A M. D HAUSSONVILLE
Oenève, vendredi 12 janvier 1849.
Il est bien vrai que je suis fort en retard avec vous, mon cher ami ; je ne vous en ai que trop expliqué la cause d'avance. Si je me portais bien, je ne vous écrirais pas, j'irais vous voir. Je compte pourtant que ce sera bientôt. Malgré mes nombreuses misères, je reste encore excessivement curieux. C'est, je crois, le fil qui me retient parmi les vivants.
Je ne vois pas grand'chose dans le Moniteur du Président. Il paraît pourtant qu'il tient à parler personnellement de soi-même et qu'il ne trouvait pas M. Léon de Malleville en état de le peindre de main de maître. Alexandre le Grand avait déjà ce sentiment confus quand il avait défendu à tout autre qu'à son premier peintre de faire son portrait. Nous saurons maintenant d'où viennent les articles du Moniteur sur le Président de la République. Je ne vois pas pourquoi il ne les écrirait pas à la première personne. Tel jour, tous les corps de l'État sont venus me présenter leurs hommayes, A ma vue, mille cris, etc. Mais 11. 14
tlO LETTRES.
qu'importe, pourvu que nous sortions un peu du bourbier dans lequel nous sommes depuis Février. Je ne peux pas croire qu'il y ait déjà un an que le monde a vu cette belle journée. Je ne peux pas croire non plus qu'il n'y ait qu'un an qu'on vivait en France dans une sécurité profonde. On peut avoir, à ce qu'il paraît, deux impressions opposées de la même durée ; mais je n'ai pas envie de faire de la psychologie bien savante pour savoir pourquoi les souvenirs que j^ai de MM.Oreppo du Rhône, Ferrierde l'Allier, Mulet de la Haute-Garonne, me semblent à la fois éloignés et rapprochés. Pourvu que le diable les emporte tous, je me tiens pour satisfait. Maintenant, quand le diable les emportera-t-il ? Les millions de voix qui le lui demandent aujourd'hui n'auront plus beaucoup de force ni de fraîcheur dans un mois. J'ai idée que cette Assemblée tient plus fort qu'on ne dit. Elle est là comme une maladie organique dont nous aurons bien de la peine à nous débarrasser.
LBTTIIES. SU