du cœur humain. C'est à l'école de ce maître que se forma Théophraste qui fidèle à la même méthode, avec moins de sagacité, mais avec le même ordre et aussi les mêmes défauts dans l'exposition, recueille des observations sur les caractères, les range sous certains chefs, et nous les transmet tout empreintes de la forme aristotélique. Ce recueil trouve, après Théophraste , quelques imitateurs , Lycon , Satyrus , Dion Chrysostôme ; d'ailleurs la philosophie morale en se développant, développe l'observation et l'étude des caractères; et si l'antiquité ne nous lègue pas d'autre ouvrage exclusivement consacré à un travail analogue , tous les livres qui traitent de la philosophie pratique ou qui y touchent par quelques points , contiennent des peintures originales et indépendantes qui retracent les ridicules et les vices de l'homme. Le portrait du Glorieux dans la première Rhétorique de Cicéron , petit tableau vif et animé , imité de Théophraste, sans doute, mais bien supérieur à son original ; quelques pages où Sénèque raille la délicatesse outrée des mœurs de son époque et les faiblesses que combat la doctrine stoïcienne; plusieurs morceaux des œuvres morales de Plutarque, et surtout de son traité sur la différence de Vami cl du fiai leur; quelques portraits satiriques de Lucien,, complètent à peu près l'héritage qui peut être
recueilli dans la littérature ancienne depuis Théophraste.
Avant La Bruyère , la philosophie et la littérature modernes n'étaient pas restées étrangères à ce genre de description qui prend pour objet l'àme humaine elle-même , et où les modernes semblent s'être bien plus exercés, et avoir bien plus excellé que les anciens. Montaigne s'était plu à dépeindre les caractères et les humeurs, celles d'autrui et surtout les siennes propres. Sans parler des antres ouvrages où les traits de mœurs se rencontraient à chaque pas, sans parler, par exemple, des sermons de Bossuet, qui, il est vrai, n'étaient pas encore imprimés, il y avait an xvne siècle deux ouvri de morale qui étaient entre les mains de tout le inonde : les Pensées de Pascal , et les Ma.ri?7ies de La Rochefoucauld; et bien que ni l'un ni l'antre ne eontînt particulièrement des portraits, un pouvait \ lire des traits moraux d'une férité profonde, et souvenl même composer de ces traits réunis un ensemble, un tableau complet et achevé, qui représentât Ûdèlemenl une des laces de l'âme humaine. Mais le plan de La Bruyère dépassait celui de ses deux prédécesseurs; aus observations générales, il voulait joindre des portraits : il se proposait de peindre les âges, les sexes el les conditions, sr
les vices, les l';iib!es et le ridicule qui y soin attachés. En outre, il ne reniait pas seulement, comme Pascal, l'aire servir la métaphysique à la
religion , et rendre l'homme chrétien ; il ne voulait pas seulement, comme La Rochefoucauld, observer que l'amour-propre est dans l'homme la cause de toutes ses faiblesses. Aussi son livre était vraiment original dans la littérature moderne. Il devait avoir des imitateurs , mais on peut presque dire qu'il n'avait pas eu de modèles. Jusqu'à quel point peut-on dire de même que les Caractères de La Bruyère n'avaient pas leur modèle dans la littérature ancienne? Jusqu'à quel point La Bruyère a-t-il été imitateur, et que doit-il aux Caractères de Théophraste? Quel rapport y a-t-il entre ces deux ouvrages qui portent le même titre ?
La Bruyère connaissait bien Théophraste, il l'avait beaucoup étudié, il l'avait traduit, il l'a apprécié avec bonheur dans une préface qui précède sa traduction. Cette traduction parut en tête de l'ouvrage original de l'auteur français. Les nouveaux caractères ne semblaient même qu'un appendice que La Bruyère ajoutait « dans l'esprit de contenter ceux qui reçoivent froidement tout ce qui appartient aux étrangers et aux anciens , et qui n'estiment que leurs mœurs. » Il explique, il justifie même la forme nouvelle qu'il a donnée à son ouvrage , « soit parce qu'il est toujours pernicieux de poursuivre le travail d'autrui , surtout si c'est d'un ancien ou d'un auteur d'une grande réputation, » soit parce que la figure qu'emploie Théophraste pourrait beaucoup moins réussir « si elle était traitée
par un génie fort inférieur au sien. » L'ouvrage original , comme on le voit, est bien modestement annoncé; mais ne jugeons sur ce respect et sur cette défiance «le soi-même ni du mérite du disciple d'Annoté, ni «le (fini de railleur français. A prendre l'opinion «les imitateurs, ou tout au moins des auteurs venus après quelques grands modèles antiques , notre littérature serait an xvue siècle bien souvent inférieure et secondaire; il semblerait qu'elle est une décadence et non un progrès.
Mais d'abord quelle est L'authenticité de l'ouvrage grec? Il ne nous est parvenu que par fragments, mais tous les manuscrits sans exception portent le nom de Tliéopbraste , à qui Diogène de Laérce at-
liil en effet deux ouvrages intitulés : qOucoi yxpa/t-
77:2:. 11 ne semble pas que le scepticisme de la critique philologique puisse trouver des raisons su l'Usantes pour lui contester la propriété du petit recueil qui nous est parvenu sous ce titre même. Si plusieurs caractères ont été récemment découvris, cl ne se trouvent pas dans tous les manuscrits, tout le risque que court le recueil, c'est que ceux-là soient apocrypbes. S'il y a çà et là quelques incertitudes, si quelques chapitres semblent ne pas bieu convenir au même personnage, tout ce qu'on en peut conclure, c'est que le texte est altéré. Ou bien faut-il croire que ces courts chapitres, avec leur uniformité de procédés, le retour continuel et monotone des mêmes termes,
qui semblent trahir l'abréviateur qui résume, ne sont que des extraits plus ou moins étendus faits par des copistes , par quelque élève de l'école de Théophraste qui aurait recueilli les leçons, traduit et transmis les idées de son maître? Ainsi posée, la question semble presque impossible à résoudre ; quand on se lance dans le champ des conjectures, on trouve un sol mouvant et une étendue sans limites. Tout en respectant l'autorité des manuscrits et de la tradition, nous pouvons, ce semble, expliquer naturellement la forme de ce recueil, et les mérites et les imperfections qu'il nous présente, tel qu'il nous est parvenu.
Aristote avait toujours été peu soucieux de la forme, il n'avait pas cherché à la rendre attrayante ni surtout variée. Au milieu de la multiplicité de ses études et de ses travaux, dans l'universalité prodigieuse de ses connaissances, avec cette fécondité inépuisable de son génie, il semble qu'il n'ait pas trouvé le temps de diversifier son expression , de chercher pour sa pensée des formes qui pussent intéresser l'imagination au travail de l'intelligence et soulager l'effort de l'esprit. En outre, la sévérité de sa méthode , les habitudes symétriques et régulières de sa pensée, ces procédés exacts et si savamment ordonnés de sa profonde analyse, tout cela a passé dans son style, et a contribué à cette sécheresse uniforme, à cette brièveté didactique qui se font voir dans tous ses écrits. C'est ainsi que, dans sa Rhétorique, quand
'lG THÉ0PHRAS1E ET LA BKUYÈRE.
il décrit les passions cl leurs causes, si ce n est peut-être dans la description des trois âges, il ne songe pas à présenter un tableau vivant et animé qui intéresse cl qui attache ; il se contente de fournir aux «dateurs une matière a étude et des ressources pour leur eloqueuce. Or, ces traditions se sonl conservées après lui dans son école; ces formes arides et didactiques, ses disciples les ont gardées, ci Théophraste, qui, avec un génie presque aussi universel que le sien, embrassa toute L'étendue des connaissances humaines, Théophraste, dis-je, fidèle a des habitudes traditionnelles que d'ailleurs il n'avait pas le temps de corriger, a écrit comme lui, sans souci de la i'onne ; il a poursuivi les analyses de son maître; il a appliqué aux diverses nuances des caractères l'esprit d'observation dont Arisiote lui avait donne l'exemple, et c'est encore avec les habitudes aristotéliques qu'il a écrit ses observations. Partout en effet on reconnaît la
trace du peiipaletisiue. Le recueil est distribué en
trente chapitres; ce sont des caractères différents; mais L'inconvénient de ces divisions multipliées, c'est qu'elles ne peuvent pas être bien nette- et bien tranchées. Il y a quatre nuances de l'avarice, quatre variétés de la ladrerje; il a fallu donner à chacune un nom particulier, pour être fidèle à la méthode
d \rislole; mais on a peine a voir comment tel ou tel
tgiit rentre dans cette division plutôt que dans celleci, se rapportée cette définition plutôt qu'à celle-là.
Si, sans établir tout d'abord une distinction, le moraliste m'eût présenté et eût fait ressortir successivement toutes les nuances, je les aurais peut-être reconnues et acceptées comme telles ; trop de symétrie m'a déconcerté, et il m'a semblé apercevoir plus de cadres que de portraits. Il en est ainsi pour la loquacité , ainsi pour l'arrogant et l'orgueilleux. Je vois en outre au début de tous les chapitres une définition ; je reconnais bien là encore l'usage, ou si l'on veut la manie de l'école d'Aristote. C'est ainsi qu'Aristote a tout défini dans tous ses ouvrages ; quelques-unes des définitions de caractères lui sont même empruntées. Mais rien n'est difficile comme de bien définir, et il nous semble que si l'on ne craignait de trop affirmer aujourd'hui , où il est si téméraire de prétendre déterminer les nuances dans une langue qu'on ne parle plus , nous trouverions que la définition est ou peu exacte , ou obscure, ou n'éclaircit pas beaucoup le mot défini, ou ne se rapporte pas tout à fait à la description qui suit. Chacun de ces tableaux est dessiné d'après un ordre toujours le même: il commence par la définition du vice, ou du défaut, ou du ridicule; puis vient immédiatement à côté du nom du personnage , ô ôwcpyi- <pavo; , ô atçypo/.ep^r,; , etc., cette forme toioÙtoç tiç oio;, ou àeîvo;... Les verbes qui suivent sont à l'infinitif; les petites circonstances où se manifeste le caractère en question se déroulent ainsi toujours au même temps, et le portrait s'achève pour qu'un
48 IIIÉOPHRASÏE ET LA BKIYÈKL.
second recommence de même, et dans celui-là comme dans l'autre, les diverses circonstances sont énumérées comme des phénomènes , classées de même, avec l'esprit méthodique qui préside aux observations de l'historien de la nature, et toujours par celte unique figure qu'on appelle description ou énumération. Quant au style, c'est un style coupé : nulle transition; peu ou point de développements. \ mis croyez lire des notes préparées pour une leçon. Que conclure de tout cela? Que, content de donner à son recueil une portée philosophique, Théophraste n'a pas cherché à lui donner un caractère littéraire, et que, comme avait fait son maître, il eu a négligé la forme, pur toutefois dans son Style, élégant dans son expression, parce que, esprit heureusement doué, il écrit dans nue belle langue, mais ne cherchant pas à varier L'ordonnance de ses tableaux, à en renouveler la forme, plutôt attaché par habitude et par tradition à une certaine symétrie systématique d'exposition et de style.
Le plan de La Bruyère est plus Large, sa loi nie moins symétrique, sa composition plus variée, son dessin plus brillant et plus riche.
Et en effet, dans La Bruyère, il n'y a pas seulement des portraits; Le Cadre (le L'ouvrage français contient celui de L'ouvrage grec, mais il est bien plus \asfe cl comprend beaucoup d'autres choses. La Bruyère réunit en lui Théophraste et La Rochefoucauld, le peintre de portraits et l'auteur de maximes,
■DB0PI1RASTE ET Là BULYÉUt. i-9
L'histoire des mœurs d'un siècle. Il u'a pas voulu se renfermer dans la forme que Théopbraste avait donnée à son ouvrage, et il s'est autorisé d'un autre écrit du même philosophe, dont il ne nous reste que le nom transmis par Diogène de Laerce, et qui, sous le titre de Proverbes, contenait « des pièces détachées, comme des réflexions et des remarques; » il s'est ressouvenu aussi « que le premier et le plus grand livre de morale qui ait été fait porte le même nom dans les divines Ecritures, » et il >< s'est trouvé excité, par de si grands modèles, à suivre, selon ses forces, une semblable manière d'écrire des mœurs. » Il a donc rassemblé dans un même ouvrage ces diverses formes, tout en conservant le titre de Caractères à son livre plus étendu et plus complet que celui de Théophraste.
La Bruyère peint des caractères, mais ce ne sont pas seulement des traits individuels qu'il rassemble j il peint la société tout entière , ses diverses classes , ses diverses professions , chacune de ces petites sociétés qui vivent comme dans un monde à part d'intérêts et de préjugés au milieu de la grande société générale; il met en relief les prétentions, les torts, les ridicules de tous les âges, de toutes les fortunes, de tous les états, courtisans, magistrats, parvenus, la ville, la province; il rassemble tous ces traits qu'on ne peut pas attribuer à un seul individu, parce qu'ils lui sont communs avec son voisin, qu'ils ne sont pas attachés à telle ou telle
disposition de son esprit, mais qu'ils tiennent à des influences , à des causes universelles. Sans doute il \ a quelque chose de cette peinture générale de mœurs, dans un recueil de caractères particuliers, qui ont toujours une date et une patrie; mais ce sont des détails échappés a l'écrivain , des renseignements qu'il donne comme en passant, des conjectures qu'il laisse à tirer; il faut que le lecteur recompose le tableau , et encore ne pourra-t-il guère produire qu'une esquisse incomplète. La Bruyère donne ce tableau tout entier.
Le plan ^r< Caractères de La Bruyère et la forme moins étroite qu'il imprime à son ouvrage, lui permettent aussi d'embrasser l'histoire du cœur humain sous un point de vue bien plus élevé et avec bien plus d'ensemble. Théophraste observe dans une personne donnée une petite habitude, une tendance du caractère, il la décrit, la quitte, en reprend une autre-, il Bépare dune les divers aspects île L'âme humaine non pas par de grandes et larges divisions, mais par la considération isolée et successive des points de détail; il morcelé son sujet, ne voil rien à la fois, n'aperçoit l'âme humaine que par quelques-unes de ses faces, sans montrer le lien qui rattache entre elles toutes ces nuances. La Bruyère n'a pas de système tait à l'avance, de dénominations précises et spéciales, ni de lignes 'ti"ites où il d'enfermé. Son ouvrage ne pré-
sente qu'un petit nombre de grandes divisions, <>ù il est plus à Taise pour embrasser en même temps les laces principales du cœur humain, pour saisir l'ensemble des caractères, pour suivre toute l'histoire d'une passion ou d'un vice, et pour rassembler toutes les nuances qu'elle présente. Dans ce cadre commode, où sa pensée est contenue sans être obligée de se rétrécir, il peut tracer librement tous les ridicules d'une classe, toutes les habitudes d'une petite société, tous les effets divers d'un même sentiment, toutes les formes que peuvent prendre les défauts et les vices ; il peut faire voir les sexes , les caractères, les âges, les esprits différents, tantôt sous l'influence d'un même sentiment, comme l'amour, tantôt sous l'empire des mêmes préjugés de faste; il peut mettre en opposition les caractères et les éclairer ainsi d'une lumière plus vive par l'effet du contraste. Il n'a pas besoin d'intituler ses personnages, de donner à chacun un nom et une définition hasardeuse ; il se contente de les rapprocher, et par là il les fait mieux connaître. 11 réunit toutes les idées qui tiennent au même sujet; il ne les joint pas, il est vrai, par des transitions, et Boileau, auquel les transitions coûtaient tant de peine , et qui les avait si laborieusement cherchées dans sa satire sur les femmes, Boileau trouvait qu'il était bien commode de s'affranchir ainsi de la partie qu'il appelait la plus difficile de l'art d'écrire; mais bien que La Bruyère passe brusquement d'une idée
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à l'autre, et qu'il Bemble affecter même d'en déguiser l'enchaînement et de déconcerter son lecteur, néanmoins il ordonne son tableau, il en dispose non sans
ii m1 intention et un dessein suivi les diverses parlies: les réflexions et les portraits ne sont pas jetés au hasard, et comme ils se sont présentes à L'esprit de l'écrivain, ainsi que les pensées de La Rochefoucauld; 1rs chapitres eux-mêmes, et dans les chapitres, l'ordre des idées décèlent quelque arrangement et quelque disposition ; et si l'art est dissimulé, une lecture attentive le fait pourtant presque toujours reconnaître.
Parmi ces peintures plus générales des sentiments et des passions , la forme de La Bruyère admet des pensées détachées de toute sorte. Ces pensées sont tantôt des maximes morales qui éclairent n n sentiment caché et qui mettent au jour une faiblesse de l'âme, à L'exemple des Ma. cimes de La Rochefoucauld; tantôt des préceptes d'une philosophie chrétienne, des réflexions sur la nature et sur les choses humaines, à la manière de Pascal, comme dans le chapitre des Ouvrages de l'Esprit. Ici , \<»iis trouvez i\v> réflexions de critique littéraire, des remarques de i^< >û t , des appréciations et des parallèles d'écrivains; là, comme dans le chapitre iln Souverain on il'' la République, des pen-
- politiques sur la forme, les conditions et les avantages des gouvernements ; ailleurs des portraits historiques et des considérations sur les c\r-
THÉOPHiUSTE ET LA BRUYÈRE; 53
nements et les personnages contemporains , sur Richelieu, sur le prince d'Orange, sur Condé ,
sur Louis XIV, si reconnaissables , quand même ils ne sont pas nommés. Souvent La Bruyère touche aux points les plus délicats de la philosophie sociale, l'inégalité des conditions par exemple, ou bien, comme dans le chapitre des Esprits forts , il développe sur la religion et la morale des aperçus où n'éclatent pas la même puissance de logique et la même profondeur que chez Pascal, où ne se montre pas le même combat douloureux et terrible de l'âme, mais qui sont inspirés par cet esprit de discipline et de soumission chrétienne, alliée au culte sérieux de la philosophie, qui fut le caractère du siècle de Louis XIV et de toute la grande école des Descartes, des Bossuet, des Fénelon et des Arnauld. Ainsi nous découvrons dans les Caractères l'a colonie du christianisme, la discussion des preuves de l'existence de Dieu et de la religion catholique , c'est-àdire une opinion personnelle débattue et soutenue; ailleurs nous y trouverions encore d'autres plaidoyers, une protestation contre la morgue insolente d^s grands seigneurs, une page où l'écrivain revendique la dignité des gens de lettres. Ce n'est donc pas seulement un observateur qui nous transmet ses remarques , un témoin désintéressé qui expose, en s'effacant lui-même, ce qu'il a vu et. pénétré; il ne disparaît pas dans son œuvre, comme Théopbraste . comme La Rochefoucauld , comme
presque tous les moralistes, qui prétendent énoncer des vérités indépendantes de l'observateur qui les ;i surprises, omettent tout ce qui est sentiment particulier ou opinion individuelle, et, pour paraître juges impartiaux, ne veulent pas sembler parties intéressées. La Bruyère est heureusement infidèle à cette forme ordinaire du genre de littérature qu'il traite. Veut-il montrer volontairement l'homme , il parle de lui-même, il se met en scène, il dit ce qu'il a mi fi ce qu'il a senti, il laisse entrevoir ce qu'il a souffert, il conseille, il reprend, il s'indigne, il proteste, il en appelle à un autre temps des travers de ses contemporains. L'homme ne se révèle pas dans son œuvre pour ainsi dire à l'insu de l'écrivairi, comme flic/ La Rochefoucauld; il ne B'efïace pas, comme chez Théophraste, par cette puissance d'abstraction \ raimenl aristotélique, qui semble conduire à l'exactitude de l'analyse par l'indifférence; il y a quelque chose dans les œuvres de La Bruyère de plus personnel , et , si j'ose le dire, de plus subjectif. On voit aisément que les liuiiles de l'ouvrage français sont bien plus étendues (pie celles de l'original grec. Mais peut-être les deux ouvrages diffèrent-ils plus encore par la forme que par l'étendue du fonds. Le recueil de Théophraste, disions-nous, ne nous paraît guère présenter qu'un caractère philosophique ; il n'a pas un caractère et une forme littéraires. Lue l'urine variée, vive et riche, un art merveilleux d'exposition cl île style recommandenl
«au contraire l'ouvrage de La Bruyère, et, plus encore peut-être que le fonds, ils en constituent l'originalité. « L'écueil des ouvrages de ce genre, dit M. Suard , c'est la monotonie, m Et en effet, c'est là l'écueil contre lequel, je ne dirai pas a échoué, mais n'a pas cherché à lutter ïhéophraste. Cet écueil , comment La Bruyère y a-t-il échappé? « Des portraits, des observations de mœurs, des maximes générales, qui se succèdent sans liaison , voilà quels étaient les matériaux de son livre, m Mais des maximes successivement énoncées sous leur forme ordinaire , fatiguent doublement l'attention et par l'analogie de cette forme répétée, et par la diversité des pensées isolées qui transportent l'esprit brusquement et sans liaison d'une observation profonde, ou qui veut l'être, à une autre observation analogue. C'est ce qui arrive pour les pensées les plus fines et les plus délicates. De même les portraits courent risque de devenir bientôt fatigants, les procédés divers du peintre qui les trace semblent devoir bientôt s'épuiser. Comment échapper à ce danger? Par la vivacité de la forme, par la finesse et la délicatesse du tour, par la variété des mouvements et l'art de la composition. Et c'est là qu'éclate surtout le talent de La Bruyère. « Il est curieux d'observer, dit encore M. Suard, toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini, dans un cercle si borné, ses tours, ses couleurs , ses mouvements. »
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Il l'ail vivre ses personnages par L'habileté supérieure avec laquelle il les produit. Il les met en scène, il les fait penser, parler, agir de cent manières différentes, mais toujours avec une expression vive, animée, saisissante. C'est une histoire qu'il raconte, mais une histoire dont tous les détails frappent et intéressent, où tout s'explique, se suit, s'enchaîne; c'est une petite scène, où la situation se déroule, où l'acteur se trahit sans se nommer, et étale dans tout son jour le trait saillant de son caractère, souvent, comme dans la meilleure comédie , par les efforts mêmes qu'il l'ait pour se cacher. Comme il nous l'ail assister à ces scènes honteuses de la cour, à ces revirements d'opinion que produisenl les revers de la fortune, comme il nous peint ces flatteries basses et mobiles, ce débordement de louanges, « et ces machines qui avaient guindé si haut l'homme puissant, encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris! " Comme il nous montre le parvenu, riche et ooble d'hier, étalant sa suffisance et son orgueil avec ses distinctions récentes' Comme nous voyons Be mouvoir, se pousser, s'insinuer celui qui veul l'aire fortune à la cour! 11 nous senihle (pie nous voyons présomptueux et confiant . sûr de n'ennuyer personne, ce riche au teint frais, à la démarche ferme, qui interrompt tout le monde, et au contraire, timide et défiant, ce pauvre qui craint toujours d'occuper trop de place . d'attirer trop
l'attention, et semble si honteux de n'avoir pas reçu du ciel une grande fortune ! Combien il ranime la forme languissante de Théophraste ; comme rénumération s'allie toujours chez lui à une heureuse concision, à une rapidité lumineuse qui donne à la description tout l'intérêt et toute la vivacité d'un récit ! Théophraste dit, dans le portrait de l'orgueilleux : « il ne laisse entrer personne chez lui quand il est à sa toilette , au bain , à table ; » comme La Bruyère saisit et relève ce trait! Comme il nous montre cet homme, doué d'une telle idée de son importance qu'il ne veut pas souffrir qu'on le dérange, et comme il y oppose par un contraste habile la simplicité affable de l'homme dont les occupations sont tout autrement importantes, de l'homme qui vit pour l'étude , la culture de son esprit , l'instruction de ses semblables !
Quelle distance du distrait de Théophraste, de ces quelques traits d'absence d'esprit qu'énumère froidement le disciple d'Aristote, à ces mille petites scènes si vraies et si animées où nous voyons le distrait de La Bruyère, faisant souffrir les autres de sa distraction , en souffrant lui-même, plus souvent en amusant les autres et en riant tout le premier; objet de i attention , de l'étonnement général sans se déconcerter! Combien l'impudent de Théophraste est peint avec une physionomie moins expressive et moins complète, que l'impertinent égoïste de La Bruyère ! Le nouvelliste et le poltron de l'auteur
grec semblent peints avec dos traits plus vifs que d'ordinaire. Il semble que, grâce à son sujet, Théophraste échappe à la monotonie de sa forme habituelle , qu'il compose une petite scène , qu'il joue un petit drame. Mais combien cette description est moins vive encore et moins fine que les traits qui caractérisent les mêmes personnages dans le moraliste français !
La Bruyère a en effet une délicatesse de tour, une finesse de pensée , un art de présenter ses idées bous une forme déguisée, de dire une chose en paraissant en dire une autre, art qui semble tout à fait étranger à l'auteur grec. Combien cette forme sous laquelle il peint la poltronnerie est heureuse et habile! A chaque page s.- montre une nouvelle ressource il.- son esprit, un nouvel artifice d'exposition, qui l'ait deviner la pensée sans l'exprime* tout â l'ait, èl qui lui donne le charme de l'inattendu et une grâce toul originale. Souvent c'est par le contraste que La Bruyère relève ses portraits ; il oppose la timidité du pauvre à l'assurance du riche, les jugements et les préférences de la \ ille an\ mœurs de la cour, le- goûts des jeunes magistrats à la gravité de leurs occupations frivoles. Ses tours varient à l'infini ; tantôt c'est une apostrophe, tantôt une raillerie amère, tantôt un mouvement d'éloquence passionnée, ici un dialogue, là une anecdote, ailleurs un apologue, comme ces deux charmants récit- d'Elmire et d'Irène. 11 semble qu'il veuille
surprendre et déconcerter son lecteur par l'inépuisable variété des formes qu'il emploie. On voit que, si nous voulions comparer les deux auteurs, Théophraste serait de bien loin dépassé. Mais rappelonsnous que nous ne pouvons pas établir absolument une comparaison , puisque l'auteur grec semble n'avoir pas cherché cette beauté littéraire que La Bruyère a poursuivie avec tant de soin.
Si nous allons au fond des choses, nous trouverons une différence que La Bruyère nous annonce lui-même dans son discours sur Théophraste. » L'on s'est plus appliqué, dit-il, aux vices de l'esprit, aux replis du cœur, et à tout l'intérieur de l'homme que n'a fait Théophraste, etc. » Et en effet Théophraste ne pénètre pas dans le cœur de ses personnages , il les fait agir et se mouvoir, mais non pas penser et sentir; ce qu'il énumère, ce sont les circonstances au milieu desquelles peut se trouver son personnage, et les détails extérieurs qui manifestent sa disposition d'esprit, non pas l'impression qu'il éprouvera , non pas les mouvements de son âme , non pas les mobiles de ses actions. Sans doute l'art du peintre de caractères est souvent de^ faire deviner l'intérieur par l'extérieur , d'en faire entendre plus par la peinture du dehors que par l'analyse des sentiments intimes; et il n'entrait pas dans le plan de Théophraste de faire autre chose qu'une description des actes journaliers par où se révèle un vice ou un
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défaut; mais enfin la peinture des caractères est pins complète si l'on tire <ln fonds de l'âme où ils se cachent el se mêlent, les ressorts cachés de nos actions et les causes sous l'influence desquelles se développent les diverses habitudes de l'esprit et du cœur; l'histoire du cœur humain est surtout mieux racontée, si non-seulement on décrit des caractères avec cette analyse intime et profonde, mais si on s'attache aux sentiments eux-mêmes, si on en recherche Les nuances, si on en montre les replis, (le que nous voyons dans Théophraste, ce sont quelques insolences de l'arrogant, quelques pratiques du superstitieux, quelques fanfaronnades du glorieux, quelques boutades de L'esprit chagrin , quelques saletés du malpropre ; mais nous sommes toujours comme dans les dehors de ces personnages, ils ne \i\ent pour nous qu'à l'extérieur, tandis que dans ses portraits euN-mèmes , et dans les réflexions morales qui les encadrent, La Bruyère nous découvre à fond l'état de leurs âmes, les mobiles de leurs actions et les sources de leurs travers.
Aussi La pensée de La Bruyère est -elle souvent plus Que el plus profonde que celle de Théophraste. Ce n'est pas que Les remarques du disciple d'Aristote ne soient justes, vraies, appuyées sur une observation exacte et curieuse; ce n'est pas que quelques-uns de ses traits ne soient ingénieux . que ses aperçus ne soient originaux et qu'ils
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ne le tussent encore sans doute davantage à l'époque où le recueil fut composé. Mais on n'y rencontre pas, ou on y rencontre du moins bien plus rarement que dans les Caractères de La Bruyère ces pensées délicates , comme celles de La Rochefoucauld , profondes comme celles de Pascal, ces traits d'une vérité saisissante, ces maximes si justes et . : lumineuses dont abonde notre moraliste.
Et s'il faut parler non plus seulement de la composition de l'ouvrage, mais du style, il faudra réserver encore à La Bruyère le mérite de l'expression. L'auteur grec ne paraît pas avoir cherché ou du moins il n'a cherché que bien rarement les effets du style. Nul écrivain peut-être n'a plus que La Bruyère des expressions vives, originales, pittoresques, de ces alliances de mots hardies et heureuses qui sont la ressource de la langue française, de ces combinaisons d'expressions concises, vives, énergiques; de ces effets de style surtout qui résultent des contrastes, de ces traits qui terminent heureusement un tableau à la fin duquel ils sont jetés, brefs et isolés, de cet art enfin dans lequel Voltaire plaçait l'esprit , et qui consiste « tantôt dans une comparaison nouvelle, tantôt dans une allusion fine; ici dans l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans un autre , là dans un rapport délicat entre deux idées peu communes, dans une métaphore singulière, dans la recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord,
mais de ce qui est en eiïVt dans lui; dans l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre; dans l'art de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. » Cet art appliqué à des idées sérieuses et morales, employé à éclairer et à faire ressortir ce qu'il y a de caché. <lc contradictoire, d'inconséquent et de déraisonnable dans l'âme humaine est le talent propre des moralistes ; c'est ce qu'on appelle chez eux la finesse et la délicatesse du style. La Bruyère a possédé et talent; nous ne Voulons pus dire qu'il ne l'ait poussé quelquefois jusqu'à l'excès, comme nous ne prétendrions pas non plus qu'il a su toujours se garder des idées fausses, ohscures, fondées sur une fausse antithèse. Mais il est presque toujours reste en deçà deTexcès, écrivain et penseur original et piquant en même temps que sévère et judicieux.
L'intention morale est aussi hien plus franche et bien plus prononcée dans le livre de La Bruyère que dans le recueil de Théophraste. Sans doute la leçon morale ressort toujours, plus ou moins directement, des caractères que trace le moraliste; car ses portraits sont, ou celui du vice qu'il peint de couleurs odieuses , du ridicule dont il fait rire, ou celui de la vertu, qu'il présente sous des traits qui la font aimer. Sans doute aussi le rôle du peintre de caractères n'es! pas de prendre en main la cause de la morale, d'en aborder directement la défense; mais
enfin il me semble que je me sentirais plus de sympathie pour celui dont l'àine , plus touchée du mal et plus facilement émue, ne se contenterait pas de me représenter avec une sagacité indifférente le bien et le mal, de raconter froidement les vices et les hontes du cœur humain, mais semblerait recevoir parfois quelque impression des choses qu'il dépeint, aurait ça et là quelques paroles plus animées et plus chaleureuses pour me faire aimer la vertu et haïr le vice. Or, cette intention morale hautement exprimée, cet épanchement d'une àme « qui s'irrite contre un vice, s'indigne d'un ridicule, s'enthousiasme pour les mœurs et la vertu , » cette tendance du philosophe qui ne reste pas peintre froid et indifférent du bien et du mal, mais qui veut persuader ce qu'il écrit, exhorter à la vertu; tout cela, j'aime à le trouver dans La Bruyère. J'aime à trouver dans son ouvrage, là, un reproche, là, un conseil, là, un mouvement passionné qui est encore un conseil et un reproche; je vois en lui les sentiments d'un honnête homme, qui n'est pas misanthrope, comme La Rochefoucauld, qui (j'y trouverai si l'on veut un éloge) n'est pas non plus toujours apôtre; je trouve avec plaisir que son âme s'est souvent trahie dans ses écrits, parce que son âme est affectueuse et bonne, parce qu'elle me semble s'ouvrir à tous les sentiments généreux; parce qu'elle compatit aux souffrances des malheureux, des esclaves, des victimes de tous les vices; parce qu'elle renferme un grand fonds d'obligeance
et de charité. Je n'en voudrais pour preuve que quelques lignes sur ce que renferme de dureté L'orgueil des grands et des parvenus. La forme de Théophraste ne se prêtait pas à l'expression de ces idées morales; cette analyse froide et impartiale jusqu'à l'indifférence était, je le sais, dans les habitudes de l'école aristotélique ; je ne fais pas de reproche à Théophraste ; mais je sais gré à La Bruyère de ce qu'il a exprimé. Je comprends alors l'inscription de Boileau:
Tout esprit orgueilleux qui s'aime
Par mes leçons se voit guéri ,
Et dans mon livre si chéri
Apprend à se haïr soi-même.
Je comprends le témoignage que se rendait La Bruyère, quand il disait qu'il avait écrit « en cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter, et des modèles «à suivre. » Je comprends aussi l'éloge que firent de l'ouvrage les hommes pieux et éclairés, les religieux de tous les ordres qui ne voyaient dans les quinze premiers chapitres qu'une préparation au dernier « où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu.. . . ou la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes Av> libertins. »
Enfin ces deux ouvrages sont tous les deux un tableau des mœurs de deux sociétés bien différentes. Les Caractères de Théophraste ne portent pas de
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noms propres, ceu\ de La Bruyère n'en portent pas non pins; nous avons vn que quelques-uns cependant étaient trop fidèlement calqués sur des personnages contemporains pour ne pas être reconnus au premier abord comme caractères historiques, et pour ceux-là, il ne semble pas même que La Bruyère ait cherché à cacher son imitation. Mais c'est là l'exception et le petit nombre. Dans la plus grande partie de ses portraits , La Bruyère n'avait pas en vue particulièrement ou plutôt exclusivement tel et tel personnage et ces insolentes listes qui l'ont tant tourmenté et dont il parle avec tant d'amertume, dénaturaient certainement sa pensée : « J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à prendre celui-ci ou celui-là dans mon œuvre des Mœurs. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants Me rendant plus difficile, je suis allé plus
loin; j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre, et de ces divers traits, qui pouvaient convenir à une même personne, j 'en ai fait des peintures vraisemblables. » Sans doute, en effet, comme il avait beaucoup vu et beaucoup observé, il avait dû remarquer certains personnages, avec leurs ridicules et leurs défauts; mais ces personnages, il les complétait, les embellissait, si je puis dire, il en faisait des types ; en confondant plusieurs traits épars , il dépassait son original , et c'était injustice que de prétendre reconnaître et désigner certaines per-
sonnes dans des tableaux dont tant de traits ne leur appartenaient pas. Peut-être la même chose «'-tait-elle arrivée à Théophraste. Peut-être les élèves de son école désignaient-ils entre eux, peut-être ses ennemis indiquaient-ils ceux qu'il avait voulu peindre. La distance des temps nous a dérobé ces soin ;■nirs.
.Mais, s'il ne faut pas chercher clans les Caractères que nous étudions des portraits individuels , ce qu'on peut y reconnaître à coup sûr, c'est la peinture de deux sociétés. La Bruyère et Théophraste ont retracé, l'un et l'autre, quelques-unes dr^ dispositions étemelles du cceur humain, mais tous les deux offrent , en plus grand nombre peut-être, des traits qui s'appliquent particulièrement à leurs contemporains et à leurs pa\s.
Théophraste n'a peint que des caractères particuliers; il a'aborde doue pas directement le lihlsÉÉ des mœurs de son temps; toutefois les petits détails, les circonstances extérieures qu'il se borne à énumérer dans ses caractères, sont presque tous empruntes à des usages, .1 do travers, a i\r> \ices, à dv^> préjugés de la société d'Athènes, a des imeurs populaires qui ne sont plus. Chacun de Ma eawsp tares est nue page de l'histoire de la société athénienne; il faut ajouter «pie certains caractères sem- Meiit même appartenir plus particulièrement a oetU époque et a ce pays; ce aonl des caractères essentiellement athéniens que ceux du babillard, du grand
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parleur, du nouvelliste, du fanfaron, du glorieux, du cynique. Avec Théophraste nous sommes à Athènes ; nous assistons à l'assemblée , à cette vie populaire , à ces scènes tumultueuses , à ces habitudes désœuvrées; nous sommes au marché, à la place publique, dans les festins des dieux; on nous montre les esclaves, l'assemblée, le commerce, la hiérarchie ; nous recomposerions cette société passée avec les renseignements que nous fournit le moraliste.
La Bruyère , et c'est un reproche qu'on lui a fait, renferme aussi sa pensée et ses observations dans le cercle de la société de son temps; il faut dire qu'il n'a pas prétendu nous donner autre chose. Quelquesuns de ses chapitres, celui qui traite de l'homme , celui des Jugements , renferment des observations d'une vérité plus générale sur l'homme de tous les temps et non pas seulement sur l'homme du siècle de Louis XIV, ni surtout de certaines classes de la société dans ce siècle; mais bientôt La Bruyère revient à la cour, aux courtisans, aux magistrats, aux partisans, aux bourgeois, aux grands seigneurs, à tous ces personnages du temps de Louis XIV. II saisit les travers et les vices de cette société, mais il ne semble pas en concevoir une autre. Ici ce sont les bourgeois voulant imiter la cour, là les parvenus faisant les grands seigneurs, ailleurs les courtisans s'insinuant auprès du prince, se flattant, se poussant, se remplaçant les uns les autres ; ici les faux amis
ilrs grands, leurs flatteurs empressés; là les faux dévots, les dévots par mode; ici !«•> directeurs, là les gens de lettres; Bouvenf les femmes de la ville et eelles de la cour, leur fard, leurs coquetteries, leurs galanteries , source féconde d'observations pour le moraliste français, et à Laquelle n'a pas touché le moraliste grec; partout enfin ce sont les professions, les habitudes, les institutions du siècle de Louis \1Y.
Et cependant, malgré une satire malicieuse des inégalités et des vices de la société d'alors , La Bruyère partage bien des préjugés, et son génie ne semble pas toujours être resté libre et indépendant , au milieu des influences sous lesquelles il vivait, On voil eu lui, bien qu'il ait souffert quelquefois îles dédains des grands seigneurs, l'ami des grands employé par eux, le maître du petit-fils de Coudé. Les princes , lils de Louis Xl\ , ou ceux de la maison de Coudé sont pour lui les enfants des dieux. Louis \l\ est l'idéal du monarque ; la société même de Louis \1Y, pour le moraliste critique semble la forme sociale définitive, acceptée comme telle; el dans sou chapitre du Souverain, après quelques réflexions générales sur les diverses formes de gouvernement , il quitte bientôt ces théories pour ramener sa pensée dans le cercle des usages et des institutions monarchiques du nvu° siècle, et pour peindre non pas l'homme de tous les gouvernements, mais l'homme de cette monarchie, et encore seule-
ment l'homme de ce qu'on appelait alors la ville el la cour.
Ce pourrait être une étude intéressante de rapprocher les traits de mœurs qu'offrent les deux moralistes de ceux que nous offrent les auteurs contemporains et surtout les comiques. Ménandre était élève de Théophraste et sans doute on eût retrouvé mis en œuvre par le poëte de la comédie nouvelle, plus d'un caractère dessiné par son maître; mais nous ne pouvons juger de ces rapports que par les imitations affaiblies de la comédie latine. La Bruyère nous offrirait aussi bien des traits de ressemblance avec Molière ; le meilleur commentaire de ses Caractères serait les comédies de son temps....
Les fragments qui suivent sont extraits d'un cours de littérature ébauché par Auguste de Blignières, pendant l'année 18-46. La rédaction du cours est trop imparfaite pour être publiée entièrement; mais nous avons cru pouvoir en détacher un certain nombre de morceaux dont la forme était plus achevée. Malgré les taches qu'une critique sévère pourrait y relever, il a semblé que ces esquisses rapides offraient des détails ingénieux et instructifs qui n'étaient pas indignes d'être conservés.