‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 35 sur 41 · III · texte numérisé non relu

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n'était connu qu'en France avant lui. Joignez à cela qu'il traite le Pape de polichinelle, et vous durez toutes les informations qu'il donne à sa cour et toutes les vérités qu'il met au pied de la croix. C'est certainement un des chrétiens les plus originaux qu'on puisse rencontrer, quoiqu'il y en ait aujourd'hui en Fremce de bien singuliers.

Vous vous plaignez de ceux qui ne vous donnent point de leurs nouvelles, mon cher ami, et vous donc? Je n'ai pas encore pu obtenir de vous que vous disiez clairement si vous êtes bien ou mal. Je ne sais si vous traitez les autres avec plus de confiance. Si vous persévérez dans votre silence avec moi sur ce chapitre, je le demanderai au ministère de la sûreté générale qui doit avoir copie de toutes les lettres de toutes les personnes marquantes de l'empire (la cour de cassation en ayant fait une sorte de devoir à la police); je le demanderai à votre officier de gendarmerie qui doit vous connaître ; à votre commissaire central qui centralise probablement les renseignements sur vous ; au procureur général impérial de votre ressort qui doit être curieux et attentif aux honnêtes gens et qui me lit peut-être d'un œil sévère au moment que je vous parle ; je le demanderai enfin à ces oiseaux du

ciel de toutes couleurs dont parle déjà Bossuet quand il dit : a Les oiseaux du ciel rapportent au prince tout ce qu'ils entendent dire aux extrémités de leur empire. » Qiiam pulchra sunt tentoria tHGy Jacob I

A M. B« DB SAHUNE.

Coppet, 13 octobre 1858.

Vous ne m'avez rien raconté de la vie de Sdnt- Eusoge. M. d'Haussonville m'a dit que l'on y avait disséqué le pauvre Bossuet... Quand «00 parle comme Bossuet, on a droit d'attendre que les autres se taisent devant vous. Je ne sais pas s'il aurait dit des platitudes de ce temps-ci, mais je suis sûr que ces platitudes, s'il en eût dit, mériteraient d'être apprises par cœur, ce qui ne peut pas se garantir de beaucoup de choses raisonnables que nous disons. Quand je dis nous, c'est de moi que je parle et de quelques autres, mais non pas de vous qui avez défendu Bossuet, j'en suis sûr. Vous avez une affection naturelle pour les grands esprits. Cela vaut mieux que la soumission à la mode qui fait qu'on est tour à tour insolent ou servile envers les renommées,

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selon que la tête chante au chœur de la nation. Saint Jean a bien raison de dire dans TÂpocalypse : « Mes petits^ défendez-vous de la mode. » Mais je me figure, d'ailleurs, que peu de gens entendent Bossuet. On s'attache au fond de ses idées et elles importent peu en comparaison de cette imagination qui laisse derrière elle tous les poëtes pour la gravité et Tétat surnaturel. Il est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire le discours du trône de Dieu, si Dieu souffrait un gouvernement représentatif. Milton et Pindare n'eussent été que de beaux esprits, dans cette occasion, en regard de Bossuet. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendait au fond de toutes les forêts et qui faisait rêver aux choses éternelles. On dit que le lion fait un eflet de ce genre quand, en se promenant lentement, il rugit dans la nuit et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes à dix lieues à la ronde; mais, si Gérard a raison de tuer des lions, il n'est ni si beau, ni si dangereux aujourd'hui de se mettre à l'affût dans une conversation frivole pour tuer Bossuet. Veuillot en fait autant, Veuillot dont le nom n'égalera peut-être pas celui de Bossuet dans l'avenir.

Voilà comme font les provinciaux de ma sorte.

LkttRfié. m

Moncher ami; ils grossissent toutes choses ot raisonnent à perte de vue sur les feux follets qui passent comme Téclair dans des sociétés plus spirituelles qu'on ne saurait Têtre entre les Alpes et la France,

Tout cela dit, donnez-moi de vos nouvelles ; et; dans un supplément, dites-moi si vous êtes, car si vous étiez, il me semble que vous m'auriez écrit pour me donner votre adresse, cbmme font les êtres réels qui ont été régulièrement élevés.

Je ne sais aucun temps où les journaux ont été si profondément insignifiants. On a Tair de vivre dans un couvent de Trappistes^ où Ton ne se dit rien et où il ne se passe rien. Serions-nous devenus Trappistes ? C'en est bien le silence, mais le luxe est tout autre qu'à la Trappe.

A M. B. DE SAHUNB.

Coppet, 21 octobre 1858.

Il n'y a rien dans notre Suisse, sinon que les montagnes du côté de T Orient commencent à prendre une petite teinte blanche sur leurs som-

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mets. Elles peuvent dire comiuo M. de Lamartine parlant de ses cheveux blancs :

Mais l'hiver a blanchi les sommets do ma vie .

Le miroir du lac n*a plus la splendeur des produits de Saint-Gobain; il ressemble plus aux glaces de Venise par un certain éclat sombre au fond duquel on croit voir quelque chose de la tragique et brillante Venise. Ce sont les tristesses de Tautomne que je ne trouverais pas tristes s*il ne fallait pas partir. J*aspire à être un bel arbre sur les bords du Rhône, aftn d*être sûr, où à peu près, de ne pas changer de résidence tous les trois mois, au moins.

Avez-vous commencé la Correspondance de M. de Lamennais^ publié par M. Forgues? Ce sont des tableaux représentant Tintérieur des sacristies et des couvents entre 1820 et 1830. La brosse du peintre est triste et rude. Il n*y a nulle couleur et nulle imagination. Je n*ai pas très-bonne idée des hommes qui ne mettent pas quelque chose dé leur esprit dans leurs lettres et qui semblent le réserver pour leurs ouvrages. Voltaire n*a jamais fait cette économie, quoi qu'on en dise ; mais l'excuse de M. de Lamennais est peut-être qu'il n'avait pas beaucoup de couleurs dans l'imagination. L'école des exagérés en tout genre en a rarement. Ils tâchent de singer les muscles de

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Michel-Ange et c'est tout. Il n'est pas donné, à beaucoup près, à tous les yeux de voir la couleur des choses. Les logiciens par métier et les singes des logiciens n'ont point d'yeux. C'est d'eux qu'il est écrit : et non videbunt. Il n'en est pas moins vrai que je lis ces volumes avec intérêt. On y voit passer un tas de noms et un tas de figures, mal esquissées, il est vrai, mais dont on a entendu parler avant la révolution de Juillet et qu'on ne reverra plus. Ces gens un instant illustres

Tombés en réternel oubli Où leur nom d'un moment demeure enseveli,

comme c'est dit, je crois, dans Irène.

Vous savez que j'ai un intérêt ridicule pour tout ce qui a vécu, et que je passerais k nuit à lire les mémoires de la cuisinière de Caton dUtique, si on découvrait ce trésor (je dis cuisinière, parce que Caton ne s'élevait sûrement pas jusqu'à un cuisinier), enfin, je tâche de me faire des images de l'abbé Baron, de mademoiselle de Lucinière, de mademoiselle de Tremerenc, de M. de Coriolis, tous correspondants de M. de Lamennais dans sa jeunesse. Je suis fâché même que M. de Salinis soit encore vivant et évêque, car, sans cette contrariété, il aurait sa part de ma curiosité bienveillante. Je lis aussi M. Rafîet, l'éco-

nomiste, qui ne ressemble en rien à M. de Lamen-» nais. Malgré M. de Broglie, je prends la liberté . de trouver qu'il n'a pas Tinstinct dramatique et le vis comica ou tragica, si vous voulez, qui est si nécessaire pour instruire les classes peu accoutumées aux abstractions. Il faut, pour elles, que les personnages soient vivants ; mais il est plus facile de faire un traité exact et sensé d'économie politique que de faire un médecin, un curé, un maire et des ouvriers qui n'aient pas Tair d'académies, et des académies de maires et de curés sont tristes. Adieu, cher ami, dites-moi franchement si vous ne pouvez pas lire mon écriture; dites-moi ce qu'il y faut changer; je suis perfectible.

A MADAME LA BARONNE A. DE STABL

Ourcy, 16 novembre 1858.

Vous devez avoir bien froid et bim triste dans cette solitude et cette noire saison de bise. M. Ch. de La Guiche qui est revenu ici de Genève, l'autre jour, raconte des prodiges de violence de ce vent qui s'est levé sur nous à notre départ. Il est vrai qu'il était habituellement dans le plein air, puis-

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qu^il chassait le chamois par les montagnes. Ma conclusion est qu'il faut que vous reveniez dans nos climats plus doux. Il y pleut à verse, et le vent n*est que furieux, mais point |pu comme dans le Jura.

II me semble que vous ne prenez pas beaucoup à l'idée de Cowper. Je ne suis pas tyrtfti en fait de conseils, car je suis d'avis qu'on n'est à sa place que sur sa propre pente. Il faut suivre ses goûts. La moitié des hommes se sont perdus moralement quelquefois et intellectuellement plus souvent encore pour s'être façonnés au goût des autres. Le goût de l'étude, la passion des lettres, a un avantage très-grand. Elle apprend à s'isoler de tous les accidents de l'existence et donne des plaisirs que n'atteignent ni le vent, ni la pluie de la réalité. Ceux qui ont ce tour d'esprit ont une forte retraite sur des hauteurs inaccessibles, mais ce même tour d'esprit a ses graves inconvénients. Il accoutume, peu à peu, à vivre dans le monde des chimères et, sans doute, il doit affaiblir un peu le ressort de Tâme. Peut-être que les âmes vives ont un besoin impérieux de ce qui est le monde réel, parce que ce qui sort de là donne des impressions qui vont plus au vrai fond de l'être. Un jeune homme ardent trouve certainement plus de plaisir à poursuivre des

Arabes dans une campagne d'Algérie qu*à suivre dans Homère les batailles qui se livraient au pied de Tlda... C*est une très-jolie vocation que de faire entrer la poésie dans le monde réel. C'est probablement ce que vous faites à cette heure en organisant votre petite école. Vous transigez avez les âifBcultés et tâchez de concilier Tidéal avec M. N. et toute sa municipalité. Comment vont ces commencements épineux? Vous avez vu le second moment de votre maîtresse d'école. Ce second moment est toujours tout autre que le premier. Même quand on ne fait pas de découvertes dans une personne, l'inconnu auquel on s'accoutume change de forme. Comment avezvous laissé ces aimables Carranéens? Garranéens est un plus joli nom que Garraïbes et leur va mieux par conséquent. Avez-vous fait votre course à Morges et déjeuné avec les imaginatiotis du canton de Vaud?

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