‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 23 sur 81 · II · texte numérisé non relu

II

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AU MÊME

Coppet, mercredi il octobre mis.

Maintenant qu'il est décidé que le Président sera élu au suffrage universel, il faut se préparer à suivre le vol de Taigle de Folkestone.

L'aigle des légions que je retiens encore Demande à s'envoler...

Quoique je ne sache pas bien ce que nous avons à perdre, je voudrais qu'on me dît ce que nous gagnerons à ce suffrage universel qui va faire planer sur la France un dindon téméraire qui se croit un aigle... Vous verrez sortir de cette grande marmite électorale une figure étrange, qui achèvera de rendre la France tout à fait folle. L'Assemblée aurait probablement fait un choix à moitié sensé. C'est beaucoup en comparaison de ce qui arrivera suivant le mode décrété. Je suis loin, et si je dis des sottises, comme il est probable qucmd on est loin, tenez que je n'ai rien dit. Vous ne me dites pas pourquoi M. de Lamartine est redevenu l'amour du genre humain. Ce n'est sans doute pas à raison

de sa dernière harangue qui est, à la vérité, assez riche en idées, en images, en tnouvemeûts

de tout genre, mais qui ressemble à une boutique d'apothicaire en désordre, à un pêle-mêle de poisons et de contre^poisons généralement connus. Il faut qu'on ait des raisons autres que son langage de le croire converti au bien, puisqu'on le loue avec cette vivacité qu'on ne trouve que dans le journal, dans les psaumes de David et dans les hymnes de Scmteuil. Si celui-là ressuscite dans la gloire, il sera bien vrai de dire qu'il n'y a qu'à vivre pour se tirer d'affaîre» H a la mine d'un fleuve habillé en charlatan, et tenant une urne intarissable de paroles.

Taî commencé le livre de M. Thiers. Je ne Tai pas assez avancé pour ne pas être inquiet de ce que devient sa définition au droit. Avec cette définition, je me chargerais de forcer la boutique du boulanger et du marchand de vin, la première fois, qu'être pensant^ je serais pressé par la faim ou par la soif. Si ce qui est indispensable à l'homme pour son développement est par là même son droit, nous voilà encore sur le chemin du grand chemin et du vol à main armée. Rien n'est plus indispensable qu'un petit écu à un pauvre homme qui ne peut penser à rien ayant faim et voyant sa femme et ses enfants

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mourir de faim. Ce petit écu est aussi iyidispensable à l'existence de l'homme que la liberté ellemême, pour parler comme M. Thiers. On peut, je le sais, se tirer d'affaire un moment, en disant que Texercice de ces droits est limité par les conditions mêmes de la société. Alors, c'est la société qui a définitivement tous les droits, chaque homme n'a aucun droit absolu, et si sa propriété est utile à un meilleur arrangement de la société, la société peut la lui retirer. J'imagine que ces petites difficultés sont levées, dans la suite de son récit. Je sais bien qu'il ne faut pas procéder à la rigueur avec le sens commun, mais je sais aussi qu'il ne faut pas que le sens commun se fasse à demi philosophe et métaphysicien.

Je vois la foudre de M. Sénard tomber sur le conseil général de l'Eure. Quel affreux événement. Lui a-t-on accusé réception de sa foudre ? Ministre de l'intérieur, quel coup vous venez de faire !

A MADAME d'hAUSSONVILLB.

Coppet, dimanche 29 octobre 1848.

Pour l'élasticité d'esprit de M. de Broglie au

milieu de ce tracas d'empire, j'en ai été frappé comme vous. C'est un ressort que nul poids ne peut rompre. Cette force est certainement un don naturel^ mais il est certain aussi que les ailes repoussent tous les matins à ceux qui vivent dans la règle. Ils ne portent jamais que le fardeau d'un jour à la fois. Je comparais autrefois l'effet de la méthode dans la vie, à l'action d'un cric sur une lourde pierre ; après chaque efTort, comme après chaque journée, il y a un temps d'arrêt et un repos. On soulève ainsi, sans épuisement, des masses énormes à de grandes hauteurs. La division régulière du temps fait passer rapidement tous les instants et étend toutes les perspective? :

Et chaque heure du jour, en sa magnificence, Apporte sa couleur, son bruit et son silence.

C'est M. de Lamartine qui a dit cela, mais quoique monsieur Tait dit, ce n'en est pas moins vrai. Heureux ceux qui ont l'instinct poétique de l'ordre, et qui entendent bien le sens de ce passage de la Sagesse : Omnia in mensurâ et nu* mero et pondère disposuisti. Ceux-là ne s'ennuient jamais, à moins cependant qu'ils ne lisent les fades atrocités qu'on débite assez souvent à l'Âssem-

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blée nationale. Voilà donc la Constitution parachevée. Les hommes sont d*une légèreté bien criminelle ; ils n'ont pas plus prêté d'attention à cette demeure qu'on prépare pour eux et pour leurs descendants jusqu'à la dernière génération que si c'était une chambre d'auberge où ils ne dussent passer qu^une nuit, pour reprendre demain le cours de leurs voya-

ges. Cette Constitution elle-même est d'une étrange figure. Malgré l'énormité des principes, le bon sens général qui vit, bien qu'il se cache, y a pénétré par plus d'un interstice. On dirait d'un de ces misérables enfants qui ont pour père un scélérat et une brave femme pour mère. On leur trouve des traits qu'ils ne devraient pas avoir, de bons instincts par moments qui étonnent, mais je ne voudrais pas donner ma fille en mariage à nul de ces messieurs-là.

Je ne sais pas pourquoi je pense à toutes ces misères devant les jours d^automne que nous avons ici. Déterminez donc madame votre bellemère à passer Fhivy en Suisse, et partez pour voir la grande tranquillité of declining day. Vous ne voyez guère dans vos environs que des déportés qui s'en vont, d'un visage riant et insolent, faire un voyage de plaisir en Afrique , ici.

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VOUS verrez sans fin des nuées d'oiseaux qui ne lisent pas les mauvais journaux, qui passent d'un air triste et pressé par ces jours d'automne ; qui s*abattent pour une nuit dans les bois tout tristes aussi, ne font de menaces et ne disent d'injures à personne, et s'envoient le matin avec un petit cri de joie, bien loin de nous et du côté du soleil. Ils ont bien raison de s'en aller le plus loin possible de la France et je ne crois pas que les hirondelles y reviennent l'an prochain. On dit que beaucoup d'entre elles ont donné congé avant que de partir... Je voudrais savoir quand nous deviendrons tranquilles, hommes et hirondelles. On me ferait plaisir de me dire par quelle porte nous sortirons de l'Enfer, car je crois qu'on en sort pourtant, mais ri^i n'ayant pu nous tenir en santé cinquante ans de suite, je ne sais trop ce qui pourra nous guérir de ces attaques de haut mal que nous avons prises depuis peu. Les idées religieuses et le gouvernement absolu de Louis XIV n'ont pas suffi; les idées dégagées de toute religion et le gouvernement relâché de Louis XV ont mené à la révolution de 1792, laqu&Ue a donné 98 et 94. La guerre, la foi>ce et le despottisme «de Napoléon nous ont lassés ; ia paix , la justice et U liberté des derniers temps nous ont rendus d'une ex-

trême insolence et d'une intolérable grossièreté. Tant de médecins et tant d'écoles et de si grands médecins de si grandes écoles en ont donné leur lan'gue aux chiens. Louis XIV et Bossuet, Voltaire et Mirabeau, le docteur Bonaparte, avec la diète et les saignées, et le grand exercice, le roi Louis-Philippe avec un régime doux, abondant et un exercice modéré, la Restauration, avec ses remèdes de bonne femme, mêlés à une médecine assez savante, rien n'y a fait. Les cinquante coups de bâton que nous recevrons dorénavant toiis les matins avant le repas, si nous avons à manger, ne nous instruiront pas davantage. Nous sommes difficiles à élever. Il n'y a de bien élevé que M. ClémentThomas quand il parle aux Bonapartes. L'Empereur à Austerlitz, au milieu de tous les éclairs, ne se doutait pas que quelques années après, un sous-officier de cavalerie traiterait ses neveux d'intrigants dans une assemblée républicaine. Il faut dire aussi qu'il n'aurait pas deviné quelques-uns de ces neveuxlà. Je vous recommande le dernier volume de M. Walkenaër sur madame de Sévigné. C'est un livre ennuyeux, mais qui devient très-intéressant dès qu'on le lit avec soin. Les livres de ce genre, et généralement les livres ennuyeux d'un certain genre, demandent à être lus avec atten-

tion. Je vais devenir, de mon côté, aussi ennuyeux sur ce sujet que je l'ai été sur les Mémoires de Walter-Scott. Recevez-vous la Presse et les Mémoires de M. Chateaubriand? Cette enfance ne ressemble pas beaucoup à ce qu'on pourrait se figurer de l'enfance de René ; mais, qui est-ce qui se ressemble? Les graines d'une plante ressemblent très-peu à ses fleurs. Les trois quarts du temps les grands talents ont l'air de n'avoir pas leur véritable demeure et de loger chez le bourgeois.

A M> A. DB BROaLIB.

Mercredi 28 noTcmbre 1848,

Mon cher ami, j'ai laissé passer un mercredi sans pouvoir du tout t'écrire; j'ai été poursuivi par des vertiges continuels qui me laissaient à peine lire. Cela commence à se dissiper. Durant ce temps, j'ai reçu tes trois lettres qui m'ont donné bien envie de te répondre, sans pouvoir y parvenir. Cette affreuse nouvelle de Rome ne me sortpas de l'esprit. Est- il possible qu'une telle destinée puisse planer sur ceux avec qui on vit

dans une paisible intimité, sans que rien vous avertisse? On ne s'accoutume point, en regardant dans tout le détail du passé, à voir la vie de M. Rossi s'acheminer vers ce dénoûment. Je trouve cruellement durs tous les journaux,

même du bou parti, qui parlent de cet événement comme d'un autre événement, et de cet affreux assassinat comme d'un assassinat ordinaire. Il semble pourtant que pour ceux même qui ne le connaissaient que pour la supériorité de son esprit, sa perte devait inspirer plus de regrets, même dans ce temps où tout croule à la fois. Il ne tombe pas souvent d'hommes de cette trempe, et ceux qui font les entendus en morale politique et qui l'ont tant blâmé, ne le valaient vraisemblablement sur aucun point et ne montreront certainement jamais pour une aussi bonne cause Tintrépidité qui l'a perdu... n est probable que la Rome que nous avons connue finira avec M. Rossi. U fallait pour la sauver, être, comme lui, de la race italienne, avec des qualités que n'a plus cette race. U est probable aussi que son nom sera le dernier nom de l'histoire de ce malheureux pays. Après tout, et quoi qu'en puissent dire les assez misérables ennemis qu'il avait un peu partout, il a péri pour les idées qu'il a défendues toute sa vie. Cela vau-

drait bien qu'on exprimât un regret sur sa mort.

Nous avons attendu ici, avec une certaine anxiété, le résultat des débats de samedi dernier à la Chambre des représentants. Je ne croyais pourtant pas qu*il en sortît grand*chose. Je n'ai pas trouvé que personne ait fait de bien belles prouesses oratoires dans cette discussion. Quoique je réserve ma voix pour la présidence à M. le général Cavaign&c, je n*estime pas que son plan d'attaque pour les journées de juin fût un grand chef-d'œuvre, à Vexpliquer du moins comme il l'explique. U me semble aussi que ses moyens oratoires sont d'une rhétorique un peu spadassine. U ne faut pas laisser entrevoir que sa péroraison sera une provocation en duel ; il ne faut jamais dire à une tribune qu'après avoir parlé poliment on parlera en soldat ; d'abord les deux manières de parler n'en doivent faire qu'une pour ies soldats bien élevés ; mais ,tout cela ne fait que die petites taches dans le soleil et je vote obstinément pour le général Cavaignœ.

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A M. RAULIN

Genève, 2 décembre 1848.

J'ai plus en horreur que jamais les misérables systèmes qui ont bouleversé notre terre depuis qu'ils ont tué M. Rossi. Je ne puis plus penser, ni à la Rome, ni à l'Italie que j'ai vues autrefois. Ces misérables ont justement frappé le seul homme probablement qui pût les sauver, et, sans nul doute, l'ami le plus sincère et le plus éclairé et le plus courageux de l'Italie, parmi tous les Italiens. L'Italie était restée la plus vive de ses affections. Il n'y a pas huit mois qu'il disait à M. Rilliet : «t Vous verrez ce que sont ces Romains ; c'est une race admirable ! » et de ces Romains, les uns l'ont laissé massacrer, les autres ont promené son corps meurtri avec des chants de triomphe. Tous ces temps où nous le voyions sans cesse me reviennent à l'esprit. Quelles destinées inattendues planent sur chacun ! Par quelles routes il a passé pour arriver à ce Quirinal où il devait finir si cruellement ! Qui nous aurait dit que son premier voyage à Rome, en préparant son ambassade, préparait son mi-

nistère et l'acheminait à une mort violente? Qui eût dit, à la fin de nos causeries du soir, dans ce petit salon gris, quand il s'animait après un long sommeil, que cette vie nonchalante finirait dans un drame sanglant, au milieu de tous les débris de l'Europe ? L'avenir a des trésors de malheurs dont les imaginations les plus effarouchées ne se doutent point. Voilà encore un grand arbre tombé, et nous ne reconnaîtrons plus bientôt la place où nous avons vécu; et puis, pourquoi la mort d'un homme si rare semble-t-elle prise en France avec une sorte d'indifférence? Les maux personnels rendent terriblement durs !

Que prévoit-on des chances de l'élection? Sans doute, c'est toujours le prince Louis Bonaparte qui se lève à l'horizon. Cela ne fera pas le soleil d'Austerlitz, quoique nous soyons au mois de décembre. Je ne pense pas que la bonne volonté montrée au Pape par M. le général Cavaignac, change beaucoup les dispositions des provinces. Quand un homme de province a pris son parti dans des affaires de ce genre, il lui faut plus d'un mois pour changer d'idée. On n'aime point la fatigue de penser et de peser.

Le général Cavaignac, s'il est Président, garantit à peu près à chacun ce qui est indispensable dans le présent ou dans l'avenir, un gou-

vemement raisonnable, c'est-à-dire la vie, les bras et les jambes d'un chacun. Il fera vivre à peu près honnêtement la République ce qu'elle doit vivre» pour qu'on puisse lui dire définitivement, s'il y a lieu, qu'elle doit bien voir ellemême qu'elle n'est pas faite pour la vie. Si on fait violence à cette République, elle pourra toujours dire : «Si vous m'aviez laissée tranquille, j'aurais fait votre bonheur à tous. » Eh bien, voyons cette affaire !

Étiez-vous, en votre qualité, à la fête de la Constitution ? C'était une lecture un peu froide. A-t-on jamais vu un archevêque dire la messe en plein air, à quatre-vingts pieds de hauteur, par un temps de neige? mais le zèle de la République l'aura probablement réchauffé.

Lxxin.

▲Q hIime.

Geoève, 15 décembre iS48.

Mon cher ami, je ne vous ai écrit qu'un mot hier; je n'ai pas la prétention de faire passer cela pour une lettre ; de plus, je n'éteds pas de bonne humeur quand je vous écrivais ee mot; mais je

me dois pourtant cette justice que ma mauvaise humeur n'est jamais très-âpre. C'est seulement le petit sentiment d'impatience d'un pauvre diable qui n'a pas dix minutes pleines dans la journée sans une impression désagréable d'un genre ou d'un autre ; qui n'aurait que Tétude pour tout refuge et qui ne peut presque plus étudier; qui voit des perspectives de plus en plus noires à mesure que son œil avance dans l'avenir. Tout cela n'est pas pour faire crever de rire, je vous assure. Je comprends assez que mes amis me regardent d'un œil tout philosophique et tout ennuyé^ mais moi qui sois toujours là, je suis vraiment attristé. Mais de quelles misères vais-je vous parler quand les aigles secouent leurs ailes après un ^ long sommeil ? Quand l'airain de la colonne Vendôme tressaille d'allégresse? Quand on croit entendre une voix puissante mêlée de bruits d'armes autour du grand tombeau des Invalides dont vous avez rectifié le dessin pas plus loin que L'aa dernier? Quand toute cette j^eunesse, qui a vu le soleil d*Arcole ou d'Âusterlitz, se sent toute réchauffée après une quarantaine d'années ? Quand les paysans se flattent que l'héritier d'un autre Charlemagiie va payer de sa poche les contributions de l'année courante pour tous ses compatriotes?

Enfin, quand Je vous souhaite donc un trèsbon Président et une très-bonne année. Je sais bien que vous ne partagez pas la sottise publique, mais vous n'en partagerez pas moins la misère publique. Il y a beaucoup à glaner dans le champ du pauvre, comme il est dit, je crois, au livre des Proverbes^ en ce sens qu*on peut toujours être beaucoup plus misérable qu on ne Test.

Vous avez bien raison de vous étonner que le mouvement de février ait fait si peu d'impression sur la mémoire des honnêtes gens, mais la facilité avec laquelle on joue chez nous avec le feu est incroyable...

Votre lettre du 9 présageait ce qui arrive. La France entière passe du côté de la gloire de Louis Bonaparte. Ce qui est gros comme les maisons, c'est qu'il faut crier : « Vive l'Empereur ! » Je suis présentement fort enrhumé et je vous prie de m'excuser.

Adieu, mou cher ami. Si vous n'étiez pas stoïcien, je vous dirais de me plaindre, car je ne suis ni content, ni à mon aise, dans ce petit enfer de glace dont je ne sais comment sortir.

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