‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 22 sur 81 · A MADAME LA BARONNR A. DB STAËL · texte numérisé non relu

A MADAME LA BARONNR A. DB STAËL

Dimanche, id juillet 1848.

Je vois que ce n^est pas assez que nous écrivions peu ; il faut encore que la poste me prenne vos lettres et les garde... Dites-moi, je vous en supplie, la date à peu près de cette lettre aûn que je fasse bien mon compte et que je voie si je dois, en toute conscience, faire des imprécations contre M. Etienne Arago. Pour moi, il est vrcd que j'ai perdu, depuis quelques mois, ma belle habitude d'écrire. J'ai des soucis de toutes les couleurs et pas beaucoup de force physique pour lutter contre. Le temps est un peu plus léger à présent et peut-être que je vais reprendre mon petit entrain accoutumé. Les temps nouveaux ne sont pas faits pour remettre en équilibre les gens qui ont un peu de peine naturellement à se tenir sur leurs pieds. Le mois dernier a été un terrible mois et il fera, même dans une grande histoire, une terrible époque. Paris n'a, sans aucun douto, jamais été exposé à un plus affreux péril que durant les quatre jours auxquels a mis fin le canon de M. le général Cavaignac. Durant

les doux .jours que je viens de passer à Paris, j'ai pu lire le commencement et le progrès de cette terrible histoire sur les murs de toutes les rues où la bataille s'est livrée. L'œil ne peut guère trouver un espace large comme la main qui ne soit sillonné par une balle ou un boulet. Dès l'entrée de la rue Saint-Antoine, par exemple, on voit encore un grand nombre de maisons dont les rideaux vont et viennent au gré du vent, faute de vitres ou de fenêtres. Si vous avez vu des vignes ou des blés ravagés par une grande grêle, vous pouvez vous figurer assez bien l'état des quartiers où la guerre a porté. Les honnêtes gens, et il y en a partout, qui habitaient ces quartiers, ont été pris durant quatre jours comme dans un filet de fer et de feu ; trop heureux si on ne les obligeait pas à travailler aux barricades sous les menaces les plus terribles, comme, par exemple, de pendre leurs parents ou leurs enfants. Tous les monstres qui restent au fond de la mer dans les lois de l'équilibre reviennent au-dessus quand cet équilibre est rompu. S'il y a eu des choses effroyables sans nombre faites par les brigands, il y a eu aussi du côté des honnêtes gens des actes d'héroïsme, de dévouement, de sang-froid au milieu des périls les plus extrêmes, qu'on ne saurait compter.

Les meilleurs et les plus mauvais sentiments de la nature humaine se sont battus durant quatre jours, comme dans les batailles du ciel qui sont indiquées dans TÂpocalypse. Le diable ne Ta point emporté non plus à cette fois, mais il grince encore horriblement des dents, et quoique le meilleur de ses griffes lui soit arraché, qu'il soit lié fort et ferme, il essayera encore plus d'une fois de donner un mauvais coup à la société. Heureusement cette société est armée jusqu'aux dents et ne se relâche d'aucune précaution. Avant-hier au soir, en entrant chez moi par la rue de Bourgogne vers dix heures, j'ai trouvé des vedettes à tous les coins de rue et, à l'entrée de la rue de l'Université, près du palais de l'Assemblée, un dragon immobile sur son cheval, le pistolet à la main, dans l'attitude de la méditation. C'est l'appareil d'une place de guerre durant un siège, mais tout cela a aussi un aspect très-paisible et point contraint. Les voitures vont et viennent comme à l'ordinaire, bien qu'en moins grand nombre. On se promène nonchalamment dans les Champs-Elysées par les belles soirées comme l'an dernier ; seulement, en remontant le pont de la Concorde, on voit deux belles pièces de canon qui allongent leur museau curieux à la grille de la Chambre des Représen-

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tants, et Ton entend hennir les chevaux d'artillerie tout sellés qui sont rangés le long du mur du jardin de la Présidence. Cest en regardant tout cela que M. de Broglie a manqué le trottoir en montant et qu*il s*est fait au front une écor- ('.hure assez grande qui nous avait ennuyés quand il est rentré... Voici trois jours de ce petit accident, et il n'y en a de traces que Técorchure. Oui, j'espère que nous vivrons assez longtemps sous la dictature militaire. Elle vaut moins que les gouvernements libres et légaux, mais elle est une perle de grand prix comparée à la chance d'être dévorés un jour ou Tautre par les troupes do bêtes féroces qui hurlaient autour de toutes les maisons de Paris il y a quinze jours. Comment voulez-vous contenir avec le fil de la légalité ces animaux menaçants et altérés d'un bien-être impossible?

A M. RAULIN

Brogiie, samedi, 22 juillet 1848.

Je ne sais comment vous faites pour savoir tant de nouvelles et pour les raconter avec tant de détails intéressants. Nous vivons sur vos let-

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très qui valent mieux, même pour les nouvelles, que les journaux. Les journaux ignorent que M. Proudhon a été élevé par la charité d'un propriétaire philanthrope. Quel serpent ce propriétaire envoyait à Técole ! Je compte que, dans la discussion, on écrasera la tête dudit reptile. Ce n'est pas que j'aime les discussions en forme contre les principes absurdes. Les mauvaises doctrines d'aujourd'hui ont un grand air de simplicité et d'évidence grossière, dans leur état de théorie; elles vont, comme un gant, aux esprits étroits; le bon sens est plus compliqué et ne va pas moitié si bien à la main d'un sot. De là, la nécessité de huer les mauvaises doctrines ; les huées prennent les hommes par le sentiment ^ elles sont plus efficaces que les discussions en règle. Il ne faut pas laisser prendre des airs de principes à des sottises dangereuses. Il faut les mettre à la porte, non pas avec des fleurs et des couronnes comme les poëtes de Platon, mais avec quelques coups de pied. Vous racontez bien, aussi les magnificences de la première réception de M. le général Cavaignac. Il a raison de s'environner d'un peu de pompe militaire. L'homme est un animal insolent qui n'aime Textrême simplicité que pour lui grimper sur les épaules. Un insolent qui demande une audience rabat la moi-

tié du caquet qu'il se proposait de montrer quand il passe par des cours où de graves soldais font une garde régulière; par des antichambres où des huissiers graves lui disent à demi-voix de s'asseoir et d'attendre; par des salons d'attente où il rencontre une foule d'officiers en grand uniforme dont il n'a pas l'honneur d'être connu,et qui le regardent froidement. Tout cela lui donne une idée salutaire du peu de place qu'il occupe naturellement en ce monde et lui fait sentir utilement son néant. Lies chefs des sociétésdoivent être environnés de tous les signes qui disent à tout moment qu'ils représentent toute la société. Si j'étais, par accident, chef des peuples, je crois que je vivrais au milieu de la foudre et des éclairs, surtout dans les temps où les idées d'égalité absolue auraient miné le monde. Même, si j'étais tout à fait un grand homme, ce que je ne suis peut-être pq;s, quand j'aurais gagné cent batailles, je n'aurais que des moments très-rares de simplicité, bien sûr que si cette simplicité durait longtemps, vous vous mettriez à me regarder des pieds à la tête et à me trouver des ressemblances avec les autres hommes, au lieu de rester sous le sentiment de mes différences. Sylla disait qu'il pouvait se passer de licteurs ayant encore chez lui son bou-

clier d'Athènes et son javelot d'Orchomène. Je suis sûr qu'au bout de quinze jours le fils de son valet de chambre tambourinait sur son bouclier d'Athènes, et allait à cheval sur son javelot d'Orchomène comme sur un manche à balai. Le prince en tout pays doit s'appeler Légion. J'ai pris un plus grand goût que jamais à l'étiquette depuis que j'ai vu culotter tant de pipes par les pasteurs éphémères des peuples. Après cela, chaque temps demande une pompe différente. Celle d'auJQurd'hui doit être une image un peu effrayante de la force régulière, afin de répondre à l'extrême élévation des intelligences et des imaginations. Un nuage d'encens suffisait comme barrière dans le vieil Orient ; à présent, il faut préparer de beaux escadrons qui lancent au besoin le fer et le feu avec une fureur savante, des canons froids et silencieux que le moindre bruit peut réveiller de leur sommeil, toutes les magnificences enfin d'une citadelle où les pas réguliers des sentinelles ne se taisent ni jour ni nuit. C'est le Versailles des jours nouveaux que *** nous a filés, de ses doigts longs et maigres. Allez donc avec tout le conseil en grand uniforme présenter vos respects à M. le général Cavaignac. Dites-lui que je souhaite qu'il soit le plus longtemps possible le roi des épouvantements, par ce siècle de fer.

C'est probablement le 31 de ce mois ou le 1*' août que je retournerai à Paris pour aller à Coppet. Il y a bien longtemps que je n'ai revu les lacs et les montagnes. Comment les rctrouverai-je? Rien de tout cela n'a changé, sans doute, mais ce qui revient plus qu'au même, j'ai dû, moi, changer beaucoup. Parmi tout ce qu'on regrette du passé, on regrette surtout l'éclat du miroir intérieur où se peignaient les champs d'autrefois. Chaque année, je ne sais quelle vapeur terne qu'on ne peut chasser ternit de glus en plus cette glace. Dans quelque coin par-ci par-là on reçoit un instant quelque rayon de l'ancienne lumière qui s'éclipse bien vite, et qui ne sert qu'à faire mieux sentir la tristesse du jour qui s'éteint. J'espère toujours qu'il y a de la santé dans cet affaiblissement des couleurs. Je compte sur l'eau froide pour chasser ces vapeurs. Et vous, qui n'êtes point environné de brouillards et qui restez dans la lumière éternelle comme les sommets des Diablerets (pourquoi aije choisi ce nom parmi tant de belles montagnes comme la Yungfraii, la dent de Jaman, le mont Rose, la Furca?) vous, quand croyez-vous pouvoir nous rejoindre au delà du Jura?

k M. A. DE BR06LIE.

Coppct, mercredi 13 septembre 1848.

Je compte t'écrire plus souvent que je ne l'ai fait depuis mon départ de Paris, mon cher arai, vuque je ne t'ai point écrit du tout. Les ans en sont la cause, c'est-à-dire toutes les misères dont je souffre, et auxquelles vous ne voulez pas croire. Du reste, vous n'avez guère besoin qu'on vous écrive au milieu des splendeurs de Broglie. N'allez-vous pas donner un peu de jalousie à M. Marrast? L'Illustration nous a donné des gravures magnifiques où Ton voit, à l'œil nu, les mille et une nuits de ses réceptions à la Présidence.

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur!

Mais pourquoi n'aimez-vous pas ce troisième volume de M. S^«-Beuve? Je l'ai lu avec grand plaisir. Il y a bien longtemps que je n'ai rencontré dans les rues de Paris des hommes comme M. de Tillemont, Nicole ou Arnaud. Nous sommes si légers que le présent ne nous suffit point.

Tout en sentant combien la génération qui règle aujourd'hui nos destinées est supérieure à tout ce qu'ont vu les autres âges, on se blase un peu sur les figures qu'on voit tous les jours. On va chercher dans le passé des visages qui ne soient pas de connaissance. Un jour aussi viendra où <;e que nous voyons sera enfoncé dans ce passé qui donne un charme particulier à tout et à tous. Alors, un autre Ste.Beuve nous montrera dans leur forme poétique véritable les hommes d'à présent, et ceux qui habitent vers Tortoni, abondant en huîtres, et ceux qui boivent les eaux de Cognac, à Tesprit de feu, et ceux qui fument le Maryland cultivé sur une terre de liberté, et ceux qui mâchent le Latakieh préparé par des mains serviles, et ceux qui s'animent dans les vapeurs de l'orge et du houblon dont la fleur a fermenté sous les signes de Mars^ et ceux qui font mar* cher les autres au combat aux cris bizarres de sacrebleu! mot dérivé dune source religieuse et qui se trouve aujourd'hui dans la bouche de plusieurs fondateurs de la liberté ; mais, encore un coup, le vernis des siècles manque à ces grandes figures; j'aime donc S^^Beuve et tous ses amis de Port-Royal des Champs pour le moment. Quant à l'auteur, le voilà qui va professer  Liège. Il faut donc qu'il laisse là et l'Académie

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française^ et la bibliothèque Mazarine. Il sera plus près de la maison de Jansénius, mais ce n'est pourtant pas une raison suffisante pour faire un si grand déménagement.

Pour Paul, il traduit Démosthènes. Je ne sais pas s'il expliquerait aussi couramment le dernier discours de M. de Lamartine sur, pour et contre les riches et les pauvres ; sur, pour et contre ceux qui ne cherchent que le bien d'autrui. De sa lettre à ses électeurs, je n*ai vraiment pas le couragç d'en rien dire. C'est bien le cas de prendre pour épigraphe : ubi lapsus, quid fui. Quelle humiliation pour un paratonnerre d'avoir à démontrer qu'il n'a point soutiré le moindre billet de 500 francs! Lui, qui disait naguère : Eriput Caussidiero fulmen sceptrumque tyrannis.

Tout cela est bel et bon, mais je veux savoir comment se portent les oiseaux qui habitent les chênes de Broglie battus d'un vent éternel. Comment font-ils les honneurs de leurs bois aux évoques, aux peintres et à tous les hauts fonctionnaires de la nouvelle France ?

A.U MÂME

Coppet, mercredi 27 septembre I848.

Mon cher ami, je ne comprends rien à cette lettre que t'a écrite M. le duc d'Harcourt pour engager M. Rossi à prendre les ordres du général Cavaignac. Il me semble que j'ai vu quelquefois M. Rossi jouer aux échecs avec son successeur à l'ambassade de France. J'ai quelque souvenir que c'était M. Rossi qui gagnait d'un air nonchalant, et M. le duc d'Harcourt qui perdait d'un air affairé. Ainsi, c'est M. Rossi qui est aujourd'hui le bouclier de l'Église. Je conçois qu'il se soit laissé tenter par la chance de débrouiller un peu ces grandes et malheureuses affaires; s'il ne s'endort, s'il peut veiller une heure avec le Pape, il peut conduire mieux qu'aucun Romain probablement la barque de saint Pierre à travers l'orage, mais toujours estil qu'on m'aurait bien surpris, il y a dix ans, si l'on m'avait annoncé que M. Rossi tiendrait les trois clefs. Je voudrais être à Rome, pour le voir étendre et faire sécher le long du Tibre ses filets rompus. Quoiqu'il tente là une grande aventure.

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le jeu vaut bien la chandelle ; il peut se faire une grande gloire au moment qu'il semblait en avoir fini avec la vie politique; ce n'est pas une petite puissance que d'être généralissime du clergé de tout l'univers par cette saison ; mais gouvernet-on le clergé ? Peut-être bien, et tu le sais mieux que moi, si cela est.

... Les révolutions dans la vie privée accompagnent les révolutions dans l'ordre général, pauperum tabemas regurtiqiie turres. J'ignore si le prince Louis Bonaparte élèvera une forte tour dans Paris, mais, en vérité, il est bien honteux pour un pays que les yeux se fixent sur un homme de cette taille, comme sur ce qu'il y a de plus considérable sous le soleil à deux cents lieues à la ronde. Ces dernières élections de Paris ne sont pas à l'honneur du suffrage universel ; un choix bête et un choix vraiment criminel, c*est à peu près le résultat des pensées de deux cent mille électeurs. J'avais tant dit que le maréchal Bugeaud ne pouvait pas être nommé, que j'avais fini par l'espérer un peu, en vertu de ce contre-courant qu'on a toujours au fond de soi; mais il est visible que j'étais loin de compte avec mon contre-courant. Je n'aime pas beaucoup à voir notre présent gouvernement s'affaiblir. Il pourrait bien prendre des convulsions

et les gens tranquilles recevoir de mauvais coups; les poissons ont un dernier coup de queue à quoi il faut prendre garde; mais, à regarder autour de nous, je commence à croire qu'on peut Irès-bien rester au milieu d'un quart d'heure, quoi qu'on en ait dit.

Je finis toujours mes lettres un peu avant d'avoir envie de finir, par la rage d'être prêt pour le moment du départ du courrier. Vous vous moquez de ces manières pressées, vous autres gens quiètes toujours en retard et qui trouvez qu'on arrive toujours assez tôt. Je ne t'ai point parlé de M. Raulin qui tient néanmoins ici une place considérable. Il passe sa vie entre les roses, les clématites, les vignes du Japon, autrement dites vignes vierges, les aristoloches et les ouvrages du docteur Wiseman, les fleurs des champs et les fleurs mystiques. — Il est aimable comme de coutume et modéré jusqu'à l'emportement, suivant son habitude. Généralement, il se promène autour de la ville, disant, « encore quarante jours et Ninive pourra bien aller à tous les diables, » après quoi, revenant à des sentiments plus humains, il déclare que les hommes de bonne volonté sur la terre, en faisant leur devoir au jour le jour, peuvent très-bien ramener la sérénité sur la face du monde.

A UADAMB d'hAUSSONVILLE.

Coppet, dimanche 8 octobre 184S.

Pourquoi dites-vous que vous ne savez ni ce qu*on fait, ni ce qu'on veut faire, ni ce qu'on fera ici? On vous écrit pourtant très-exactement ; à la vérité, les postes marchent cette année à pas de tortue. J'aime à croire que tout va de travers cette année-ci...

Il est venu ici une lettre scellée de mon propre cachet. A cette vue, avec tout l'esprit de Zadig, j'en ai tiré la conséquence que j'étais moi-même à Paris. La logique le voulait ainsi, bien que mon sentiment intérieur protestât un peu, et, en effets j'ai bien vu parla suite, qu'il no faut pas toujours mépriser l'instinct, même quand on a le raisonnement contre soi. La lettre était, non pas de moi, mais de M. Courgeon, qui, n'ayant pas de cachet à lui sous la main, et habitant probablement ma chambre de Paris, avait cacheté sa correspondance du sceau de mes armes, qui sont un X. D., sur un champ de gueules, quand j'emploie la cire rouge. Je ne dis plus : Athènes^ mon Athènes est le pays du jour, depuis

que les sorcières de Macbelh y ont mis le pot au feu, non pas pour y faire un Roi, à la vérité, mais un demi-million de rois, qui ont bien de la peine à gouverner leur État.

Je reviens à l'article de M. d'Haussonville.

Il est pourtant doux de vivre dans un temps où Ton puisse dire ce qu'on pense avec le degré de clarté et avec tant d'ouverture de cœur. Il dit ses impressions avec une parfaite loyauté. Il n'est point flatteur dans ses jugements sur l'origine des pouvoirs. Il ne déclame point et donne à chaque temps ses véritables couleurs. Pour un écrivain ordinaire, les auteurs d'une révolution * ont une sorte de grandeur de convention un peu monotone. C'est toujours le serment du Rutli, ou la harangue de Brutus à la famille de Collatin; mais ici, les physionomies sont bien plus vivement caractérisées. Mille touches fines et délicates achèvent les portraits en miniature de nos libérateurs. J'aime jusqu'à cette légère fumée de tabac qui ondule au-dessus de leurs têtes ; ce sont bien les jours et les honunes d'aujourd'hui, et non pas ces paysans sobres et pauvres de la Suisse du moyen âge, ni ces patriciens altiers de l'ancienne Rome; c'est bien cette allure vive et un peu déréglée de la race qui cultive les coteaux du Maçonnais, du Médoc ou de

Suresnes, et une liberté de manières et de langage qui ne s'acquiert point dans Tenceinte étroite d^une aristocratie. L'oriflamme de la liberté est attachée à une queue de billard, symbole brillant de la facilité des mœurs et de la fierté des âmes. Ce tableau qu'a fait M. d'Haussonville ne permettra jamais de confondre notre dernière révolution avec aucune autre , pas plus que le splendide éclairage d'un estaminet bien chauffé et bien achalandé avec la sombre clarté qui tombe des étoiles et le brouillard bleuâtre qui enveloppe les trois paysans devant qui s est enfuie la maison d'Autriche.

Vous dites donc que M. le général Cavaignac ne veut pas qu'on fasse d'ovation au prince Louis Bonaparte? Il n'est pas besoin de me le défendre et il pourrait bien vivre cent ans avant que je songeasse à lui proposer de monter dans le moindre char, cabriolet , vinaigrette, chaise à porteurs ou brouette de triomphe. Je n'ai de couronne à offrir à qui que ce soit pour le moment, ou plutôt, je n'ai qui que ce soit à qui offrir une couronne. En revanche, je sais une foule de gens fort connus aujourd'hui à qui je ferais volontiers donner les étrivières, si les étrivières dépendaient de moi, mais

Les étriviëres suspendues Languissent détendues.

Vous me direz que la mesure n'y est pas ; c'est que je ne veux garder aucune mesure avec Ledru-RoIIin et ses semblables ou ses pareils, si vous aimez mieux. Je voudrais lui voir donner le fouet sans mesure : Imperium sine fine dedù

Continuez-vous à écrire sur l'ancienne Italie pendant que madame de Belgiojoso écrit sur cette pauvre Italie d'hier qui n'est déjà plus aujourd'hui? Il n'est pas bien raisonnable d'écrire sur les afiaires courantes qui ne vont pas du tout, mais il est impossible d'écrire sur des sujets où les intérêts actuels ne soient pas engagés. Vous verrez que dlci à cinquante ans il ne s'écrira pas un livre de littérature, j'entends un livre qui soit lu encore un an après son apparition. Les hommes vont vivre comme les lièvres, entendant du fond de leur sillon les chasseurs de toute espèce qui viennent armés de bâtons, de fusils, et suivis de chiens de toute sorte. Jamais lièvre, quoi qu'en ait dit La Fontaine» n'a pu méditer sur un sujet désintéressé. Il a d'autres chiens non pas à fouetter, mais à fuir. Quiconque manque d'un sentiment de sécurité pour son lendemain, ne peut ni penser, ni faire une œuvre qui

dure. De grandes catastrophes dans le passé, et un grand repos devant soi, voilà les époques où les esprits se déploient avec la profondeur et le calme qui fait la beauté. Le souvenir des guerres civiles, de la bataille de Philippes, des proscriptions derrière soi, une jolie maison sur les coteaux deTibur,les cascades de TAnio, la vue du Soracte d'un côté, de Rome dans une poussière dorée de l'autre, pour le présent; et, pour l'avenir, Tempire d'Auguste tenant toutes choses en repos par de belles armées hérissées de fer, de belles flottes sur la mer de Misène et la mer de Ravenne; avec ces conditions qui ne sont pas en perspective sur les hauteurs de Montmartre, on fait des odes qui ressemblent à de beaux nuages se promenant lentement dans un ciel vaste et tranquille. Je doute que le Camoëns, que je n'ai pas lu, ait fait une œuvre magnifique avec la chance continuelle de périr d'une manière ou d'une autre dans la journée. Les derniers vers de Chénier empruntent un peu de leur tristesse poétique à ce que nous savons du poëte. Sérièque est tendu et pressé comme un homme à qui, d'un moment à l'autre, on peut demander de quitter ses beaux jardins, ses cabinets de marbre et d'or, pour s'ouvrir les veines dans un bain chaud ou tiède à sa volonté. Jamais Virgile,

sur les bords de ce bain chaud, n'aurait rêvé la tranquillité sauvage des bois de TAventin, ni le règne d'Évandre, ni les malheurs de Didon dans le soleil de Carthage. Racine ne s'attarderait pas dans les forêts avec Phèdre au bruit du rappel, du canon, du tocsin ou bien des discours du chalet qui lui donneraient la crainte légitime que sa petite famille ne fût pas traitée avec égards par les amis d'un nouveau genre de propriété et de relations toutes nouvelles entre les hommes, La Vénus d'Ingres n'est pas sortie par un jour de tempête de la Méditerranée ; par le vent et la pluie, je n'ai jamais trouvé sur la plage de Trouville que des crabes et des débris d'algues. Je crois y avoir aussi rencontré M. Capefigue, l'historien; j'aurais pu y voir aussi M. Hugo, le grand oiseau, moitié aigle et moitié chouette, mais tenez pour certain que vous ne verrez de longtemps en France que des canonniers, des bombardiers, des hallebardiers , des cuirassiers, des fabricants de poudre, des débitants de salpêtre, de bitume, de fulmi-coton et autres denrées nécessaires à la vie. C'est ce que je vous souhaite à tous, et que Dieu vous fasse la grâce de vous en servir contre vos ennemis.

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