LXIII
A M. P0IR80N
Broglie, u juin I8I8.
Mon cher ami, je suis encore ici jusqu'au commencement de juillet, et, puisque je ne reviens pas immédiatement à Paris pour avoir de vos nouvelles, je viens par écrit vous en demanner quelque peu ; reste à savoir si vous pourrez admettre ma requête; les citoyens de Paris n'ont
pas beaucoup le temps d*écrire des billets du matin. J'entends d'ici le rafpel des douze légions. On raconte qu'un petit César de deux sous veut monter au Capitole au milieu des acclamations des soldats; il ne lui manque que des victoires et des soldats ; il n'a pas du tout les traits de son oncle au 18 brumaire. Il ne suffit pas des lauriers de Strasbourg et de Boulogne-sur-Mer pour éblouir trente-trois millions d'hommes. Vous me direz que ces trente-trois millions d'hommes ont la vueassez débile, etqu'unrien leur peut donner dans l'œil. Je suis obligé d'en tomber d'accord; aussi depuis quelques jours je me réveille tous les matins avec une inquiétude vague d'appartenir à un tout petit empereur. Faut-il croire les cousins de ce prince, lesquels disent à la tribune qu'il est un jeune homme trop bien élevé pour songer à renverser la République? Il se peut bien que tous ceux qui crient vive l'Empereur dans les rues, ne soient pas des partisans de la famille de Napoléon , et les amis de Barbes et de Sobrier qui demandaient mélancoliquement deux heures de pillage, peuvent fort bien prendre le nom de Louis Bonaparte comme une manière d'engager la partie ; ils profiteraient du tumulte pour faire des visites d'amitié aux riches dont la Réforme a bien voulu leur donner
Tadresse. Ce qui est certain, c'est qu'à vingt lieues de Paris, au bout de quinze jours d'absence, on ne comprend plus rien à ce qui se fait dans cette belle capitale. Dès qu'on est loin, on commence à déraisonner sur Torigine et la por- -ftée des sottises qu'on fait à Paris. Je commence croire que ce qui constitue le provincial, c'est chercher des raisons de bon sens ou de logie pour expliquer les mouvements capricieux immenses volées d'étourneaux qui nichent Paris. Il y a de bien mauvais garnements ^lés à ces étourneaux! Comment êtes-vous tent de vos auditeurs étourneaux dans votre d'histoire de France? Ne craignez-vous de jeter des perles devant des citoyens mal opres à les apprécier et à en faire leur profit? français né malin aime infiniment mieux le deville que les histoires de Tacite, les disde Machiavel et V Esprit des Lois. Le vaude- ^i-^le lui dit qu'il est beau, spirituel, bien pris Aaris sa taille, désintéressé, magnanime ; qu'il est ^^rrîble comme les lions du désert, rapide comme \^ vent ; que, quand on a le bonheur de naître Àtuns la rue Coquenard, ou la rue Guénégaud, ou la rue Quincampoix, on est de toute nécessité ' tm foudre de guerre et un prodige d'esprit. Voilà l'histoire que les peuples aiment à lire.