A M. POIRSON
Oarcy, 7 décembre 185S.
Mon cher ami, je ne sais pas trop pourquoi Bossuet dit quelque part, d'un air furieux : «Pa-
ris ville de trouble et de bruit! » Vous ne faites pas plus de bruit qu'un nid de souris. Depuis que Ton a condamné M. de Montalembert à tant de peines inconnues jusqu'à nos jours, Paris ne tient pas plus de place dans les journaux que Copenhague. Mais je conviens que le jugement du comte de Montalembert peut compter pour un petit événement et qu'on peut se reposer après avoir fait cette besogne; je trouve même qu'on ne rend pas au tribunal qui l'a prononcé la justice que les particuliers doivent à leurs magistrats, quand ils font bien ou mal leur devoir. Sans nul doute il a fallu à ces juges une intrépidité singulière pour prononcer des peines si terribles contre un écrit dans lequel le bon sens trop grossier des hommes vulgaires ne saurait trouver une infraction à la loi. C'est là ce qu'on nomme agir en hommes d'état, et consulter l'esprit et non pas la lettre de la législation. Les pédants, qui ont le cerveau étroit, disent des sottises à ce sujet; ils prétendent que la lettre de la loi doit être judaïquement suivie, sans quoi il n'y a dans l'empire le plus florissant de sécurité pour personne, que dura lex sed lexy veut dire, cela. Mais, comme disait un militaire intrépide, présidant un conseil de guerre : « Si on écoutait ces bavards-là, on ne condamnerait pas un
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homme sur deux. » On me dit d'ailleurs que ce procès n*a pas beaucoup éveillé la curiosité publique; que M. de Montalembert n'étant pas dV pinions très-populaires, on ne prend nul intérêt à son sort. Pour le coup, moi qui n'ai pu lire sans une juste horreur les témérités dont l'écrit de M. de Montalambert est rempli, je trouve que tout citoyen doit être extrêmement attentif à la façon dont on juge soit le plus obscur, soit le plus acariâtre de ses concitoyens, attendu qu'il n'est pas bon de laisser établir, sans crier quelque peu, des précédents fâcheux. Ce qui arrive en ce genre à un homme dont le visage ne me revient pas, peutm'arriverla semaine prochaine, et il serait de mon devoir, aussi bien que de ma prudence, de prendre son parti s'il n^était pas traité selon les règles les plus exactes du droit écrit et de la stricte légalité. C'est ce qui a fait dire à un publiciste anglais que la liberté était le droit de s'occuper de ce qui ne vous regarde pas. Quand les sujets ne se portent pas d'intérêt les uns aux autres, ils ont un grand désavantage sur l'État ; ils se présentent un à un deyant la phalange macédonienne de l'Administration, qui les reçoit sur la pointe de ses piques. Si M. le président ***et les trois juges de police correctionnelle me paraissaient avoir prononcé un
jugement inique contre le plus ardent de mes ennemis, je noterais M*** et les trois juges dans mon livre pour les poursuivre toute ma vie selon mes faibles moyens. Heureusement je ne suis pas dans une si pénible obligation, et il est bien doux de penser qu'ils ont dans cette affaire tout mesuré au poids du sanctuaire ^suaviter et for iiter, suivant les expressions consolantes de l'Écriture. Il fait ici un temps si triste que je m'en exile en imagination pour aller vers les régions du soleil. Je lis avec curiosité les articles de la /}^ vue des Deux Mondes sur le Sahel et tous les environs d'Alger. C'est dommage qu'on en soit séparé par la mer retentissante, comme dit Achille de ja Thessalie. Je ne suis pas fait pour vivre l'hiver; je suis convaincu que je mourrai dans le mois de décembre d'une année quelconque (à moins que ce ne soit à une autre époque). J'ai la rage du jour et du grand jour, et des jours longs, et des jours chauds. Je mets entre l'été et l'hiver la même différence qu'entre un gouvernement libre et un gouvernement paternel. J'ignore sous quel gouvernement je mourrai, et la probabilité pourtant est que ce sera sous celuici ; j'espère qu'il n'y a pas d'offense à parler ainsi. On dit donc que l'Afrique est un lieu de délices pour le climat et les horizons magniQques
et l'éclat de la végétation, mais elle ressemble plus aux belles parties de TEspagne qu'à l'Italie. Elle n'a rien de la mollesse ionienne de Naples, ce n'est pas ce qui m'en plaît ; mais elle n'en va que mieux devenir une sorte de Salente, où régneront les vertus et la liberté, sous la protection du Prince-Ministre qui la gouverne. Beaucoup de grandes vues de M. Emile de Girardin, le Fénelon du siècle, y vont sans doute se réaliser. On verra appliquer, pas bien loin des ruines de Carthage, les belles leçons de Mentor à Idoménée avec un même goût de l'ordre et de la vertu et plus de respect pour la liberté. Saint- Marc Girardin, qui ne vaut pas l'autre Girardin, a pourtant fait dans la Revue des Deux Mondes sur les Principautés et sur l'action delà France dans les négociations qui ont réglé cet État, un article où il y avait bien de l'esprit. Les malveillants ont voulu y voir une légère teinte d'ironie du commencement à la fin. Il faut le bien peu connaître pour en porter un tel jugement ; il est trop savant dans l'art d'écrire pour ignorer qu'une ironie trop prolongée est un défaut. Ce ne serait que sous un despotisme que cette façon d'écrire serait en place ; mais quand on peut tout dire hardiment, dans le cercle des lois, qui diable pourrait avoir recours à tous ces arts de la servitude ?
A M. PAUL DE BROGLIB.
Garcy, 30 décembre 1858.
Mon cher ami, je n'ai pas * grande confiance dans cette règle que nous avons prise depuis quelque temps de t'adresser tes lettres à Pa-nama^ voie d'Angleterre, sans autre indication ni recommandation. Il me semble qu'une pauvre lettre dans cet état d'abandon ne peut se tirer d'affaire^ mais on se tire de tout dans ce monde avec un peu d'intelligence, et j'aime à compter sur rintelligence de ces petits paquets.
On part d'ici pour Paris vers le lendemain du jour de l'an. La maison est présentement au grand complet; M. et madame d'Haussonville, naturellement Mathilde, Othenin, ton père, M. et madame d'Harcourt, leurs six enfants, mademoiselle de Pomaret et enfin moi-même. Tout cela fait un grand bruit à déjeuner et à dîner. On dispute sur tout avec la fureur et la douceur accoutumées. On ne parle pas du livre de M. Micheletsur Y amour ^ mais du livre de M. Vacherot, qui a pour titre : Métaphysique positive; du livre de madame de Gasparin, dont je t'ai
parlé; on revient sur ses autres écrits et Ton cherche si elle a agi selon la sagesse quand elle s'est moquée de ses frères protestants et de ce qu'elle nomme \e patois de Chanaan. C'est alors qu'il y a grande mêlée et c'est là que l'on voit ceux qui sont assis au banc des moqueurs. M. de Broglie, madame d'Harcourt et un peu mademoiselle de Pomaret sont d'un côté ; M. et madame d'Haussonville et moi de l'autre ; et puis, Ton revient sur Pascal, criant toujours de plus en plus fort, si bien que le petit clûen de Pauline d'Harcourt se met à aboyer de frayeur ou d'émulation, sans trop exprimer d'opinion ; et pub, tout ce bruit cesse, on quitte la salle à manger, et on se retrouve au salon, en parfaite intelli* gence. Nicole a fait un petit traité sur l'art de conserver la paix ; on pourrait en faire un autre sur l'art de converser chrétiennement. Je me figure qu'il faut faire grande attention à la note sur laquelle on commence toute discussion ; elle doit décider du fond même des idées et modifier tout l'ordre des pensées. Il est bien probable qu'il faut un accompagnement de flûtes extrême* ment doux et non un accompagnement de trompettes si Ton veut dire des choses raisonnables, mais, nous autres doctrinaires, nous ne marchons dans lu discussion qu'au son des instruments de
cuivre. Nous n'aimons pas à chanter en partie ; aussi il ne vient pas grand monde à nos concerts. Nous cherchons le point de désaccord comme d'autres cherchent l'accord. C'est pourquoi je porte dans mes armes un chien hargneux, mais le fond est assez bon enfant.
Tu sauras que ton père, après avoir lu la Mé^ taphysique positive de M. Vacherot y trouve beaucoup de talent pour l'exposition des idées, une rare clarté dans la critique des systèmes les plus obscurs comme ceux de Kant et de Hegel, un style qu'il trouve admirable dans sa simplicité neryeuse et tout à fait approprié au genre philosophique, mais il lui conteste toutes ses idées et toutes ses conclusions et je n'en suis pas étonné.
Tu auras vu dans les journaux la mort de M. Hippolyte Rigault. Il a été très-universellement regretté et pour son talent et pour son caractère aimable et indépendant. Sa mort a fait une sensation dans Paris, où on ne se soucie guère de personne. Il avait dés dons particuliers que le Journal des Débats ne retrouvera guère dans un autre; une extrême facilité de travail, la variété, une hardiesse mesurée et une certaine entente du public qui lui permettait de mettre les nuances d'idées à sa portée ; le sarcasme vif sans beaucoup d'amertume, et, au-dessus de tout III. ao
cela, il avait le caractère de l'homme de lettres dans toute la dignité qu*on attache à ce nom et qui ne se troave pas toujours dans les personnes.
Les nouvelles d'Alger sont toujours les mêmes. Le climat est bon pour la poitrine, quoiqu'il agace assez les nerfs par moment. Albert regarde avec curiosité toute une sorte de réforme libérale que le prince Napoléon introduit dans toutes les branches de l'administration en Algérie.
Voilà l'affaire de M. de Montalembert terminée et jugée déOnitivement en appel. Les nouveaux juges ont repoussé la partie du jugement de police correctionnelle qui mettait le comte de Montalembert sous la surveillance et à la disposition du ministre de la police. Ils ont aussi réduit laprison de six mois à trois mois. On dit que M. Berryer a parlé avec une grande liberté et une extrême vivacité. L'empereur a renouvelé la grâce sur le j ugement de la Cour d^appel.
Adieu, mon cher ami. Voilà un jour de Tan qui se passe sans qu'on te voie, mais non scuis qu^on pense à toi. Les absents n'ont pas tort, quoi qu'en dise un mauvais proverbe. Si ton appareil photographique est arrivé en bon état, envoie-moi la vue de ton petit nid dans cette Calédonie.
AU MÊME
Paris, 14 janvier 1859.
Nous commencions à trouver mon cher ami, qu'il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu de ton écriture. Ton journal à fait Pintérêt de deux ou trois jours pour nous. Je connais maintenant, aussi bien que qui que ce soit, cette vallée étroite, dominée par un lac et où coule une rivière qu'il faut passer soixante-trois fois pour arriver à ce lac. Nous nous disputons pour savoir s'il faut la passer soixante-trois fois avec de l'eau jusqu'à la ceinture ou si quelque philanthrope y a jeté çà et là des troncs d'arbres pour servir de ponts. En tous cas, si tu es encore mouillé, la présente est pour t'inviter à te sécher, s'il est possible. Cette vie que tu mènes à O'Taïti va te donner le goût etles habitudes des cours. Est-ce que vivre habituellement avec tant de rois, de reines, de princes et de princesses ne va pas te donner un grand dédain pour notre bourgeoisie parisienne ? Il n'empêche que, quand tu reviendras, dédaigneux ou non, nous aurons grand plaisir à voir ta mine noircie par le soleil des tropiques.
Quand je pense que Tannée dernière, à ce tempsci, tu étais dans mon cabinet à me casser tout mon menu mobilier , je serais prêt à sacrifier le meilleur de mes couteauxà papier pour te revoir. Le jour de l'an, ici, a été marqué par un véritable événement politique. On parlait vaguement, depuis quelques mois, des chances éloignées d'une guerre de la France et du Piémont contre l'Autriche, mais c'était un sujet d'entretien qui n'agissait point d'une façon trop marquée sur le crédit. Le 1" janvier, l'empereur, en recevant M. de Hiibner, ambassadeur d'Autriche, lui a exprimé son regret que les relations de la France et de l'Autriche ne fussent pas telles qu'il Taurait désiré. A ces paroles, la Bourse a fléchi, plusieurs jours de suite, d'un mouvement assez rapide. Un article du Moniteur a cherché à diminuer les inquiétudes, en réduisant la portée des paroles de l'empereur, et en déclarant très-exagérées les conséquences qu'on en tirait. Le Times a commencé, contre les projets qu'il suppose au gouvernement français, une polémique extrêmement violente ; le Journal des Débats vient de faire un article grave pour représenter les chances d'une guerre commencée en Italie par la France au profit du Piémont. Le gouvernement vient, dit-on, de prescrire le
silence à la plupart des journaux sur ce sujet et s'applique, en ce moment, à tranquilliser les esprits alarmés, sans trop y réussir.
Comment font donc chacune des lettres que nous t'écrivons pour se perdre en route? Qull est difficile de s'entendre de si loin!
A M. A. DE BROGLIB.
Paris, 19 janvier 1859.
Nous semblions, ces jours derniers, à la veille d'Arcole et de Rivoli, mais comme il y a toujours un certain espace de temps entre la veille et le lendemain, nous ne sommes pas, en ce moment, aux jours d'Arcole et de Rivoli. Nous sommes à la paix. Tout le langage officiel est dans ce sens, quoique sans rien de précis ni de catégorique, mais enfin, toutes les petites anecdotes qu'on colporte vont à cette fin de tranquilliser les fonds publics qui sont nerveux comme de petites maîtresses. Ce tour nouveau qu'on semble vouloir donner à l'opinion du public vient-il de prudence à la vue des chances d'une grande guerre? Est-ce un calcul du moment pour arrêter cette sorte
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d^eifroi qui troublerait toutes les transactions ? Ce dernier est probable, et le premier est possible. Il sercdt|naturel de se recueillir un peu à rentrée d'une aussi grande aventure et en entendant les éclats des journaux anglais et le ton altierdes journaux allemands de tous les Etats, en songeant|aux difficultés que Rome présenterait tout d'abord/en pensant au déchaînement inévitable de toute la démagogie en Italie et en voyant rabattement mêlé de quelque fureur où est tombée la Bourse et ses innombrables enfants dès les premières ondulations de ce tremblement de terre... Toutes ces choses contradictoires étant dites, la fantaisie du moment est de se rassurer, et de croire à la paix...
Comme je disais tout cela hier, le vent tournait à la Bourse. On recommençait à croire à la guerre. Il est probable que cette fièvre tierce durera quelque temps.
Avez-vous fait venir le volume de Job de M. Renan? J*en ai comparé des chapitres avec ceux de laVulgate, particulièrement le 38* sur le spectacle de la nature. Je ne sais certainement pas l'hébreu, et je n'ai pour règle, dans cette comparaison, que de tenir pour vrai le sens le plus vif et le plus fort. Je tiens jusqu'à présent la Vulgate supérieure par les endroits où la Vulgate
et M. Renan, ou M. Renan et la Vulgate, difTèrent.
M. Feydeau publie un nouveau roman dans la Bévue contemporaine. M. Pasquier, malgré ses 92 ans, a senti la rougeur lui monter au visage en en lisant les premières pages. La Revue coti'^ temporaine n'était-elle pas faite pour être lue par les jeunes demoiselles ?