‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 7 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

loin, les grandes murailles des villes; ce qui n'empêchait pas d'avoir dans la cave une petite prison pour les hérétiques, mais entre soi seulement.

Pardon de toute cette liberté d'esprit. Puisque vous êtes si loin pour si longtemps, il faut bien causer comme si ce n'était pas à cent lieues de distance...

Voulez- vous être assez bonne, chère madame, pour dire à M. de Lascours tout mon regret de ces honneurs militaires qui le retiendront à Lyon ?

A MADAME D* HAUSSON VILLE.

doppet, mercredi ib novembre iS4i.

Je sais de vos nouvelles comme on sait des nouvelles des rois, par ce qu'on entend dire ça et là. Je lis dans une correspondance particulière que vous êtes à Gurcy jusqu'à la moitié de décembre, mais de savoir directement par votre mari, par exemple, quelles sont ses chances d'être député, et ses vues sur Londres et ses impressions sur les promotions dans la carrière diplomatique, je ne puis m'en flatter.

Est-ce que je n'aime plus les romans? J'en serais affligé, n'aimant pas non plus la réalité, mais j'ai trouvé très-gentil le petit traité de Sainte-Beuve sur Clotilde de Surville. Ce sont là proprement les fleurs de la littérature dans un herbier, il est vrai, et non sur leur tige, mais bien conservées et charmantes encore. Le littérateur proprement dit est un être singulier; il ne regarde pas exactement les choses avec ses propres yeux; il n'a pas exactement ses propres impressions à lui ; on ne saurait retrouver l'imagination qui était la sienne ; c'est un arbre sur lequel on a greffé Homère, Virgile, Milton, le Dante, Pétrarque; de là, des fleurs singulières qui ne sont point naturelles et qui. ne sont pas non plus artificielles. L'étude a donné au littérateur quelque chose de la rêverie de René ; avec Homère, il a regardé la plaine de Troie, et il est resté dans son cerveau un peu de la lumière du ciel grec ; il a pris un peu de l'éclat mélancolique de Virgile en errant à ses côtés sur l'Aventin ; il voit le monde comme Milton à travers les brouillards de l'Angleterre, comme le Dante à travers le jour limpide et ardent de l'Italie. De toutes ces couleurs il se fait une cou<* leur unique ; de tous ces verres par lesquels passe sa vue pour arriver au monde réel il se forme

une teinte particulière qui est l'imagination des littérateurs. S'il avait un génie à part, tous les souvenirs seraient dissipés par l'énergie de son talent personnel, mais, avec un génie ouvert et bien fait, tranquille et heureusement cultivé, on est cette eau de mille fleurs où tous les parfums du midi, du nord et de tous les points cardinaux se mêlent. Les peuples se civilisent aussi de cette façon, et, puisque nous parlons de civilisation, sachez que Genève s'agite et s'inquiète sur le lit le plus moelleux que jamais peuple ait eu. Il se fait des assemblées publiques ; on demande des modifications à la Constitution. Les gens paisibles en sont tout efTarés ; mais l'homme paisible est naturellement effaré. M. Turrettini est très-mal vu pour n'être pas tout à fait aussi eflaré ni aussi paisible qu'on le souhaite ; n'allez pourtant pas croire qu'il aille aux assemblées populaires, mais enfm, il est ce que nous nommions autrefois libéral.

Depuis quelques semaines je suis devenu, à mon corps défendant, extrêmement mondain. J'ai dîné trois fois dehors. Chez M. Prévost, fils du traducteur de Dugald SJewart, j'ai trouvé plusieurs personnes qui auraient beaucoup d'esprit, même à Paria. Demandez à M. d'Haussonville s'il connaît M. deCavour,unPiémontais, quiétait

et ce dîner. C'est nn métaphysicien qui a écrit sur

Kaut; il est un peu gros contre Thabitude des

métaphysiciens.— 2% j'ai dîné chez M. delà Rive,

le professeur de physique, dans une très-jolie

maison de campagne, du côté de Carra ; — 3% chez

Af. -Eynard, à Beaulieu, au milieu de ce beau jar-

diiL où jaillissent des eaux un peu froides pour

1b cjuart' d'heure. N'allez pas croire que nous

ayons dîné au milieu du jardin, car il fait dans

ces contrées un froid terrible et un brouillard

ass^z sombre. Voulez-vous me dire pourquoi je

ta^ suis figuré que vous aviez dit que M. Raulin

aVa^it vu vos brillants dessins du lac de Côme?

^\ i:ne dit qu'il n'en a rien vu du tout. Je croyais

cjU^ vous faisiez un ouvrage en commun. Il n'en

çOMvait résulter que quelque chose de très-rare...

A M. RAULIN

Coppet, 11 novembre isii.

Mon cher ami, n'attendez de moi que des sottises. Je suis enrhumé, enrhumé du cerveau, et j'en ai vraiment par-dessus la tête. Je ne vous dirai donc rien sur le Dante, ni sur la moindre

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des vierges de Raphaël. Totgourg est-il que ce mois-ci ne se passera pas sans que vous m'ayez vu de vos propres yeux, si vous y mettez le moindre intérêt.

Voulez-vous me dire où en est votre article de la Revue des Deux Mandes sur M. Thierry ? Je vois .avec plaisir jusqa'où un aussi honnête homme que vous peut être conduit par un mélange d'affaires et de paresse. Avez-vous jeté les yeux sur un article sur M. de Surville dans cette Revue? Cela est spirituel. Vous devriez lire des revues, puisque durant les sessions du Conseil vous ne pouvez pas poursuivre de grandes lectures. Les revues sont justement faites pour les hommes éclairés que le malheur de leur condition détient dans les affaires. Il y a des gens qui^ de leur vie, n'ont lu quatre pages en une année et qui vous disent avec assurance que les revues sont une lecture très-superficielle. Ah! mon cher monsieur, répétez ce mot superficiel qui vous va si bien ! Mais, mon cher ami, laissez dire ces gens et lisez des revues; c'est un manger fort agréable, point indigeste et fort nourrissant. Je relis ici les Confessiom de Rousseau. J'avoue que l'impression que j'en ai reçue ne lui est plus trèsfavorable. Ne vous Tai-je pas dit l'autre jour? Non, car vous en auriez insolemment triomphé.

A MADAME D*nAUS80IY VILLE.

Coppet, iO novembre 1841.

Je ne sais pas pourquoi vous me faites la guerre pour avoir dit que je recevais trop peu de lettres de Gurcy, chère madame. Il est possible que mes lettres ne soient pas plus nombreuses que celles que je reçois, mais je mets je ne sais quel empressement à répondre qui prouve qu'il n'y a qu'à m' encourager un peu. Je crains d'ennuyer, mais, dès qu'on me parle, vite quatre pages d'une écriture fine et lisible, tandis que les autres se donnent du temps et semblent dire : «Ah! mais, une minute. Je ne peux pas écrire tous les jours; il répond coup sur coup ; on n'en aurait jamais fini; je lui écrirai dans quinze jours. » En effet, au bout de quinze jours, trois semaines, vient une lettre pleine d'esprit et de mouvement d'esprit. .

On me mande de Paris que vous avez été ravie de la musique de Richard Cœur de lion. M. Raulin bat des ailes de joie en vous voyant admirer cette petite musique ; pour moi, je ne fais pas grand cas de cette belle copie de la parole. Il n'y a que

rineffable qui vaille la peino d'être chanté. Nous nous sommes autrefois arraché les yeux à Broglie sur cette question.

Je trouve Albert bien mondain. Il est toujours chez les grands. Il ne bouge, dit-on, des affaires étrangères. Je vois qu'on l'engraisse pour en faire un ministériel. Je ne suis pas sûr qu'il soit bon de s'accoutumer de bonne heure à trouver que le pouvoir a raison. C'est une de ces vérités qu'il ne faut admettre que sous les coups répétés de l'expérience. On ne doit être porté à donner raison au pouvoir que quand on a mesuré toute la faiblesse et toute la méchanceté de l'homme en société ; alors, on renonce à l'idéal, et l'on se jette dans les bras des gendarmes, du procureur du roi, du contrôleur des contributions ; mais ce sont des divinités bien sévères pour les rêves de la première jeunesse. Quand, à la fin d'une belle journée d'automne, vous voyez de petites colonnes de fumée bleue monter du toit des hameaux à travers le feuillage rougi des peupliers, il ne faut pas que la première pensée soit pour le maire et l'adjoint de la commune.

Je suis plus que de votre avis sur l'article de M. d'Haussonville ; je le trouve excellent de tout point, bien écrit, bien pensé, mesuré, et de ce grand air qu'il faut avoir quand on écrit, lequel

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consiste à montrer qu'on en pense pins encore qu'on n'en dit. C'est ce qui fait la grâce dans les mouvements; n'avoir pas l'air d'épuiser sa force, quoiqu'on fasse ; n'avoir pas les veines du front gonflées et la poitrine haletante. Cet article est comme la conversation soutenue d'un esprit audessus de son ciffaire. J'ai dit à M. d'Haussonville une petite critique sur l'absence de conclusions, mais je suis prêt à convenir qu'il n'est pas toujours à propos de conclure. On peut se borner à dire : « Voilà les faits et voilà où ils mènent. Pensez-y. »

Adieu, madame. J'arriverai aussi vendredi à l'ombre de M. de Broglie ; croyez-vous qu'on me mette à la portée Je suis assez maigre, assez mal vêtu, assez grognon, pas bien spirituel, et point Comte; mais on est très-charitable à Gurcy.

A MADAMB LA BARONNE A. DR STABL.

Paris, 23 février 1842.

Nous dînâmes hier avec M. Ingres chez madame d'Haussonville. Je crois que vous l'avez beaucQup vu à Rome. C'est un être singulier

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qu un véritable artiste. M. de Broglie a été fort attentif pour lui et il a paru charmé de ce soin. Les larmes lui venaient aux yeux quand on lui faisait Téloge de son portrait de Ghérubini. Il n'est pas très-spirituel extérieurement, mais on voit que le pot bout intérieurement. Il a sa langue à l'extrémité de ses doigts. Il parle par gestes arrondis, comme s'il voulait dessiner ce qu'il a à dire. Avec lui était là un jeune musicien * , le gendre de M. Baillot; entre cette peinture et cette musique selon son cœur, M. Raulin était tout oppressé d'aise et de bien-être. Il ne mangeait pas, ne parlait guères ; il a avec ces ;deux messieurs ce quelque chose de tendre, de confiant, de respectueux, d'ému, qu'une femme peut avoir pour son directeur. Le pauvre garçon est, au fond, plus païen qu'il ne pense. C'est la musique d'église qui l'élève dans le ciel catholique. Il n'aurait pas su résister au Jupiter de Phidias. Ne trouvez-vous pas que M. Ingres a quelque chose de M. Cousin, mais au grand sérieux? Je lui trouvais des airs de tête qui me rappelaient un acteur, et j'ai fini par trouver que cet acteur était M. Cousin. N'attendez-vous pas avec impatience les deux volumes de métaphysique de M. de Rémusat? Il y a beaucoup de talent et d'es-

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