A MADAME LA PRINCESSE DE BROGLIE
Novembre, 1346.
"«li reçu l'Aventin, madame, et il m'a vraiment x'mé. Je l'avais laissé couvert d'une sorte de p^itit, brouillard un peu triste, et vous avez la l:>ox:iLté de me l'envoyer comme dans les plus t>^o.ux jours. Si j'avais ce talent de peintre, je peindrais et dessinerais toute la journée, mais je ne pourrais vous envoyer que des vues de tieige, des rues brillantes de verglas par lesqiielles on voit tomber tous les passants. J'ai bien reconnu les deux petits animaux noirs qui causent en vue de l'Aventin. Ce sont certainement des enfants de Cacus qui avait autrefois son doniicile dans la montagne. C'était un personnage peu estimé de ses voisins, fort rusé et assez violent quand on voulait lui reprendre le bien d'autrui. n était établi sur les bords du Tibre sans Tautorisation du conseil d'Etat de l'époque, et lorsqu'on a voulu le faire déguerpir, il a jeté feu et flamme comme yous savez. Prenez donc garde à ces petits êtres noirs qui n'ont l'air de rien, juais qui sont extrêmement méchants quand ils
ont intérêt à l'être. Pour M. Raulin, il n'est pas méchant; il vous élève ici des autels. Il admire tout dans Rome, personnes et peintures... Je crois bien qu'il vous préfère aux plus terribles mosaïques, ce qui n'est pas peu dire, comme vous pouvez en juger.
Nous allons avoir la session et redevenir des personnes dignes d'intérêt. Paris commence à se peupler un peu. Le 24 probablement, M. de Rémusat fera son discours de réception à l'Académie française. C'est là qu'il y aura de belles dames! On verra comme le public éclairé se plaît à la métaphysique quand il est bien averti que c'est un homme d'esprit qui en parle. M. Dupaty, qui le reçoit, raconte, dit-on, sa première entrevue avec M. Royer-CoUard. C'était pour solliciter sa voix pour l'Académie française. M. Royer Collard le reçoit d'un air froid et gardant un livre ouvert à la main. M. Dupaty lui décline son nom et M. Royer-Collard répond froidement : « Le nom est plus connu que les ouvrages. » Malgré ce début, l'entretien finit bien. Ce trait est bien de M. Royer-CoUard. Si tout le reste du discours le peint aussi bien, ce sera un portrait ressemblant.
Madame d'Haussonville vous dit-elle, qu'elle est au milieu d'études sur l'économie politique?
J5U 1 ^ lit Adam Smith, qui était un très-grand esr>ar^i* et qui parlait habituellement tout seul, (^ 0z:^ iKiKime fait Albert. Vous ne pouvez vous dis- ^^^iKnmser d'étudier l'économie politique. L'éducati^z>:Ka d'un fils vous en impose le devoir. On no <> ^^^cjH.t pas enseigner de trop bonne heure aux enfeu. iKiB.'ts comment se forme la richesse publique et ^^%^a.xr"tout la richesse particulière. C'est dans l'éco-
politique qu'on touche au doigt et à l'œil ibien c'est un beau spectacle qu'un pays qui ►t point peuplé ou presque pas ; là, l'homme :Taisse et prospère sans querelle avec ses voisins parce qu'il faut mettre un grand scrupule à laîre la charité, parce que la charité soustrait souvent à la faim et à la mort des gens condamnés par les lois générales de l'économie politique, ce qui est de mauvais exemple ; enfin, c'est une science qui rend le cœur dur et l'esprit clair, sauf exception. Albert vous dira que je parle jbien à mon aise de l'économie politique que je ne sais pas.
à M. RAULIN.
Paris, n novembre 1846.
Monsieur, ceci n'est qu'un en-cas pour les circonstances les plus extraordinaires, et qui, j'espère, ne se présenteront point. Si ma lettre vous trouvait encore à Rome, elle ne pourrait vous y trouver que le plus coupable des hommes. Vous auriez affiché insolemment dans la capitale du monde catholique le mépris de tous les devoirs. Vos pauvres devoirs sont tous ici ; ils vous attendent ; ilsdisent entre eux d'un air inquiet : «c Croistu qull revienne? » Ils lèvent les yeux au ciel d'un air de doute. Us fuient dans l'ombre quand M. le garde des sceaux vient à passer. Ainsi je ne peux pas croire que vous ne soyez pas à cette heure sur toutes les routes d'Itedie, afin de profiter des passages qui sont encore libres, tantôt sur une rivière, tantôt sur une autre. Vous aimez Rome comme une magnifique image de la loi morale, n'est-il pas vrai? C'est pour vous une raison décisive de la quitter pour aller en mission là où la loi morale vous appelle, c'est-à-dire en l'hôtel du conseil d'État, puis rue d^ l'Université, n** 90, où
Noxass devez venir rendre compte. Ne laissez pas croire à ceux qui vous vénéraient, que votre sounxission pour la mère de toutes les Églises n*est, «pr^ès tout, qu*un effet caché de la convoitise des yô tax, d'autres y ajouteraient peut-être une atta- ^tk^ criminelle de la concupiscence, car on a i^^^ï*lé de Romaines^ et des femmes qui puisent une ^^vi limpide dans les fontaines d'Albano, et de c^^\ l^s qui filent le coton sur les coteaux d'Anxur, ^"t de celles qui recueillent les fruits de l'olivier v^îi x*23 Tibur, abondant en colombes, et de celles <r*^^ X habitent sous le chaume de la campagne de k^oiaae brûlée parle soleil, et de celles qui boivent l^^ eaux de l'Arno, du Velino, du Carigliano, du V^aJturno. J'arrête ici mon dénombrement qui ti* ^st pourtant pas au complet, à ce qu'on affirme. t\ f&^t vous arracher à ces funestes images, et -wenir ici fixer vos regards, par exemple, sur le <\S8t^e de M. Tévêque de ***, fécond en brochures...
u Vous n*avez plus rien dit depuis Florence...
k l^es splendeurs du ciel et de la terre ne vous
^k font pas grand'chose, à une seule exception près,
^K et Texception porte précisément sur ce qui passe H^ aveeleplus de rapidité. Il est vrai, toute plaiwL issnterie à part, que ce qui passe a, pour l'ima- . gfnation des hommes, un charme particulier. Je
VOUS ai plusieurs fois proposé de chercher pourquoi il en était ainsi ; une rose que le vent emportera demain agit sur l'esprit non-seulement par sa beauté, mais par sa fragilité. Nous qui regardons avec saisissement un obélisque qui n'a d'autre mérite que de défier l'action du temps, nous éprouvons quelque chose d'analogue en voyant le temps emporter dans un tourbillon les feuilles d'hier. Est-ce queces deux contraires ne sont que les deux côtés de la même idée, de cette idée de la durée qui nous inquiète sans cesse? Est-ce simplement que, créatures fragiles, nous aimons ce qui a le même sort que nous? Est-ce que tant d'éclat épuisé dans ce qui ne dure qu'un jour nous donne une plus magnifique idée de la science du peintre qui colore le monde? Est-ce que... mais me voilà bien loin de mon texte. Je m'égare, comme M. l'évêque de ***. Je voulais vous dire une chose sensée qui est de revenir bientôt, et je me mets à parler de ce que j'ignore, de ce que tout le monde ignorera toujours.
Il ne se passe en France rien de digne de vous être raconté. Cracovie et l'humeur de lord Palmers ton passeront, mais la beauté des montagnes qui vous environnent ne passera pas, de longtemps, du moins.
tien vers les Catacombes. Vivre ici dans la boue, lire Y Univers, voir passer des députés crottés, et puis passer un matin entre les mains des pompes funèbres pour dormir quatre ou cinq ans d'un sommeil troublé dans un cimetière d'où M. de Rambuteau me chassera pour cause d'abattoir et d'utilité publique, ce n'est ni vivre ni mourir. Si vous voulez m'acheter un petit tombeau dans le jardin qui avoisine le monument des Scipions, j'arrive, je m'y fais placer pour l'éternité. Vous en ferez murer la porte, de manière à ce qu'il passe quelque brin de lierre et quelque pe'tit rayon de soleil à l'intérieur, et vous pourrez ensuite repartir pour Paris, si vous voulez.
A MADAME LA PRINCRSSR DE BROOLIE.
Paris, 26 mars 1847.
Votre lettre du mois de janvier ne paraissait pas du tout venir d'un pays où il n'y avait ni fleurs ni soleil, madame. Vous criez tous au froid, et je suis sûr que nous nous ferions un printemps très-agréable de vos plus mauvais jours.
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31. de Lamartine fait un grand bruit durant vie. Ses Girondins^ dont je n'ai lu que des .^[ments desquels je suis médiocrement con- % ont à Peuris un prodigieux succès. Vous ^z la gravité, le calme et le sens froid et Jit de M. de Canouville; il ne parle de ces Gi- ^ins qu'avec enthousiasme. M. de Broglie, n'est favorablement prévenu ni pour Tau- , ni pour ses idées, trouve dans ce dernier jrage beaucoup d'esprit et beaucoup de vues, missi beaucoup de talent. Il n'approuve assuent pas tout, mais il dit que, dans ce genre, onne en France n'en saurait faire autant, n, la première édition est déjà épuisée, et on perle plus ici que de Vergniaud, de Gensonné, uzot, de Grandet, de madame Roland et du Dumouriez. Vous avez déjà fait la connce de tous ces personnages dansM.Thiers s M. Mignet, mais vous ne les avez jamais dans les phrases de pourpre et d'or que fait • <le Lamartine. Bien que je n'aie fait qu'entrece livre, il m'a paru qu'il y avait mis ses sur toutes les choses créées et incréées. V a là la matière d'un demi-million de poëmes le moins ; des thèses pour et contre tout ce ^î^*on tient pour vrai et pour faux dans le monde. ^^ bonne logique, la moitié des idées qui y sont
énoncées doit être rigoureusement vraie, car l'autre moitié se forme d'idées diamétralement contradictoires aux premières. Vous prendrez pourtant plaisir à ce magnifique délire. C'est donc dans les moments perdus qu'on pense à la Chambre des députés... J'imagine que, de loin, vous prenez plus d'intérêt aux discussions des Chambres. C'est une des formes du mal du pays que de lire les journaux.