‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 25 sur 81 · LXXV · texte numérisé non relu

LXXV

▲ M. RAULIN

Dieppe, 15 jain 1849.

Peut-être que vous ne songez pas même à Tépidémie et que vous nettoyez tranquillement votre fusil de garde national. L'éclair que lancent ces fusils est terrible, si Ton en juge par la rapidité avec laquelle messieurs les conjurés ont fui devant vous... La mort du pauvre général Bugeaud avait mis tous ces scélérats en gaîté. Il s'est trouvé que le général Changarnier pouvait faire trembler le génie un peu étonné dans le moment des Boichot, des Rattier, des Considérant. Qui aurait cru que l'esprit audacieux de la Révolution se sauverait par un vasistas, comme un bon petit chat? Ce machabée de Changarnier doit être content. Les témoins de ses manœuvres militaires disent que c'était un charmant coup d'œil que sa charge à la hauteur de la rue de la Paix. Je suis fâché de n'avoir pas vu les Catilina du Conservatoire des Arts-et-Métiers, s'échapper fièrement par des trous, ou plutôt, par un trou de souris. Cette république socialiste si altière pourra mettre dorénavant sur ses armes :

<c Portico evasi, » J'ai détalé par une porte de derrière. Je compte que la résistance de Rome finira avec la nouvelle de la défaite du grand Boichot. Il n'y a rien de nouveau ici, si ce n'est que la mer avance durant douze heures et recule durant douze autres heures. Si ce n'est encore qu^on entend TAngelus répandre ses chants pa eifiques sur la terre et les mers au milieu du grand silence du matin et du soir. Il n'y a pas assez de socialistes ici pour couvrir la voix de l'Océan, pas même pour couvrir la voix des conservateurs qui se promènent au petit pcus dans leur petite ville avec une sécurité complète et un grand mépris dé leurs ennemis.

▲ MADAME d'hAU880KVILLE.

Dieppe, 5 août 1840.

Ce n'est pourtant point que je n'écrive comme vous que le dimanche ; je n'ai pas pris pour maxime en fait de correspondance : Tu feras

toute ton oeuvre en ce jour-là. A la vérité, vos lettres ne sont point des œuvres serviles, à en juger par l'élégance et la liberté du tour. Je suis tou-

jours à Dieppe, mais ce n'est plus que pour deux ou trois jours au plus. Il ne m'est pas nécessaire de m'être assez cruellement ennuyé ici pour me trouver bien à Gurcy. J'ai lu tout ce qu'on peut lire ici. J'ai repris mon éternel Homère et j'ai revu, dans les vaisseaux d'Ulysse, passer devant moi Mole di Gaëta nommé alors le pays des Lestrigons. Ulysse n'y avait point vu la belle auberge qui se perd aujourd'hui sous l'ombre des orangers, des lauriers et des chênes verts. Il ne savait pas qu'un jour le Pape viendrait dans les environs pour régler les affaires de la chrétienté. Tout ce pays de l'Odyssée est beaucoup plus riant que Dieppe. Les femmes grecques qu'on voit passer sur les rivages sont, à peu d'exception près, très-supérieures aux dames françaises, russes, anglaises, valaques, polonaises, moldaves, qui se promènent dans l'établissement; j'ai donc vécu presque tous ces jours-ci dans les petites baies qui s'ouvrent du côté du cap Circé, sur la côte de Sicile, vers Pylos, en face du palais de Nestor. J'ai visité Lacédémone et vu Hélène broder paisiblement au crochet avec de la laine couleur de violettes, écoutant raconter à son mari Ménélas tous les tracas qu'ils avaient eus avant de jouir du grand repos qu'ils avaient enfin obtenu. Voilà des dis-

tractions peu dignes des eaux. Vous n'avez rien vu avant de partir. Dieppe ne commence à s'animer que depuis quinze jours. Ce ne sont que des voitures rapides^ des chevaux fringants, des ftnes qui portent de jolies dames au Phare, sur toutes les falaises ; des bateaux à voiles qui volent sur l'eau et qui reviennent vite pour cause de mal de mer. Toutes les auberges sont pleines, et il fait un grand vent d'est tout sec, qui souffle sur les plumes, les voiles, les robes cf été. C'est vraiment comme une féerie.

Madame R. n'était certainement pas de la race des personnes que vous regrettez avec raison, de madame Guizot et de madame de Lasteyrie. On me dit que madame de Lasteyrie est morte loin de tous les siens. Quelle fin triste et singulière pour une personne qui a passé sa vie à courir après ceux qui souffraient, ceux qui étaient abandonnés! Quel triste concours de circonstances il a fallu pour mourir ainsi isolée avec une famille si tendre pour elle ! C'était sans doute une personne comme nous n'en verrons plus guère ; elle avait ensemble une foi vive et agissante et dans le christianisme et dans tout ce que le xviii* siècle nous a laissé de bon. L'esprit de son père avec les croyances chrétiennes. Elle aurait laissé un nom dans Port-Royal, mais

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rindépendance de son esprit n'aurait pas supporté le joug de Port-Royal. Vous vous inquiétez de ce que seront les femmes de la génération nouvelle ; madame de Staël a eu pendant quelque temps un très-mauvais jardinier qui lui élevait des plantes en serre chaude sans y rien entendre. C'était un très-triste spectacle que le dépenaillement de toutes ces fleurs. Les choux du potager avaient à côté d'elles un air de santé qui faisait plaisir à voir.

Ce n'est point moi qui vous ai conseillé cette lecture de Rousseau. Je ne suis point surpris qu'il vous ait choquée. Il n'y a rien de plus triste à voir que cette imagination vive, sévère et forte, poussée par des penchants vulgaires. Il voulait tout de bon vivre selon l'idéal qu'il voyait flotter devant lui, mais sa nature y étant trop rebelle, il a fait entrer de force dans l'idéal toutes les misères de sa nature personnelle par conscience, par folie, et aussi par une certaine perversité.

Et saint Augustin? Ses confessions sont des écrit» qui font penser à tout. Cela a Tair d'une belle nuit d'Afrique, — de grandes ombres, de vastes espaces et les étoiles éternelles.

tïù

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