‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 3 sur 81 · M. ▲• DR BR06LIE · texte numérisé non relu

M. ▲• DR BR06LIE

Dimanche, 17 mars 1844.

Mon cher ami, le morceau sur le conseil d'État part avec le courrier qui te porte la Revue des Deux-Mondes, Il y a dans cette Revue un petit récit de M. Mérimée qui m'a fait souvenir d'une grande course que nous avons faite au cap Misène le 1" janvier 1840, et où l'on a agité toutes les questions de la philosophie à propos d'une petite nouvelle de madame Sand. Aujourd'hui, on ne dispute plus guère, et les harpes suspendues languissent tout à fait, détendues. Quoi qu'il en soit de ce petit conte de M. Mérimée (lequel conte ne me frappe pas tant que Colomba)^ tou-

jours est-il que M. Mérimée est de T Académie française. C'est toute une campagne que cette ^^'' élection de M. Sainte-Beuve et de M. Mérimée.

D'abord, tous deux avaient passionnément envie d'y entrer et en convenaient de fort bonne grâce ; même M. Mérimée avait tiré le sort dans Homère, ouvrant le livre au hasard et prenant le premier vers de la page comme un présage sur son élection. A présent qu'il est élu, tous les vers prennent un sens parfaitement clair en faveur de sa nomination. M. Sainte-Beuve séchait sur pied, et il eût fallu cire bien méchant pour ne pas lui donner sa voix. Ces méchants se sont rencontrés en assez grand nombre, quoique, heureusement, en mino- ♦ rite. Ceux qui savent que la colère des rois est

comme celle du lion, ont voté pour M. Vatout, M. Migneta d'abord été pour M. de Vigny contre M. Sainte-Beuve. Je ne sais où il a été chercher son admiration pour cet auteur poudré, frisé et musqué d'Eloa, 11 entrera néanmoins à la première vacance, ce chantre à!Ëloa. Pour M. Mole, il a été parfaitement bien pour les bons choix et n'a pas bronché devant la colère du roi.

Quantum mutaiut ab illo Heclore,

Nous aurons donc six beaux discours d'ici à six

semaines. M. Saint-Marc Girardin travaille à force à la gloire de M. "*, qui ne l'aide guère, le pauvre homme ! On dirait qu'il est encore vivant. Ces trois dernières élections de l'Académie française déplaisent mortellement au parti qui, dans l'Institut, s'intitule le parti des hommes de lettres, par opposition à ce qu'ils nommenjtle parti politique. Ils prévoient que, dans un avenir prochain, on ne verra plus dans l'Académie que des hommes connus ailleurs par leurs travaux. Enfin, on ne sera plus chez soi ; on ne pourra plus se lire de petits vers au coin du feu. M. Dupaty, M. Etienne, M. Scribe sont douloureusement affectés. Ah ! il va falloir que M. Sainte-Beuve se mette sur son beau style dans son discours. Il faudra qu'il , taille ses diamants selon les règles du clivage, et qu'il coupe de droit fil les cheveux qu'il coupera en quatre ; mais, qu'il écrive plus ou moins naturellement, il n'en a pas moins beaucoup d'esprit, et il est très-heureux d'être nommé! Je comprends le plaisir qu'on peut trouver à s'appeler membre de r Institut. En vieillissant, on se rabat sur les lieux communs de ce monde, et l'on retombe sous le consensus omnium. Au fond, comme la grande estime qu'on fait de soi-même en commençant de vivre s'affaiblit progressivement, il est simple qu'on finisse par s'en rap-

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porter plus volontiers aux autres. Je demande donc instamment toutes les dignités et toutes les distinctions de cette terre, et si tu peux me les envoyer par le prochain courrier, tu me feras grand plaisir. J*ai dit adieu à Tespérance, et je demande des titres, des fauteuils dans les académies. N'est-ce pas là la forme de la mélancolie et du découragement aujourd'hui? Un asile dun jour^ pour attendre la mort^ c'est-à-dire une place à r Académie française, et la Chambre des députés, et le conseil d*État.

M. d'Estourmel, non pas M. Alexandre, mais M. Joseph d'Estourmel, vient de publier le journal de son voyage en Orient. Avec ma rage de voyages (de voyages qu'on lit au coin du feu, s'entend), je me suis jeté sur ces deux volumes à peu près in-4'*, ornés d'une immense quantité de dessins qui doivent être ressemblants, car ils ne sont pas des plus beaux. Le texte n'a rien du faste oriental qu'on peut trouver chez Rabin, le marchand de costumes, ou chez M. de Lamartine. Il raconte simplement et ne redit pas ce qu'on a redit cent fois. Il est plein de petites anecdotes comiques et dites avec esprit. Ainsi, à Corfou, il propose à un certain Démétrius, qu'il a pris pour le guider à travers TOrient, et qu'il croit très-pieux parce, qu'il s'est donné

LBTTRKS. Il

pour le fils d'un papa grec : « Je lui proposai daller à la messe^ mais il me répondit qu'il la connaissait. Y>

Louise est toute flère d'avoir reçu récemment une lettre de toi. Elle se désolait^ hier, de ne pas jouer, suivant son idéal, le rôle de Victorine. Je l'ai trouvée toute rêveuse au coin de son feu et dans les transes d'une répétition qui se préparait pour le soir. Il n'était encore que cinq heures. Othenin est arrivé de la Chambre, et, sans mot dire, il a sonné, a fait signe à un domestique de repousser son bureau au fond de la bibliothèque. On a rangé les chaises, et, comme un homme * accoutumé à ne faire que cela, il s'est mis en scène, sa femme a tiré son mouchoir de poche, a pleuré comme pleure Victorine, et moi qui comptais avoir des nouvelles de la .Chambre des députés, j'ai appris que le fils du philosophe sans le savoir allait se battre en duel. Ne reviendras-tu point pour assister, vers le mois de juin, à la première représentation qui aura lieu dans la grange de Saint-Presles, près Gurcy?

Ah ! ce sont les traits généraux et communs qui te frappent dans les choses! Tu prends la bonne part, et tu nommes cela un défaut, pour qu'on te la laisse sans contestation. Monsieur est

comme un beau jeune homme de la Grèce héroïque traversant les pays barbares. C'est le même principe qui fait que Louise se contente du pauvre petit rôle de Victorine dans la pièce en répétition, et elle le joue parfaitement, quoi qu'elle en dise.

Pour M. Mérimée, il n*a encore publié qiï Arsène Guillot. Il doit donner prochainement deux volumes qui iront de la guerre sociale à la conspiration de Catilina, je veux dire jusqu'à la défaite de Catilina. Ce serait le cas de faire une petite nouvelle sur Catilina et quelque belle dame romaine. Le temps y prête ; tout le monde avait ces jours-ci des passions académiques. La cuisinière

de M. Mérimée (de Tâge de madame Blanchard, entendez-vous) a fondu en larmes en entendant qu'il était élu.

Bonjour, mon cher ami, je te croyais revenu d'Aranjuez.

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