M. A. DE BROGLIE
Paris, dimanche 28 janvier 1844.
Eh bien! mon cher ami, on ne t'écrira que le lundi, puisque tel est ton désir. On vous écrivait, comme à l'ordinaire, par le courrier de vendredi, mais on a brûlé sa lettre, qui n'aurait plus été présentable trois jours après. Ce n'est pas que mes lettres aient un grand air de jeunesse, et, comme les personnes laides, elles pourraient fort bien vieillir sans trop changer.
Nous avons eu ici, vendredi, un bel orage constitutionnel. Il n'était pas à la plus grande gloire des gouvernements libres. Ceux qui ont assisté à ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meute de chiens de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre
M. Guizot. Il fallait voir Tindignation vertueuse de M. Joly. Enfin, la sainte cause de la morale a pourtant succombé et le lion a fait taire les chiens. Vraiment, il paraît que M. Guizot a été très-beau. Les journaux n'ont rien rendu du bruit do cet ouragan. Le lendemain, samedi, tout était rentré dans le calme. M. de Lamartine a endormi tous les flots en colère et, à la place des flots, je me serais endormi aussi. M. de La Rochejaquelein donnera-t-il sa démission? Il me semble qu'il ne peut pas s'en dispenser, et j'ai idée qu'il n'en fera rien. Ses pauvres collègues ne sont pas tous en mesure non plus de se faire réélire ; plusieurs resteraient probablement sur le carreau, et il n'est pas agréable de rester sur le carreau avec son dévouement. Du reste, je vois aujourd'hui bien des personnes tout épouffées de la signification un peu brutale de ce verbe flétrir. Il est possible qu'on pût mieux choisir parmi les trente mille mots du vocabulaire. Il faut même qu'il ne vaille pas grand'chose puisque M. Ducos qui, dit-on, l'avait introduit dans la phrase de la Commission, a voté bravement contre, en définitive. On ne peut pas être plus discipliné.
Tu n'as pas idée de la splendeur des jeudis de ta S(B\XT.Le»lu7idis ne sont pas moins beaux. Ton
père dit, vers huit heures et demie : a Tant mieux ; il ne viendra personne, » et à dix heures, on étouffe et on s'étouffe ; les chambres, les armées de terre et de mer, les cours royales, la cour de cassation ; et pourtant on cause et ce n'est point ennuyeux.
A M. A. DE BROOLIE.
Paris, dimanche 4 février 1844.
Je Vai envoyé hier M. de Ravignan. Il est parti dans le même paquet que la Revue des Deux- Mondes. Ils se mangeront probablement en chemin... Je ne sais pas bien ce qui a brouillé le gouvernement et la Revue des Deux-Mondes. Ce sera sans doute quelque point de haute métaphysique, sur quoi on n'aura pu s'entendre... A propos de métaphysique, je te trouve bien dur pour cette pauvre philosophie... Tu dis qu'on ne découvre jamais rien en philosophie... Veux-tu bien te taire et ne pas dire de ces vilaines bêtises... Je. ne sais trop que te répondre sur le débat entre M. de Montalembert et M. Michelet. Sur de telles hauteurs, la tête se trouble et l'on ne peut jouer avec de tels noms.
6 LITTRII.
Pour M. de Rémusat, il ne pense pas à toutes ces disputes. Il vit dans la solitude du cloître et s'entretient avec Abélard sur les catégories d'Aristote ; il s'efforce de raconter la philosophie du moyen âge, sans lui donner rien des temps modernes et rien de ce que le moyen âge ignorait de la philosophie ancienne. Ce tableau a le genre d'intérêt d'un vieux portrait qui reprend l'air des vivants quand on enlève habilement la couche de poussière et de fumée qui le couvrait. Cette scolastique n'est pas si méprisable qu'on l'imagine à la première vue ; avec son appareil bizarre, elle s'inquiète pourtant bien des vrais problèmes. Elle poursuit les mêmes papillons que nous poursuivons aujourd'hui ; seulement, la gaze est mal agencée et un peu trouée et les papillons s'envolent plus souvent. M. de Rémusat me semble avoir mieux fait sur Abélard que M. Cousin sur Platon dans ses arguments. On voit que Platon a passé quelque temps à Paris et qu'il a causé en Sorbonne avec M. Cousin. L'Abélard de M. de Rémusat (j'entends celui des gros mémoires sur la scolastique) n'a pas vu autre chose que le couvent de Saint-Gildas en Bretagne, avec sa très-sombre bibliothèque qui n'a de vue que sur la mer. Voilà presqu une dissertation. Il est vrai que tu m'y encourages. Ne
me dis-tu pas : Vos idées seront bien venues, car il y a ici une vieille actrice dont on applaudit les tninmideries à outrance? Tu vois que je cède à ces encouragements.
As- tu là le Don Quichotte? Ne le trouves-tu pas comme moi^qui ne l'ai lu que dans la traduction, très-supérieur à tout pour le sérieux du dialogue?