‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 35 sur 81 · M. P0IK8CN · texte numérisé non relu

M. P0IK8CN

Gurcy, 18 juillet 1858.

Je ne sais quelle idée a eue Monsieur Cousin de publier un livre qui a pour titre : Du Vrai, du Beau^ et du Bien. A sa place, j'aurais écrit quelque chose intitulé : Du Faux, du Laid et du Mal. Il faut écrire pour ses contemporains.

Ce que j'ai lu de ce volume me rappelle uniquement le passé, et je crois qu'il n'y a rien mis de nouveau que la forme de temps en temps. Il est vrai que la philosophie n'est pas tenue de faire peau neuve tous les dix ans, et il n'y a guère qu'en politique qu'on doive changer du tout au tout tous les semestres. En relisant ces leçons, je voyais involontairement les temps de 1828 à 1830, quand tout le monde courait à ces cours de la faculté. Que ces temps sont déjà loin ! Toutes les eaux du déluge ont passé sur nous depuis lors. Quand Noé est sorti de Tarche, il ne dut pas trouver son domaine beaucoup plus changé que n'est le nôtre aujourd'hui. Encore Noé avait-il gardé les mêmes idées et les mêmes sentiments qu'il avait avant la saison des pluies.

tandis que la plupart d'entre nous ont laissé aller aussi tout ce qu'ils croyaient et pensaient pour lors, au courant des eaux. Il est dit dans l'Écriture que, quand la mer sur laquelle flottait l'Arche commença de baisser, le maître de la maison fit sortir un corbeau par la fenêtre, que ce diable de corbeau ne revint pas, tandis qu'une colombe qu'il envoya aussi en éclaireur revint à tire-d'aile, rapportant un rameau vert. Ce sont vraisemblablement des images. A le bien entendre, le corbeau est l'homme qui prend son parti des grands changements ; il quitte les siens, et s^abat sur des ruines, parce qu'il y trouve sa pâture. Il mange probablement quelque pauvre bote de son espèce, tandis que Noé l'attend à la fenêtre. Pour la colombe, tout ce monde où elle ne reconnaît plus rien, l'épouvante ; elle revient bien vite et dans une grande tristesse, rapportant un seul vestige du passé, un rameau des arbres à l'ombre desquels elle avait vécu. Or, nous lisons, sinon dans les Écritures, du moins dans le Talmud, qu'il y avait beaucoup de corbeaux et peu de colombes au temps de Noé. Je compte prêcher sur ce texte un de ces jours, dans une des paroisses de Paris, à Saint-Germain-l'Auxerrois, par exemple. Vous entendrez cela dès que j'aurai fait mon séminaire, ce qui peut arriver

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d'un moment à l'autre, vu la mobilité des choses humaines et surtout des personnes humaines ou inhumaines.

On n'entend que des bruits de guerre, et tdUs les journaux disent que c'est signe de paix. Je ne désire pas du tout que l'on se batte ni dans la mer de Marmara, ni dans la mer Noire, ni sur

le Danube, ni sur le Rhin. Quoi qu'il arrivât d'une mêlée européenne, il n'en sortirait que des calamités que nul ne peut désirer, ou des aggravations dans l'état d'étouffement où vivent aujourd'hui quelques peuples civilisés. Ce que les sages doivent demander dans leurs prières, c'est, il me semble, quelques années de tranquillité complète au dedans et au dehors. Il faut laisser reprendre ses forces au bon sens public qui n'a plus que le souffle. J'ai peur, dans mon désir de paix, que le feu ne prenne quelque part en Orient parmi les vaisseaux tout prêts à se heurter. On ne joue pas impunément avec la foudre. Toutes les grandes guerres ont commencé par ces querelles où chacun apporte un désir sincère de n'en point venir aux extrémités. Je ne sais où cet empereur de Russie a la tête. Il est vrai qu'étant de la maison de Romanow, il n'est pas nécessaire qu'il Tait très-bien réglée , mais enfln il avait pris l'attitude d'une sorte de Marc-Aurèle

dans le inonde, et le voilà maintenant qui jette partout des fusées à la Congre ve. Reste que toutes les fortunes se trouvant plus ou moins engagées dans des opérations financières où TEurope esl solidaire pour un grand nombre de ses plus riches citoyens, tout le monde courra de grand cœur aux pompes pour empêcher une explosion.

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