V. Rossi nous est enfin arrivé. Je ne le trouve
pas changé, comme on disait. Je ne le trouve pas si maigri que le disait M. Raulin. Il raconte trèsagréablement tous les détails de Rome, avec cette lenteur que j'avais oubliée un peu, et qui donne pourtant du prix à toutes les circonstances d'un récit. Il parle de vous, madame, avec une lenteur qui ressemble à de la vivacité contenue.
J'ai laissé Gurcy dans une paix profonde, mais sans ennui, et tempérée par des coups de fusil de chasse tout le jour hors de la maison,' et au dedans les airs du Mariage secret et de Don Juan que joue incessamment madame votre sœur. Réellement la vie qu'on y mène est douce et agréable; vous n'en avez peut-être pas gardé de souvenir, mais vous pensiez dans] ces jours-là que vous étiez à passer vos examens devant un tribunal de bêtes féroces ; vous vous figuriez qu'il y avait là un banc des moqueurs où on comparaissait pour être condamnée. Il me semble que c'est vous, finalement, qui vous êtes assise dans le banc des moqueurs... Vous êtes priée de ne pas trop nous mépriser pour vivre ici au mois d'octobre. Nous n'en voyons pas moins très- grand monde, malgré la saison... Il y avait hier chez madame de Staël, entre neuf et dix heures du soir, deux ambassadeurs et deux
ambassadrices, et point de femmes de chargés d'affaires ; ce sont de trop petites gens pour nous... Presque tout ce beau monde avait dîné chez M. Guizot avec lord Normanby qui n'a point déclaré la guerre au dessert, comme s'y attendent et le souhaitent des journaux de l'opposition. Avez-vous lu, dans la Revue nouvelle un fragment de Mathilda^ qui est un roman de lord Normanby ? Il n'y a rien de bien nouveau ni dans les personnages, ni dans les pensées, ni dans les événements, ni dans les descriptions. L'imagination des hommes n'est pas si capricieuse qu'on le dit. Un écrivain qui se livre à toute l'impétuosité de ses fantaisies, fait exactement, sans s'en douter, la même chose que son voisin, et les romans se ressemblent encore plus que l'histoire de chacun dans la vie réelle.
A MADAME LA MARQUISE d'qARCOURT.
Paris, 3 novembre 1846.
M. de Viel-Castel est bien heureux. Il part aujourd'hui pour Sainte-Eusoge. Il vous dira que je suis malade et qu'il est bien portant ; il
VOUS dira qu'il vient passer quinze jours avec vous, et que ces quinze jours je les peisserai dans le très triste Paris. Tout cela dit, je ne veux pas renoncer à ce voyage de Sainte-Eusoge. Je me dis, de temps en temps, que je pourrais bien trouver une petite éclaircie de santé un de ces jours et qu'alors je commencerai ce voyage difficile dont le terme me plaisait beaucoup... J'ai dîné avant-hier avec M. et madame de Sainte-Aulaire et Louis. Ils étaient tous les trois à merveille et fort contents de nous planter là pour vous retrouver au bord du Loing. Les amis de Job sont demeurés plusieurs jours auprès de lui pour faire de la controverse, mais les amis d'aujourd'hui ne font pas de si longues visites. Ils disent tous comme cet ancien évêque qui s'écriait : a C'est drôle ! je n'aime ni les gens tristes, ni les gens malades. Je ne me plais qu'avec les gens bien portants et en train de la vie. » Ajoutez à cela que les amis de Job n'allaient point par les maisons de campagne de l'Arabie dire : a Ce pauvre Job ! il est un peu fou. Il n'est pas malade du tout; il se porte comme un charme. »