‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 20 sur 81 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

VOUS, ne va pas vous brûler la cervelle. Il est pourtant clair qu'il y a beaucoup plus de Blanqui et de Sobrier qu'on ne croit, et qu'il y en a partout. Je conçois que cette terreur de ne savoir avec qui on vit, produise l'immobilité un peu effrayante qui succède au 15 mai. J'avais peur qu'il ne sortît encore quelque bourrasque de la fête de dimanche. Où étiez-vous le jour de la fête î Avez-vous escorté les cinq cents charmantes filles qui représentent l'innocence des temps nouveaux? M. Carnot a de drôles d'idées sur l'éducation des filles. Assurément Fénelon n'aurait pas songé à ce moyen d'entretenir les vertus de famille dans les demoiselles des classes pauvres. On doit rentrer chez soi dans un singulier état d'esprit quand on a été ainsi promenée sous les yeux de toute une population armée, ivre de joie, et peut-être aussi de vin. A propos, donnezmoi des nouvelles de notre régénérateur Albert ouvrier. Est-il un peu reposé? Il a bon cœur. Il était inquiet de M. Louis Blanc et demandait sans cesse ce qu'il était devenu. Cela est d'autant plus beau qu'ils différaient complètement d'opinions et qu'il est évident qne M. Louis Blanc n'a songé toute la journée du 15 qu'à respecter l'Assemblée nationale dans les moindres nuances de sa liberté. M. Albert la voulait faire sauter par

les fenêtres ; mais ce sont des nuances qui n empêchent pas do s'entendre sur le fond de la politique.

Quand venez-vous ici? Est-ce que vous ne pourrez pas venir passer huit jours entre deux batailles, sll y a bataille, ce qu'à Dieu ne plaise> mais je crains bien qu'il soit en ce moment le Dieu des batailles.

AU MBMB.

liroglie,!" juin 1848.

Je vois que la pluie tombait si fort à Paris avant-hier qu'on ne s'entendait pas dans l'Assemblée nationale. Je ne sais si le bruit de la pluie nous a fait perdre beaucoup de vérités utiles. Ici» il fait un temps si variable que je 3uis retombé dans les plus mauvais jours de mes nerfs. J'ai, ou je crois avoir, la fièvre tous les jours. Je ne vous serais pas d'un grand secours pour enlever la plus petite barricade. Cet état de santé m'est un vrai supplice, mais M. Proudhon m'a la mine d'être encore beaucoup plus malade que moi. Je n'avais encore rien lu de ma vie qui

eût le caractère de la fureur à ce degré. Quand vous viendrez dans nos pâturages, apportez ce volume. Il faudra le faire relier en peau de chagrin et le dédier au diable. Est-ce que M. Proudhon fait cas du diable ? Il doit avoir un emploi à sa cour et probablement il est le fou du diable lui-même. Les sottises monstrueuses n^ontpaâ beaucoup d'importance dans les temps tranquilles, mais quand il y a beaucoup d'électricité dans l'air, ces absurdités peuvent faire sauter une centaine de cerveaux détraqués. J'ignore si Ton a conservé dans la nouvelle économie ce que nous nommons la morale publique; dans l'affirmative, on pourrait faire fouetter M. Proudhon sur la place de la Concorde, mais on a bien d'autres chiens à fouetter. Ëst-il possible que cette bagarre des ateliers nationaux finisse sans collision? Tout est possible sur la terre de miracles où nous vivons.

Vous ne m'avez pas dit pourquoi M. Lacordaire avait renoncé aux pompes et aux œuvres d'un représentant du peuple. Si son confesseur lui a conseillé de se retirer de ces tentations, il a un sage confesseur. Il est des tempéraments à qui certains climats donnent des maladies violentes qu'on peut éviter en allant ailleurs. On peut rêver le bien en toute pureté d'âme dans un

étoile dans tout le ciel et qui suivent le vent qui passe.

J*aimerais certainement mieux dormir sur les baïonnettes de votre légion que dans les petits bras d*un père tel que Louis Blanc.

àU MÈMB.

Broglie, Vendredi, 0 jain 1848.

Que faites-vous dans une ville de guerre, avec un bras malade? Vous voilà comme M. Sauvageot quand il disait que la foule des libérateurs allait peut-être entrer chez lui pour lui emprunter les objets précieux de son cabinet. Vous devez craindre que les amis de Louis Bonaparte ne viennent décrocher vos tableaux, à la façon des socialistes. Je croyais que ces socialistes n'oseraient plus relever la tête, et voilà qu'il en sort des élections quatre ou cinq des plus insolents. Pour ce Proudhon, qui prétend n'être pas socialiste, j'espère qull aura affaire au bon Dieu qu'il a si stupidement insulté. Qui aurait cru aussi que Louis Bonaparte avait un nom menaçant pour nous ? Les gens actifs n'ont besoin d'aucun

esprit pour faire un énorme dégât. Avez-vous jamais réfléchi, sous le point de vue du gouvernement du monde, à Textrême facilité avec laquelle un sot peut faire le mal, et à Texcessive difficulté qu'un homme sage et de beaucoup d'esprit rencontre à faire le bien ? Certainement le monde irait mieux sous une loi contraire. Vous avez une jolie montre de Bréguet qui ne dévie pas d'une seconde en une année ; un manant met le pied dessus dans un mouvement de vivacité et bonsoir la montre de Bréguet. Tous les bons citoyens qui passent et blâment l'action du manant ne sauraient probablement pas rajuster cette montre en mettant leur pied dessus. Que nous serions plus heureux s'il fallait tout le travail et toute la science de Bréguet pour disloquer une montre et un simple coup de pied pour la faire !

Il devient probable que ce n'est pas dimanche prochain qu'on dressera cent mille couverts sous les canons de Vincennes. Ce petit festin entre amis avait tout l'air d'être une manière d'ouvrir la tranchée devant cette place. Je ne serais plus étonné du tout, à présent, de voir enlever une citadelle formidable à la pointe de cent mille fourchettes. Cédant arma togœ. et toga^ c'est une blouse en français, suivant l'interprétation des

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meilleurs critiques. A ce queje vois, Louis Bonaparte qui, jusqu'à ce jour, avait si miraculeusement imité les manières de son oncle, comme un neveu respectueux qu'il était; qui avait cru qu'il ne pouvait conquérir la France qu'à l'aide d'un chapeau militaire à très-petits bords et d'une paire de bottes à l'écuyère, accompagnés d'une aigle impériale apprivoisée, Louis Bonaparte, au lieu d'arriver, toujours suivant la tradition de son oncle, avec les drapeaux arrachés en Italie des mains des Guelfes et des Gibelins, avec les étendards conquis sur les Mameluks au bord du Nil, s'en vient offrant à cent mille hommes pour tout appât un morceau de veau froid et un verre de piquette à la belle étoile dans le village de Vincennes. Quantum mutatus ab illo Hectare ! Il est vrai aussi que la génération présente n'en demande pas davantage, u Un bon souper et surtout un bon lit, > c'est toute la question sociale. Je trouve raisonnable qu'on soit en souci du vivre et du couvert, mais il ne faut pas prendre pour cela de grands airs de dévouement, ni croire imiter Hampden, ou lord Russell, ou Bailly, ou Desaix, ou Kléber. Si Louis Bonaparte a promis aux électeurs qu'il payerait les quarante-cinq centimes de toute la République avec son argent de poche, on

n'est pas très-avancé dans nos bruyères sur le calcul, et il paraît tout simple qu'un neveu de Napoléon paye ce petit tribut pour tout le monde, sans se déranger en aucune sorte. Nous ne sommes pas familiers avec ces grands, nombres.

Samedi, 10 juin.

Pendant que j'écrivais ces mots, S. M. Louis Bonaparte faisait un joli chemin. Le voici donc représentant du peuple. S'il parle un peu dans l'Assemblée, il est sûr de perdre beaucoup de son prestige... La roue de la fortune tourne maintenant avec une rapidité inouïe...

AU MÊME

Broglie, 13 juin 1848.

Mon cher ami, comment vous portez- vous? Tous les détails sur votre santé nous sont venus par mademoiselledePomaretqui ditque Louis Bonaparte n'a point de rhumatisme aigu. Il me paraît possédé de la fureur d'être empereur de quelque chose et de quelqu'un. Il est têtu comme

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un onagre (je parlé poliment de crainte qu'il soit un jour mon maître) et je crois qu'il a fort peu d'esprit. Il n'est pas rare d'avoir peu d'esprit, mais il n'est pas commun d'être têtu en France. Heureux ceux qui sont têtus^ car ils posséderont la terre! A qui veut entrer dans une maison, s'il cogne toutes les cinq minutes à la porte, il arrive toujours un moment où la porte entr'ouverte cède. Reste à savoir ce que l'on fait dans la maison quand on y est entré. J'espère qu'on en est mis dehors par les épaules, mais ce n'est pas sans dégât.

Avec quoi avez-vous charmé votre solitude durant vos jours de captivité ? Vous avez regardé élever quelques pierres de l'église de Sainte- Clotilde, cela ne suffit pas pour tromper l'activité d'un homme qui marchait depuis trois mois au pas décharge, la baïonnette au bout du fusil, dans les rues de la capitale. Pouvez-vous continuer le docteur Chalmers au milieu de cette tempête? C'est pourtant ce qu'il faudrait faire. Il n'y a pas d'époque où il soit plus nécessaire d'avoir une haute retraite où les vents de la terre ne soufflent plus. Il faut pour les âmes une haute retraite et une petite cachette pour son argent. On est ainsi à l'abri des hymnes de Proudhon et des mains fortes de Sobrier. Ici, on vit dans une

grande paix sous les lois d*un*huissier qui est un fort bon homme. Il n*abuse et n'use même pas de la hache et des faisceaux que M. Ledru-RoUin lui avait remis pour en user selon les inspirations de sa conscience. Il n'est pas porté à verser le sang. Il fait des exploits tout le jour, et gouverne un peu à ses moments de loisirs. C^est plus que n'en fait habituellement la commission du pouvoir exécutif.

Adieu, mon cher ami. Ne redevenez citoyen que quand vous ne serez plus du tout rhumatisé. Le vent de la République est aigre et froid. Il ne fait pas marcher le vaisseau de l'État, mais il peut donner un coup d'air à qui n'est pas bien portant.

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