‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 36 sur 81 · K MADAME LA MARQUISE DHARCOURT · texte numérisé non relu

K MADAME LA MARQUISE DHARCOURT

Ourcy, dimanche, 21 août ij^ôS.

J'espère que les Gaulois et les Francs de M. Courgeon n'auront pas trompé votre attente et qu^ls n'auront pas fait peur à mademoiselle Pauline. L'auteur est un homme de mérite et un hommeexcellent. On retrouve, si je ne me trompe, dans cette première partie de son livre, un genre d'élévation morale assez vif pour toucher parfois même les jeunes lecteurs auxquels il est destiné. L'auteur est un vrai sage qui a droit de parler de tous les sentiments nobles et qui n'a pas perdu dans sa vie une occasion de les mettre en pratique. Cela ne lui a pas assuré une grande place dans ce monde, mais il y vit dans une

grande satisfaction de se conformer énergiquement à ses maximes. Je ne vous trouve pas trop sévère sur Bolingbroke et sur V Irlande. On pourrait vivre avec vous, même à la campagne où l'on se voit davantage, si vous aviez toujours cette équité. Le cadre de Bolingbroke est si grand, que la figure du personnage se perd dans cette mer de détails. Il ressemble à ces petits hommes qu'on voit nager à l'horizon dans les eaux du déluge. Ajoutez que les eaux ne sont pas bien claires. Pour l'Irlande, l'art de la composition y est un peu négligé. Il y a du naturel en ce sens que les faits y sont pêle-mêle, comme dans la nature. Ils se battent entre eux comme dans la nature aussi ; mais il ne faut écrire que pour détruire cette confusion naturelle. Les gens de plus d'esprit sont très-sujets à manquer d'ordre. Ils omettent les liaisons, les conciliations entre les idées, parce qu'ils ne croient pas le lecteur assez bête pour n'y pas suppléer. Le fond de l'art d'écrire, c'est de tonîr le lecteur pour un idiot, et les personnes dont le goût et l'intelligence sont exercés reprennent, avec raison, comme un défaut, qu'on ne les traite pas ainsi. Il y a bien des motifs secrets de cette exigence. L'extrême clarté ne sert pas seulement à se faire bien entendre, elle est aussi, comme la preuve

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d'aoe addition, la déinonstm!:on poar Taatear lai-mème qa*il ne se laisse pas entraîner p>ardes aperçus confus. C'est pour cela même, qu'en rangeant ses idées dans leur i rdre véritable, on est tristement forcé de renoncer à une foule de choses qu'on voudrait dire et que le bon arrangement à lui tout seul réfute et repousse comme contradictoires à ce qu'on entend prouver. Tout cela dit, ne tirons pas sur les nôt res. Tout compté, notre société intellectuelle à nous est infiniment supérieure pour rélé\-ation, la portée, retendue^ Fesprit véritable, à toutes les autres qui bavardent présentement. Ne concédons à personne rinfériorité de nos amis sur un point quelconque. Les petites gens en abusent. Us prennent nos objections sur des nuances dans les écrits de nos amis pour une condamnation du fond. Je tirerai toujours sur ceux qui voudront attaquer aucune tente du camp que j habite. C'est dans ce camp, après tout, que sont les esprits qui représentent le plus honorablement lliumanité. Qui médira, hors du cercle de mes amis particuliers, que M. de Rêmusat. ou M. de Lasteyrie, ou M. Guizot, OQ M. de Sacv, ont tel ou tel d>^fiaut, aura affaire à moi, dans ma faible capacité de nuire. H faut vivre et combattre et finir avec les siens : et les siens. <v sont ceux qui ont le plus décidément

VOS instincts. Je dis comme dans Mitimdate :

Si dans tout l'univers quelque roi libre encore Parthe, Scythe ou Sarmate aime la liberté Voilà nos alliés, marchons de ce côté.

Je ne me suis jamais senti un si vif acharnement contre mes dissemblables. Quand un homme de bon sens s'est bien reconnu lui-même, qu'il sait nettement ce qu'il aime et ce qu'il hait, en dehors de tout sentiment personnel, intéressé, il sait ce qull a à défendre. Je crois réellement que chacun est chargé en ce monde de chercher à faire prévaloir un ordre d'idées. On n'a pas d'instincts do rechange. Voilà sans doute pourquoi l'humanité a peu d'estime pour ceux qui changent d'opinions honnêtes, qu'elles soient vraies ou fausses. Peut-être qu'il est dans le plan de la Providence de tenir le monde en harmonie par cette lutte. Qui déserte ces croyances instinctives déserte et dérange peut-être cette hcurmonie.

Adieu, madame. Me voilà au plus haut des cieux ou peut-être dans les nuages.

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cm.

▲ M. d'haussonvillb.

Broglie, 18 septembre 1854.

Mon cher ami, j*aurais répondu depuis longtemps à votre très-excellente et très-aimable lettre si je n'avais été travaillé par le mal réel ou imaginaire qui me rend incapable de tout. Je crois par instant que je vais mettre le grappin sur ce monstre plus ou moins fantastique, mais il reprend promptement ses avantages et fait de moi une sorte de paquet parfaitement désagréable aux autres et fort à charge à soi-même. En voilà assez sur ma triste personne... S'il y avait un lieu où l'on pût être parfaitement content et sans nul trouble d'esprit, c'est là qu'il faudrait simplement aller pour se guérir de tous les maux physiques.

Ce lieu n'est ni à l'est, ni à l'ouest, ni dans la Baltique, ni sur la mer Noire. Je ne comprends rien à ce que nous avons résolu de faire sur Sébastopol. Tout le monde, gouvernement comme opposition, s'il y en a, sont d'accord que si nous l'emportons, ce sera un vrai miracle. Le Moniteur en donne les raisons les plus détaillées,

et le Journal des Débats Ta dogmatiquement établi sur Tautorilé des auteurs les plus approuvés en matière d'art militaire. Le bon sens et le général Jomini sont d'accord sur ce point. Je désire trèssincèrement que ce miracle s'opère, mais il n'est pas agréable de dépendre d'un miracle. Que serait une retraite de l'armée devant les troupes russes? Que serait un hiver, un long hiver, passé sur ces rivages de Crimée, Sébastopol étant encore debout et les troupes russes assiégeant nos armées comme des loups qui cherchent leur proie dans la mauvaise saison, puis, au printemps, toutes les forces de la Russie concentrées sans difficulté sur le seul point que nous aurions occupé? Les dix ou quinze jours qui vont s'écouler décideront dans ce monde de bien des choses pour l'avenir, et qui me dira que Sébastopol est brûlé me fera grand plaisir. Tous les maux, à Tintérieur comme à Textérieur, se déchaîneront certainement si les canons de l'Occident ne démontent pas les canons de l'Orient dans la semaine.

A M. POIRSON

Brotrlie, 24 août 1855.

Mon cher ami, j'espère que vous vous êtes un peu demandé pourquoi je n'étais pas encore allé vous voir dans votre petit Tusculum. Mon histoire se rattache, comme vous allez voir, aux plus grands événements de Thistoire contemporaine. Je suis une nouvelle preuve que tout est lié dans l'univers, et qu'une chaîne invisible, mais invincible, rattache le petit insecte aux plus grands princes de la terre. Je n'ai pas besoin de vous rappeler par quelle suite d'événements la France et l'Angleterre ont formé une étroite alliance, ni de vous expliquer comment la reine d'Angleterre est venue pour la première fois embellir de sa douce présence ces palais de France où les aigles d'Auslerlitz se jouent avec les lions de Blenheim. Vous ne pouvez guère ignorer que les peuples se précipitent en niasse du couchant et de l'aurore vers Paris, pour voir ces merveilles inconnues jusqu'à nos jours; que les diligences et les convois de chemin de fer sont encombivs; qu'on no peut plus trouvera

dîner chez un restaurateur^ et que beaucoup de curieux couchent à la belle étoile. Ne faites pas attention, je vous prie, aux soubresauts ou soub resots de mon style qui s'élève ou s'abaisse selon la nature des sujets, c^est la mode, et la dernière mode, et la dernière des modes.

Donc, je me présentai dimanche à une heure précise au chemin de fer du boulevard du Mont- Parnasse, j'obtins assez aisément un billet, mais je suis sûr que le fonctionnaire qui me le donna se dit: a Ah! le bon billet qu'a ce monsieur! «J'arrivai au pied d'un escalier très-vaste et très-haut, encombré d'une foule encore plus vaste qu'on arrêtait dans ce vestibule, attendu que les salles n'auraient pu la contenir. Cette foule murmurait, piétinait, criaillait. J'avais à ma droite et à ma gauche deux ecclésiastiques qui, loin de m' exhorter à la patience, me donnaient l'exemple d'une irritation très-vive à laquelle je ne me laissai point aller, grâce à Dieu, étant un animal à sang froid. Mais mon sang-froid ne me faisait pas monter ; les voyageurs du haut cassaient les vitrages par l'effet de la simple pression de quelques milliers d'hommes qu'ils avaient derrière eux. Enlin, après trois quarts d'heure d'attente, j'arrive en haut, porté et poussé par mes voisins; et en haut un sergent de ville, les mains

toutes sanglantes par les coupures du vitrage des portes qu'il avait vaillamment défendues, me dit : a Monsieur, entrez, le convoi est parti. » Des misérables de ma sorte étaient là qui disaient : a Ce sera bien autre chose au retour, y. Quoiqueje ne comprisse pas bien comment ne pai tant pas je pourrais revenir, je pris encore quelques renseignements sur mon avenir, et il me parut si obscur que je me retirai fort triste avec mon billet dans ma poche. Je comptais dîner avec vous, et je comptais tellement sans mon hôte que je ne dînai pas du tout ce jour-là. Aux Champs-Elysées, les restaurateurs hors d'euxmêmes vous regardaient comme un fou de vouloir pénétrer chez eux, quand ils avaient toutes les peines du monde à s'y frayer un passage. Au café de la Madeleine j'avisai un de mes amis qui dînait, lui cinquième à une table pour deux ; il ne put que me faire signe de la tête que je n'avais rien à espérer ; je dis de la tête, car il ne pouvait remuer ses bras, et j'en suis encore à savoir s'il a pu toucher les mets qu'on avait glissés sur sa table. Voyant ces causes et ces etl'ets, ne sachant pas ce que me réservait le lendemain, et à peu près sûr de ne pas trouver, soit un morceau de pain, soit une place dans une voiture dans un rayon de dix lieues, je suis venu d'unç

traite m'établir à quarante lieues de distance de tout cet éclat, lout cet enthousiasme et toute cette presse. Panem et circcnces se peuvent supporter ; panem sans circoices est à merveille, mais circences sans pain est un peu vif.

k M. d'haussonville.

Broglie, tt septembre 1855.

Mon cher ami, vous me faites une querelle d'allemand. Je ne vous ai point écrit durant votre voyage par la raison fort simple que vous n'aviez donné nulle adresse et que personne n'a su, durant quinze jours, si vous étiez sur le sommet de la Yung-Fraû, ou sous la chute du Rhin, ou dans les abîmes de la Grimsel.

Vous avez traité la Noiivelle-Héloise à la façon de l'interdit, et tout cela probablement en vue des rochers de Vevay, de Chillon et de Meillerie. J'aurais cru que l'église de Montreux, avec ses vieux murs tapissés de vigne rouge, vous aurait inspiré un peu plus d'indulgence, mais l'homme est féroce pour tout ce qui n'est pas de son temps ou même de sa société. Il ne connaît de naturel

2Sl LETTRES.

que les mines particulières du monde où il vit. C'est par la même raison que les impressions d'un jeune Allemand d'Iéna paraissent le comble du ridicule à un jeune Français qui va danser le dimanche, après vêpres, à la Chaumière. J'ai renoncé depuis quelque temps à arracher les yeux de qui que ce soit pour des différences d'impressions littéraires, bien que cela en vaille assez la peine.

A M. PISCATORT.

Ourcy, \t juin 1857.

Mon cher ami, je voulais vous remercier plus tôt de votre lettre. Avant que de parler du fond je parle de la forme. J'ai été charmé de retrouver votre écriture. Je craignais que votre main n'eût un peu changé ses allures, mais, grâce à Dieu, c'est toujours ce trait bref, impérieux et qui se fait lire aisément, on ne sait trop pourquoi. Il paraît que c'est la lumière des expressions qui est la plus forte. Que dites-vous de cette vie de lord Byron, que par hasard vous n'avez pas encore lue? Il semble qu'il y a déjà des siècles qu'il est mort. Il est fort peu de conservateurs libé-

raux qui voulussent aujourd'hui aller mourir dans Missolonghi en souvenir de l'histoire grecque.

Vous voilà donc comme les patriarches dans les gravures delà Bible, vous promenant par les blés plus grands que vous. Mademoiselle Rachel m'a toujours promis un dessin où Ton vous verrait parcourant vos champs avec votre famille. Les demoiselles d'Orient, des jours de la Bible, n'avaient certainement pas plus grand air et l'air plus aimable que les modèles qu'elle pourra trouver en cherchant bien autour d'elle et dans son miroir. J'espère que de vos champs on voit * votre demeure, car je veux voir aussi votre maison.

Quand vous aurez fini lord Byron, lirez vous ce chien de livre qu'on nomme Madame Bovary? Ce n'est pas le même genre de littérature. Je ne sais pas où les jeunes gens ont aujourd'hui la tête- de trouver cela beau. J'ignore si la police correctionnelle le devait condamner, mais Racine et Voltaire en auraient pris un violent mal de cœur. Des vilenies réfléchies dans la malpropreté tranquille du ruisseau de la rue ne sauraient faire un beau tableau. Voltaire expliquait drôlement que bien que tout fût dans la nature et lui aussi, il croirait pourtant malséant de mon-

trer tout ce qui était dans sa nature. Je ne crois pas que nous soyons, comme on le dit, en véritable décadence, car Tesprit a acquis bien des qualités nouvelles et précieuses depuis cinquante ans. Mais nous sommes dans cet âge désagréable d'une croissance difficile où les enfants prennent Pair de singes.

▲ M. A. DE DROOLIB.

Qurcy, 2 juillet 1857.

On assure que dans beaucoup de localités l'esprit public a semblé donner quelques signes de vie. C'est beaucoup pour un noyé dont on n'espérait rien, mais d'ici à cinq ans ce noyé pourra bien perdre son reste de chaleur. Beaucoup de préfets ont irrité les moins irritables par la gaucherie altière avec laquelle ils ont imposé leurs candidats et insulté les candidats opposés. Je ne croyais pas qu'il pût y avoir tant de sottise dans tant d'administrateurs du premier rang. Je suis sûr que M. le ministre de l'intérieur lui-même en a ressenti quelque secret dégoût en son cœur.

Je lis le livre de M. *". Il a caché dans ce

livre un esprit infini en hauteur, largeur et profondeur, mais il est si bien caché qu'il faudrait avertir souvent le lecteur qu'il brûle^ de crainte qu'il ne vînt à passer sans s'en douter. Il a ce vol en zig-zag des petits oiseaux dont on ne peut pas suivre la marche. On l'entend pousser un petit cri sur des hauteurs où l'on n'arrive pas d'ordinaire, mais on ne sait où il va ni d'où il vient. Il démontre mieux qu'un autre, mais par ses défauts, que la première règle de Tart d'écrire est de conduire son lecteur pieds et poings liés derrière soi, afin qu'il n'ignore rien des chemins par où vous passez. L'ange qui conduisait le petit Tobie chez sa future s'est bien gardé d'aller à tire-d'ailes, sans quoi le petit bonhomme avec ses petites jambes n'aurait jamais pu le suivre, et la petite dame serait encore dans sa chambre solitaire avec les sept ou huit démons qui attendaient silencieusement l'heure du mariage pour se montrer. S'il avait appris de M. Cousin à tracer ces grandes lignes d'un camp romain pour y établir fortement ses idées, il serait le premier des métaphysiciens de notre temps, et cela en valait la peine. Il a des troupes nombreuses, mais il leur donne, par négligence, l'air d'une foule désarmée et peu redoutable. M. Cousin vous met quatre hommes et un capo-

ral dans une vaste enceinte où règne Tordre elle silence. On voit de loin le prétoire, Tautel couronné de fleurs, les drapeaux, les armes en faisceaux, trium legionum manus osterUabant, On passe les yeux baissés devant les fossés de cette redoutable enceinte. La sentinelle crie : « Au large ! » du haut des remparts. Qui croirait qu'il n'y a là que quatre hommes et un caporal?

AD MEME

('OppOt, 10 août 1857.

Il n'y a point de nouvelles par cette chaleur. Tous les yeux sont tournés à présent vers Calcutta, Bombay et Delhi. Depuis la guerre contre les États-Unis, l'Angleterre n'a point été à pareille fête. Je ne me tigure pas, si le feu prend aux étoupes, entre le Gange et l'Indus, comment une cinquantaine de mille Anglais pourront l'éteindre. D'un autre côté, si les diamants de l'Inde tombent de la couronne de la Grande-Bretagne, ce pays si superbe aura l'air d'un chien de Terre- Neuve à qui l'on aurait coupé la queue et les oreilles. Cela ne lui ôte rien de sa force, mais

beaucoup de son prestige; or, on vit beaucoup (le prestige dans ce monde, et il sert quelquefois plus que la force matérielle. Plus je vois aller le monde depuis une quinzaine d'années, plus je vois que le vent souffle d'où il veut dans l'histoire, et comme on ne peut rien ou à peu près rien prévoir, il y a de bonnes raisons pour tout craindre comme pour tout espérer en tout temps. Qui se serait imaginé, il y a deux ans, que l'affaire de Russie ne laisserait point de traces aujourd'hui et que l'équilibre de l'Europe pourrait être changé à cause de cette petite croyance qu'entretiennent les Hindoux qu'il est très-criminel de toucher à de la graisse de bœuf?

M. Cousin est aux eaux d'Évian. M. Odier a passé par ici, qui l'avait rencontré débarquant, cherchant avec son lorgnon dans les rues un petit appartement où son domestique Isidore pût lui faire un peu de cuisine et le dispenser de dîner à table d'hôte, mais Isidore protestait qu'il était incapable de faire même un peu de cuisine, et M. Odier ayant été pris pour arbitre, a reconnu que nul n'était tenu à faire la cuisine quand il n'avait pas fait les études préparatoires.

àU MEME.

Coppet, 23 septembre 1857.

M. de Sahune va chez madame d'Haussonville, où l'on attend M. et madame "*, pour chanter des morceaux qui ne seront certainement point des chansons à boire, mais bien la musique qui se chantait dans la Salente de Fénelon. C'est là qu'on retrouve quelque chose de cet ennui doux et honnête qui accompagne les essais d'archaïsme de notre époque. M. le général Changarnier part ce soir, après un séjour de quinze jours où il a été très-aimable, très-satisfait de l'accueil de la maison, d'une raison parfaite et ne se croyant pas du tout, comme les émigrés, à la veille de rentrer en France. Il parle plus de l'Afrique que de l'avenir et toute sa curiosité est pour le moment sur l'Inde, où il ne souhaite pas, comme la plupart des philosophes et des chrétiens de France, que les Anglais soient battus et égorgés pour la plus grande gloire de la civilisation. M. de Montalembert a passé ici, il y a eu lundi huit jours. Il était en train de tout, et n'avait nullement l'air souffrant; il n'a cassé aucune

porcelaine protestante et s'en est même retourné paisiblement à Genève dans la voiture d'A. Rilliet, qui n'a paru rien redouter des suites de ce voyage. Ils sont arrivés Tun et Tautre sans la moindre égratignure et en bonne amitié. Mademoiselle dePomaretestici, bien accablée de la mort de madame d'Eclepens. Nous sommes allés hier à ces funérailles dans une maison toute en fleurs et pleine de soleil. Cette famille est un petit monde à part, où les sentiments élevés et bienveillants régnent en réalité comme ils sont peints dans les romans.

Avez-vous lu l'article de M. St-René Taillandier sur la théologie allemande? Il est assez curieux. Il en résulte que dans tous les savants allemands les plus chrétiens, il n'y a pas beaucoup plus de christianisme que dans Lessing. J'ai vu là bien des titres de livres que je voudrais lire, malgré tout ce qu'on peut dire du défaut de précision des pensées allemandes, mais il y a des moments où j'aime autant un grand gâchis qu'une précision étroite. J'aime autant de grands marais troubles et profonds par places que ces deux verres d'eau claire que le génie français lance en l'air avec une certaine force, se flattant d^aller aussi haut que la nature des choses. Je ne crois ù cela, à la vérité, que dans les moments de ma-

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