‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 4 sur 81 · A M. A. DE BROGLIE · texte numérisé non relu

A M. A. DE BROGLIE

Paris, 1" avril 1844.

Un vrai 1" avril. Un joli soleil, un air doux, un gros rhume, et le marronnier qui va demain ouvrir ses boutons, et ta lettre qui arrive tôt, depuis qu'elle part tard. Tu viens donc de passer des jours de fête, c'est-à-dire des jours de tribulation, comme dit l'Ecclésiaste, qui dit très-bien. Ces journées passées avec l'uniforme jusqu'au cou, comme tu dis, ne laissent pas un bien agréable souvenir; c'est d'eux qu'on peut dire qu'ils passent lentement et sont vite oubliés ; sauf que dans vingt ou trente ans d'ici, à propos de quelque révolution d'Espagne, tu seras bien venu à raconter avec détail à tes petits enfants que la reine d'Espagne étant allée au devant de sa mère à Aranjuez, etc. Enfin, et olim meminisse juvabit. La Providence s'est arrangée pour que plus tard nous prenions plaisir à nous rappeler tout ce qui a été ennuyeux ou pénible dans le présent. Dans un récit, on est bien aise d'avoir couru des dangers dont il n'est pas probable que nous pussions nous tirer; bien aise d'avoir eu

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une maladie mortelle pour tout autre ; bien aise d'avoir été en prison sans feu, sans lumière, sans pain et sans livres (je remarque que, sans lumière, les livres importent peu); enfin, bien aise d'avoir souffert, et quiconque nous contesterait la moindre aggravation de souffrances serait mal venu. Il y a quelque chose de singulier caché au fond de cette disposition, et si M. Garnier ou M. Damiron ne font bientôt un traité sur ce point, je le ferai moi-même ; peut-être qu'après il me sera doux de me souvenir que mon traité a fait bâiller universellement, et olim meminisse juvahit ' Ce demi-vers devrait être aussi célèbre que le non iijnara mali^ mais habent sua fata versiculi. Quant à l'Italie, vous avez tort de comparf*r le souvenir qu'elle vous laisse à un vieil habit qu'on retrouve tout joli parce qu'il a longtemps dormi dans une armoire. Vous la trouvez belle aujourd'hui parce que les lignes du cap Misène, de Sorrente, de Pouzzoles étaient alors tout obscurcies par l'immense désir que vous aviez d'être licencié en droit un an plus tôt. A présent que ces nuages qui vous cachaient Thorizon sont passés, cette terre vous apparaît dans sa sérénité. Il suffit de la cheminée de la cuisine pour cacher les plus beaux paysages.

▲ M. A. DB BROOLIB.

Paris, lundi 3 juin 1844.

Enfin te voilà revenu en Espagne après avoir revu un petit bout de la belle robe verte de la France. Il n'est pas certain que tu aies bien fait,

s'il est vrai, comme le disait une belle dame, qu'il

ne faut jamais quitter son mari parce que cela fait trop de peine de le revoir. M. Mercier a dîné ici hier. Il a entendu parler exclusivement du Philosophe sans le savoir et du Misanthrope, sans paraître s'ennuyer de cette conversation un peu» ésotérique. Ton père a causé d'Espagne avec lui, et pas seulement sur le mode interrogatif dont il ne faut pas abuser avec ceux à qui l'on ne veut pas faire de peine. M. Rossi a bien dormi un peu, mais avec un [demi-sourire aimable...

Si tu as couru la poste ces jours-ci, tu dois trouver que Ton voyage aussi joliment dans les Chambres. On a parlé de tout l'univers. C'est bien le cas aujourd'hui d'appeler géographes les gens ennuyeux. M. Thiers a croisé deux jours devant Montevideo ; il a tiré avec un emporte-

ment extraordinaire tous les canons de sa frégate. M. Guizot est venu dessus comme un grand vaisseau à voiles, et il a éteint le feu et coulé le bâtiment ennemi avec une précision de ma-

.1. nœuvre remarquable. Cela ne veut pas dire que

je trouve si simple l'abandon qu'on fait de tous

^ ces pauvres diables de Français turbulents et

guerriers qui font le sabbat à Montevideo. J'ai idée que nous respectons un peu trop le droit

V des gens avec ces gouvernements à moitié sau-

vages. Il est peut-être nécessaire de les battre de temps en temps pour les accoutumer au respect.

\ "Il est vrai que M. Mercier dit que quand on les a

bien battus, ils tiennent comme une victoire qu'on cesse de les battre, et qu'ils n'en prennent que plus d'insolence ; auquel cas il n'y a certainement pas de remède. Il n'y aura plus de

;/ grande politique, c'est-à-dire plus do bavardage

i dans cette session. On va faire des chemins de

fer et enfin la cuisine du pays, car ce n'est pas tout de parler et il faut finir par dîner...

Je vois dans la cour de madame d'Haussonville des voitures qui font penser à l'attirail du Roman comique. Il part tous les jours des barbes et des perruques par la diligence. J'ai vu deu« répétitions par le trou de la serrure. On joue vraiment * t bien. Ces répétitions ont été faites devant M. le

préfet de police qui a pleuré, s'il vous plaît, au Philosophe sans le savoir. On ne saurait être plus en règle avec le gouvernement que n'est cette troupe. Il s'était donc glissé quelques spectateurs à ces répétitions de vendredi et de samedi. Le succès a été complet. On peut donner dès à présent un ordre de début à M. de Réinusat ; c'est an grand acteur. Pendant qu'il joue la comédie, je lis ses dissertations sur la Trinité et sur la querelle entre Abélard et saint Bernard . On ne se douterait pas que c'est la même personne. Ces mémoires ne sont point agressifs. Il s'est fait théologien; il examine les moindres nuances avec le sérieux et aussi la sincérité d'un docteur de Sorbonne. Il n'y a point d'arrière-pensée ; ce pourrait être un livre d'édification. T'ai-je dit que je m'étais repris de passion pour les lettres de Cicéron? L'occasion est que j'en ai trouvé une édition variorum d'une grande propreté qui ne m'a coûté que seize francs. Moyennant seize francs, je me suis lancé en Italie à la fin de cette pauvre République romaine. Je me plais extrêment dans ce monde-là, mais je ne puis comprendre ceux qui disent, après une lecture rapide dans une traduction^ que ces lettres de Cicéron sont plus intéressantes que les lettres do madame de Sévigné. C'est bon pour montrer

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