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rasme, et en même temps, je crois que M. Sl-Renc Taillandier exagère involontairement la taille de ses géants de la théologie allemande. A Tentendre, ce sont ces génies des grandes eaux dont la main repose sur des urnes intarissables. On a beau être allemand, on est homme cependant.
ex.
▲ M. I) HATJS80NVILLR.
Broglie, il juillet 1858.
Mon cher ami, vous m'accusez à tort et j'avais dit, peut-être trop longuement pour l'importance du sujet, j'avais dit à madame d'Haussonville les motifs qui m'obligeraient à renoncer, pour le moment, au voyage de Gurcy ; de plus, et pour rentrer dans les idées générales le plus vite possible, je vous avertis que je ne prêche rien que je ne pratique, parce que je fais mes théories d'après ma manière d'être. Cela rétrécit peutêtre le champ de la morale, mais cela met dans une parfaite harmonie les paroles et les actions. Je ne conseille pas d'en faire autant aux vieilles dévotes du faubourg Saint-Germain. Il est bon qu'il y ait beaucoup de gens qui prêchent en pu*
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blic ce qu'ils ne pratiquent point pour leur compte. C'est le grand chœur que la Providence entretient pour rappeler sans cesse et utilement les lois de la morale. Ce chœur est composé de beaucoup de gens qui ne pensent pas beaucoup plus ce qu'ils disent que les chœurs de l'Opéra quand ils exécutent une messe en musique, mais ces beaux chants font du bien aux bonnes âmes et les tiennent en ordre. Sous ce rapport, il est bon qu'il y ait des hypocrites en grand nombre. Je crois fermement qu'il entre dans le plan divin que, quand une vingtaine de drôles sont réunis, ils ne disent que des choses honnêtes, afin qu'ils ne scandalisent point les faibles et que ce qui est déclamation dans l'orateur devienne édification dans l'auditeur.
Le temps est ici plus laid que nature. La pluie tombe à flots ; le vent rugit ; le froid sévit. Heureusement qu'il y a ici des calorifères qui répondent victorieusement à ce désordre des éléments. On est comme en Italie dans l'intérieur de la maison; c'est une Italie d^où l'on a par les fenê* très des vues de Norwège. Il paraît qu'il ne fait pas plus riant à Paris et dans les environs, ni même en Europe, à en juger par les rapports que M. Le Verrier entretient avec toutes les basses régions de l'air, dans Tunivers connu. Je compte
que le temps n*aura pas la hardiesse de faire cette mine à la Reine d'Angleterre quand elle viendra sur nos côtes de Bretagne :
Tibi rident œquora ponti.
Ce qui ne signifie pas du tout, comme on le traduit dans quelques séminaires du Pas-de-Calais, la mer se moque de vous. Si j^étais bien portant, j'irais voir cette reine des mers traversant pour affaires la plaine azurée avec son cortège de naïades et de tritons.
Je ne vois pas pourquoi vous êtes découragé sur votre Histoire de Lorraine. J'espère que ce ne sont pas mes critiques qui vous ont jeté dans ces découragements, car il y a des choses excellentes dans ce que j'ai critiqué : la clarté du récit, la simplicité vive du style, l'enchaînement, la familiarité avec les grandes affaires, l'intelligence des ressorts de la politique^ une certaine aisance à faire marcher ensemble les guerres, les maîtresses des princes, les intrigues^ les révolutions d'État, les troubles et les perfectionnements de l'administration publique. Désormais, j'aurai une colonne pour les éloges, mais Tédiflce ne sera pas régulier, car la colonne des critiques sera toute grêle et le pilier des éloges s'élèvera
majestueusement vers le ciel ; mais l'amourpropre peut passer sous cette colonnade sans trop souffrir.
Et le grand Cyrus?
Je radotais^ seigneur, avec Montmorency, Melun, d'Estaing, de Nesles et le fameux Coucy.
Qui m'eût dit, en 1828, que je verrais un jour M. Cousin valser ainsi avec la momie de mademoiselle de Scudéry, Tair ardent et respectueux, et baissant les yeux avec humilité chaque fois que, dans Temportement de la valse, il passe devant Goyon de la Moussaye, Noailles, Puységur, Rantzau. Je n'ose dire ni le grand Condé, ni tant de nobles dames qu'il ne m'appartient pas même de nommer et dont je ne saurais comprendre le langage. Reste que je ne sais comment il accorde la Révolution frcmçaise avec ce profond respect pour le maréchal* d'Hocquincourt, lequel n'aurait jamais voulu danser un menuet sur l'air de la Marseillaise.
A M. LE BARON L. DE yiEL-CASTEL.
n juillet 1858.
Ainsi, vous avez vécu dans les disputes et disputé avec acharnement sur la question de savoir si Ton doit ou non discuter sur ses opinions et ses sentiments particuliers. Il est bien vrai, comme le dit madame d^aussonville, que c'est du choc des opinions que naît la poussière, et, pour mon compte, je ne me soucie plus beaucoup de me mettre en fureur dans la conversation. C'est un plaisir auquel on n'est sensible que dans Textrême jeunesse. Le premier inconvénient des discussions, quand on a un peu vieilli parmi les coups de poing, c'est de savoir à peu près par cœur tous les arguments qu'on va voir défiler de part et d'autre, y compris ceux dont on fait soi-même usage. Ces vieilles figures irritées sont ennuyeuses à retrouver sans cesse. Mais cela n'était point applicable à Gurcy où personne d'entre vous n'est sujet au rabâchage. Un autre inconvénient plus général encore et qui peut se retrouver même à Gurcy, c'est que le premier objet d'une querelle de principes est
de rétrécir à l'instant même le point de vue de chacune des parties. Pour tirer juste et fort, il faut que le projectile soit serré dans le canon et qu'il en remplisse tout le diamètre. Le démon de la discussion est le même que le démon inven^^teur des armes à feu. Il n'a sa force d'expansion que s'il sort d'un tube étroit où ni les balles, ni les idées, ne doivent être à leur aise. Je crois bien que Platon lui-même, quand il causait avec ses disciples , obéissait à cette loi de la balisti* que. La discussion est si peu favorable à Texposition laxge et impartiale des idées, que sir James Mackintosb, qui avait au Parlement d'Angleterre le beau défaut de l'impartialité, n'avait, avec tout son grand esprit et toute l'admirable élégance de son langage, que la réputation d'un médiocre orateur, et M. ***, avec la forte intelligence et la forte imagination d'un crocheteur, est admiré dans son monde et même hors de son monde, parce qu'il ne met qu'une vieille balle rouillée dans un pistolet chargé jusqu'à la gueule. Tout homme devient plus ou moins un M. *** dans la discussion. Cela est si vrcd que, si vous avez le malheur, dans un débat, d'introduire deux idées qui se limitent l'une l'autre, vous voyez sourire tout l'auditoire, qui semble se dire : a En voilà un qui se contredit ! »
L'homme naturel, quand il n'est pas dans un grand repos et soumis à un régime très-rafraîchissant, ne peut être possédé que par une seule idée ou un seul sentiment. C'est même Thistoire tragique de toutes les sottises et de la moitié des crimes de l'humanité. C'est le sancta simplicitas de la vieille dame qui était si heureuse et si fière de voir brûler Jean Huss. Or, ce besoin d'unité, ce besoin bête d'unité, que le diable a donné à l'homme, se retrouve dans les discussions, et vous voyez que moi-même, à cent lieues de vous dans ce moment, j'exagère involontairement, rien que pour avoir entendu le bruit lointain d'une dispute. Quant aux instincts, il est sûr qu'il n'en faut pas faire des axiomes, mais les instincts, c'est-à-dire les sentiments confus et puissants qui nous parlent sans cesse au-dedans de nous, il faut les traiter très-honorablement et les défendre avec acharnement.
... Ces secrets sentimeDts, De la nature en nous indomptables enfants,
sont nous-mêmes. Il n'est pas sûr que la Providence ne les ait pas distribués de manière à tenir ici-bas le monde moral en balance, comme une Chambre des lords et une
Chambre des communes tiemfient l'Angleterre en équilibre. Ceux qui ne les défendent pas contre les autres, désertent à Tennemi, et, si le monde croule, ils y sont pour quelque chose.
OXII.
A M. d'haUSSONVILLIS.
Broglie, 5 août 1858.
Mon cher ami, avez-vous fait une belle moisson dans votre Lorraine? Rapportez - vous de quoi faire des jolis tableaux de la vie de Stanislas à Lunéville? Avez-vous de quoi faire un beau portrait en pied de ce gentilhomme polonais? Il n'y a rien de plus mal connu que les gens qui ne sont séparés de vous que par deux ou trois générations et dont le nom a été sans cesse prononcé devant vous. On en sait une demi-douzaine d'anecdotes douteuses, dont on se contente et qui servent à trancher sur le tout.
Vous retrouverez toutes les routes encore ornées de fleurs et les échos répètent encore les acclamations des peuples et des soldats. J'ai vu quelques fonctionnaires qui avaient été recevoir l'Empereur à Évreux. Ce sont d'anciens légi-
timistes rcdliés. Ils avaient, dans le récit qu'ils faisaient de ces pompes, un petit air de mélancolie. C'est que probablement le maître n'aura pas fait grande attention à eux. La Bruyère a déjà dit que la présence du prince enlaidit les courtisans, et ce qui enlaidit attriste toujours un peu. La Vendée, cette terre de fidélité, comme vient de le dire un prince de l'Église, est dans un frémissement d'allégresse. Tous les Parisiens courent vers la mer de Cherbourg, mais mardi, ce flot d'enthousiasme se sera écoulé. Je voudrais bien avoir vu la Reine d'Angleterre félicitant l'Empereur sur ce vaste port de Cherbourg. Je voudrais bien voir M. ***, suivi de toutes les grandes ombres de sa famille, montrer la route au cortège impérial à travers les bruyères de cette Vendée, mais il faudra me contenter de lire tous ces récits dans le Moniteur.
Avez-vous été content de la manière dont M. Rigault a traité ce petit roman malhonnête et dithyrambique qu'on nomme Fanny? Il a bien raison, ce me semble, et il y a beaucoup de choses justes et vraiment comiques dans sa critique, mais les jeunes demoiselles peuvent encore moins lire la critique que le livre. Il y a, comme vous dites, bien de l'esprit et de l'agrément dans
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le morceau de M. Renan sur M. de Sacy. C'est dommage qu'on ne puisse pas trop savoir quel est ridéal de ce jeune séditieux en fait d'idées. On croirait maintenant qu'il le met dans les traditions les plus reculées, auquel cas il pourra se retrouver un jour avec l'école de M. de Maistre. La vérité est qu'il est comme les jeunes chevaux, qu'il prend plaisir à faire des gambades. Il joint un peu de malice du singe à cette ardeur dejeunecheval.il faut certainement des idées vagues, et un homme d'esprit qui n'a que des idées claires est un sot qui ne trouvera jamais rien, mais il faut pourtantquelquesosassez solides pour soutenir un être vivant quelconque quand
il n'est pas de la race des serpents. Je ne vois pas les 03 de M. Renan.
Vous voyez qull nous est arrivé des nouvelles de Paul, de Saint-Thomas. Il ne paraît pas mécontent de son voyage. Je vois avec grand plaisir qu'il n'a pas l'insolence de son métier, car il dit qu'il a appris beaucoup de choses utiles sur le gouvernement du navire du capitaine de son paquebot. C'est une grande ouverture d'esprit et une grande libéralité de sentiments de la part d'un jeune officier de la marine de guerre. Il a, d'ailleurs, causé avec tout le monde, nègres, mulâtres, blancs, laïques, ecclésiastiques, militaires.
pauvres, riches. Les colons des Antilles lui ont parlé avec reconnaissance de son père et lui ont dit qu'ils voy€dent bien à présent que de tous les émancipateurs, le duc de Broglie était le seul qui eût porté en même temps un véritable intérêt aux colons. La justice est une belle dame qui se lève tard, mais, une fois levée, elle se couche aussi très-tard, et les honnêtes gens finissent toujours par avoir un bon moment dans la vie.
M. Duvergier de Hauranne viendra ici le 1 1 , pour consulter les vieilles chroniques de la bibliothèque. Tout le monde fouille pour trouver des renseignements pour sa Lorraine. Moi qui n'ai pas de Lorraine, je suis triste comme un bonnet de nuit. Je suis plus malade que de coutume, et je me sens miné par une petite fièvre, mais vous n'en croirez rien.
AU MBME.
Broglie, 14 août 1858.
Mon cher ami, puisque vous ne voulez pas venir à Broglie, il faut bien vous écrire. Comme vous ne me parlez plus ni de madame de Chevreuse, ni de madame de Beauvau, ni de toutes
ces personnes vertueuses avec qui M. Cousin aimerait à vivre et à mourir, je me suis rabattu sur les Pères de Nicée, les Ariens, les semi- Ariens et Julien l'apostat lui-même. Albert peint tout ce monde avec vivacité et ce ne sont plus des personnages de bois plus ou moins dur, comme ils paraissent dans les histoires ecclésiastiques. Ce sont des évêques en chair et en os, tout aussi vivants que Févêque de Quimper ou celui de Lisieux dont vous avez récemment lu le discours: Pour Julien, Albert Ta traité avec une équité originale, et on ne saurait parler plus honorablement de son ennemi. Que serait devenu ce pauvre diable de Julien, s'il avait vécu âge d'hotnme ? Il n'avait certainement pas une piété tendre, quoiqu'il eût fait quelques pèleririnages à des saints du paradis dans sa première jeunesse, mais c'était un soldat et un philosophe^ aimant la guerre et cherchant la vérité. Cette race de princes a son attrait et n'est pas commune.
Nous aurons aujourd'hui la visite de M. Masson. Je ne sais s'il nous rapportera des nouvelles. Il revient des bords de la mer, et doit avoir entendu même de Dieppe le bruit de tous ces canons, de toutes ces acclamations, de toutes ces bénédictions qui ont retenti entre Cherbourg et
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Brest. Des gens bien informés disent qu'il faut estimer à cent mille personnes les curieux que le chemin de fer à menés à Cherbourg pour les fêtes, à quoi il faut ajouter toutes les populations environnantes et toute TAngleterre qui est arrivée sur ses yachts. M. ***, qui était là en amateur, dit que le spectacle était très-beau. L'entrée de la mer dans le grand bassin nouvellement construit s*est fait un peu attendre parce que le temps avait scellé avec une force étrange la digue à Fabri de laquelle on travaillait depuis quatre-vingts ans, mais cette digue rompue enfin par le poids des eaux, FOcéan est entré comme un lion furieux dans cette immense cage. L'Empereur et l'Impératrice s'étant un peur ennuyés d'attendre, étaient allés visiter quelques établissements pour passer le temps, et ils n'ont vu que la fin de la scène. L'Océan n'est pas poli ; je ne sais ce que lui aura fait dire le grand maître des cérémonies.
C'est à peine si je lis ici. Je suis toujours dans un très-misérable état de nerfs. Tous les médecins disent que je n'ai rien ; mon bon sens me le dit aussi, mais je n'en suis pas moins repris par mes dragons tous les jours dès que je suis un peu seuL
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A M. LE KARON DE VIBL-CASTBL.
Coppet, 19 septembre 1858.
Je vois bien que vous menez au Mortier une vie un peu légère en comparaison de Broglie où Tonne danse point au son de la flûte lydienne, où Ton chante peu, où Ton n'a presque point de visites, mais tout va bien puisque vous trouvez le temps de travailler huit ou neuf heures par jour. Tacite, ni probablement Tite-Live, n'ont écrit dans un couvent de bénédictins ; je crois cela hors de doute. On ne sait ce qui met en train d'écrire. Un air vif sur le piano aurait pu faire voir tout à coup à ce même Tacite toute la tristesse du camp de Varus et des forêts de la Germanie. On rirait quelquefois si l'on voyait do quelles impressions transformées sortent les pensées, les images, les mouvements des grands artistes et des écrivains. Je ne redoute donc rien pour Y Histoire de la Restauration de cette vie de sybarite que vous menez présentement. Ici aussi on voit bien du monde, sans danser, ou chasser, ou chanter autant que chez vous. Xes nouveaux chemins de fer ont fait de la Suisse,
au mois de septembre, le passage du genre humain. Autrefois, on ne voyait guère ici, sauf quelques voitures de poste sur les grandes routes, que des cygnes, des canards sauvages, des grues, des grèbes et tous les oiseaux de la création qui traversaient le lac pour aller vers le sud ; à présent, ce sont des conseillers d'État, des maîtres des requêtes, des procureurs impériaux, des rédacteurs de la Revue contempo^ raine qui passent à tire-d'aile, et vont se reposer en Italie du bien qu'ils nous ont fait durant l'année. Peu s'arrêtent ici, mais on a la douceur de les voir passer. Comme j'ai des sentiments un peu particuliers, je préfère encore le passage des canards et des étourneaux. Ils ont un plus beau plumage, parce qu'ils ne muent qu'une fois Tan, tandis que les autres ont toujours cet air farouche et malade d'un animal qui change de plumes.
Je ne sais point de nouvelles de Paris, si ce n'est que M. Villemain et M. Cousin assistdent au mariage de mademoiselle de Montalembert. Il y a une quinzaine d'années que personne n'eut prévu que M. Lacordaire, M. de Montalembert, M. Cousin, M. Villemain, dussent aller à la noce ensemble. C'est une remarque de saint Jérôme, je crois, et aussi de nlusieurs autres Pères de
rÉglise, que la face des choses en ce monde est extrêmement changeante. Je ne crois pas que les païens aient jamais fait cette observation ; elle n'en est pas moins très-consolante pour ceux qui ne sont pas contents de leur état présent, s'il s'en trouve,
A MADAME LA MARQUISE d'hARCOURT.
Coppet, dimanche 24 octobre 1858.
Je relirai votre lettre quand je serai par trop découragé non pas de ce que je pense, mais de la manière dont je puis l'exprimer. Il faut que vous vous connaissiez bien peu en amourpropre, pour avoir supposé un moment que je pourrais ne pas prendre cette lettre au sérieux et n'en être pas très-touché et très-reconnaissant. Quand je dis amour-propre^ ce mot ne rend pas mon idée assez exactement. Ce n'est pas toujours, et ce n'est presque jamais exclusivement l'amowrpropre qui donne le besoin du succès. Le succès donne un plaisir très -supérieur à la vanité parce qu'il démontre, jusqu'à un certain point, qu'on est capable de trouver la vérité. Il donne une certaine confiance dans ses propres pensées, dans
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ses propres sentiments, dans ses propres impressions. Un homme qui serait toujours désapprouvé sur tout ce qu'il dirait, fmirait par se croire fou. Celui qui voit que ce qu'il dit de ses vues est partagé par les autres, pense avec plus de plaisir, pour ainsi parler ; il se croit plus certainement dans la bonne voie, et il voit mieux parce qu'il regarde avec plus de confiance. Ainsi tenez que vous m'avez fait un très-grand plaisir et un plaisir très-sérieux et très-utile pour moi.
Lisez-vous la correspondance de M. de Lamennais? Ces lettres m'intéressent. Il a pour correspondante une foule de gens que j'ai détestés dans ma jeunesse extrêmement libérale. Ils ont des propos féroces qui me prouvent que je n'avais pas tout à fait tort. Ils sont pâles et violents, sans beaucoup d'esprit ni de vues, ni d'imagination. M. de Lamennais est ainsi dans ses lettres, bon homme d'ailleurs avec les siens, chargeant ses amis, quand il leur écrit de dire bien des choses aux domestiques^ mais on sent bien pourtant qu'on marche sur une terre aride et sèche que tous les vents peuvent soulever en poussière dans tous les sens. Il réserve son talent pour ses livres, et j'ai souvent remarqué que cette économie était un mauvais signe et la
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marque qu'on faisait un métier en littérature, et qu'on n'a pas au fin fond les impressions qu'on feint ou qu'on se feint dans ses livres. Le fond de soi doit éclater partout, dans la conversation, dans les lettres comme dans les écrits publiés. Il n'y a rien de triste comme ces salons de province où l'on n'allume du feu que quand il vient du beau monde. On voit dans ces lettres cependant des profils assez agréables des demoiselles du couvent des Feuillantines, mais ce n'est pas lui qui les fait voir; on les voit malgré lui. Il n'a l'air d'aimer ni la nature, ni les lettres, ni même la société. Son langage est froid, net, exagéré ; il n'est préoccupé que de se* affaires et parle de la religion comme Ulpien et Papinien pouvaient parler des prisons, des supplices et des lois pénales de l'empire. Saint Augustin aurait eu de la peine à reconnaître en lui un docteur de sa foi ; il l'aurait pris pour un geôlier des prisons Mamertines. Je suis étonné que mademoiselle Stirling Tait trouvé un si aimable homme, mais les âmes bienveillantes qui ont de l'imagination refont les gens à leur façon.
ex VI.
A MADAMK d'HAUSSONVILLI!.
Paris, t novembre isns.
J'ai reçu votre lettre au moment de quitter Coppet, et je vous prie très-instamment d'ouvrir toutes les lettres que je puis adresser à d'autres, si vous avez la bonté d'y répondre ainsi.
Je ne vous trouve pas assez contente des mémoires de miss Brontc. Même à part le talent et la personne, il y a une originalité bien attachante dans cette vie si triste par les circons- . constances extérieures et si animée par l'intelligence et la vie morale. Il y a même en France bien peu de familles de cures, et même d'évêques, dont la maison, triste ou non, soit éclairée par ce feu d'imagination. Plus je vis, plus je ne fais cas que de la disposition que les bourgeois nomment romanesque. Si j'avais une fille, je ne la donnerais qu'à un gendre romanesque, et si j'étais ce gendre, je ne prendrais ma tîlle que si elle était romanesque. Il ne reste qu'à donner une bonne définition du genre et du gendre romanesque, mais cela serait un peu long.
M. de Montalembert risque donc d'un an à
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cinq ans de prison? Les hommes les plus accoutumés à radministration de la justice disent pourtant que, pour un juge d'instruction modéré, il n'y a pas dans tout cela de quoi fouetter un chat; que, sans doute, il ne paraît infatué ni de ses concitoyens, ni même de la forme du gouvernement, mais que les tribunaux ne doivent point connaître de cette sorte d'humeur; que rien de tout cela n'a rapport à ce dont parle la loi quand elle entend punir l'excitation à la haine et au mépris des classes les unes contre les autres, mais je crains bien que ces scrupules de légistes ne signifient pas grand'chose sous un gouvernement paternel qui ne juge pas sur la lettre grossière des lois comme il est d'usage dans les pays de procureurs. Un gouvernement patriarcal va droit à l'esprit : a Avez-vous, oui ou non, de l'humeur contre votre père? — Oui. — Eh bien, vous irez en prison ; vous y lirez quelque bon livre sur Tordre, sur l'amour filial, des livres français exclusivement, et vous en sortirez bien plus attaché à vos devoirs envers le chef de TÉtat. » La vie du pauvre Correspondant et la liberté de M. de Montalembert me semblent donc fort exposées, et il ne servira de rien que l'accusé et son défenseur soient éloquents, car c'est une rèjile de noire nouveau droit que les jugements
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contre la presse ne soient point dignes de la publicité. On punit en secret les fautes publiques ; ce qui a Tair bien naturel et bien raisonnable.
L'autre jour, à rAcadémie française, M. Dupin, après avoir tourné autour de M. Villemain, qui n'avait pas l'air de se prêter à la conversation familière, lui dit : a Monsieur le secrétaire perpétuel, j'ai trouvé l'autre jour dans Cicéron un singulier gallicisme se conformare ad volwUatetn alicujus. — Ah ! reprend M. Villemain, il y en a bien d'autres dans Cicéron, par exemple : Quantœ infidelitates ! Quoi amicorum fugœ! Voilà des gallicismes ! )»
Mille et mille tendres respects. Voulez-vous dire à Mathilde que j'ai laissé toutes ses amies très-bien à Coppet, quoiqu'il fasse sur tout ce pays un tel vent que tous les chemins .de fer voient les convois s'arrêter malgré l'effort de lu locomotive. C'est ainsi (car je veux finir par une remarque morale, puisque cela ne mange pas de pain), c'est à ces ouragans que nous étions exposés, il y a sept ans, avant le grand coup qu'on appelle le coup d'État. Or, si on avait mis le mont Blanc sur les épaules et sur les maisons des habitants de Coppet, ils n'auraient à redouter ni l'aquilon, ni aucun souffle d'aucune tempête. Bien le bonsoir.
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A M. A.. DB BROGLIB.
Qurcy, 21 novembre 1858.
M. de Broglie est revenu jeudi au soir de Paris pour y retourner mardi prochain et assister mercredi au procès de M. de Montalembert. Il me semble qu'il est du devoir des amis de la constitution impériale et des semences de la liberté de la presse qu'elle recèle, de donner à ce procès toutes sortes de marques d'intérêt; mais les uns labourent, les autres achètent des bœufs ou marient leurs filles. M. de Montalembert, après tout, n'a fait qu'un chapitre sur les mœurs qui n'esjt pas plus amer sur son pays et les institutions de son pays que les caractères de La Bruyère, et pourtant je ne sache pas que Louis XIV et le prince de Gonti, chez qui La Bruyère habitait, aient jamais témoigné contre cet écrivain aucune mauvaise humeur. Reste que La Bruyère avait peut-être le cœur plus tendre pour ses souverains, mais l'amour ne se commande pas, sinon pour Dieu et dans la loi religieuse. Je ne vois guère qu'un petit nombre de légistes et un certain nombre d'évêques qui
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aient donné à entendre que Tamour était de précepte suivant nos institutions politiques. Cependant, la voix de la conscience est quelque chose, ol quand, dans le silence des passions et le calme do la nuit, je me consulte pour savoir si je dois de l'amour soit à la souveraineté populaire, soit encore au président du Sénat ou au préfet de police et à tous ceux qui écoutent en lui, ma conscience me répond d'un air déterminé que le respect suffit parfaitement. Quand on va plus loin, on entre dans ces voies du mysticisme qui sont bien dangereuses et qui en ont perdu plusieurs.
Vous n'entendrez plus parler du petit Mortara. Vous n'aurez plus ses conversations sur sa mère et sur le Pape. Vous ne verrez plus de débats théologiques dans le Journal des Débats, Le ç^oxxvcrnement, dans sa sagesse, a conseillé à ce journal de s'abstenir dorénavant de polémique religieuse. On croit que YUnivers a reçu les mornes injonctions et peut-être, en général, la presse qui se mole de ces sujets. Quand j'aurai des incertitudes sur des points religieux, il me semble que je ferai bien de m'ad rosser au ministre de Tinstruction :>ublique et des cullos.
AU MÊME
Qurcy, 29 décembre 1858.
Nous n'avons ici que deux livres à Thorizon de la conversation, M. Michelet et M. Vacherot. On ne peut pas se ressembler moins, bien que ni Tun ni l'autre n'enseigne le catéchisme. M. de Broglie est au comble de l'indignation, et tient M. Michelet pour le diable en personne. Il lui chercherait encore une meilleure place dans son estime, s'il avait lu son singulier livre sur t amour. C'est Vamour médecin dans toute la nu-» dite de l'expression. Les femmes délicates n'en parlent pas encore. Il faudra Tentraînement des salons cethiverpour qu'on traite ces découvertes de M. Coste, avec un peu de liberté. J'ai commencé M. Vacherot. Il nous avertit, dans sa préface, que le Dieu de la métaphysique n'a nul rapport avec le Dieu de l'imagination, ni même avec le Dieu de la conscience. Il nomme même ces î)etits dieux-là des Idoles. J'aime à entendre dire ouvertement ces choses, parce qu'il fauf qu on puisse dire ouvertement tout ce qu'on pense sérieusement, mais j'avoue que je n'y
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comprends pas grand'chose jusqu'à présont. L'auteur a le ton d'un parfait honnête homme, mais je voudrais qu'il me donnât une bonne définition de la piété envers ce Dieu qui n'est rien s'il n'est pas tout. Tout cela paraît au moins baroque, mais il n'y a pas de mal que nous nous accoutumions à sortir un peu en métaphysique des petits sentiers sablés et garnis de buis qui sont les sentiers du bon sens et qui ressemblent aux allées d'un jardin de curé. Il faut bien, sans doute, que la métaphysique revienne au bon sens après la série de |ses voyages, mais il faut qu'elle voyage, et ses démarches et ses allures doivent être excentriques. On aura du plaisir à la voir rentrer un jour dans ses foyers et dire : « J*ai été aux informations, et vous tenez le bon bout de la vérité ; j'en ai retrouvé le fll que vous
tenez au fond de l'infini. »
Tout ce que tu racontes de l'Algérie est bien curieux. On pourra dire bientôt sans crime qu'on ne vit qu'en Algérie et qu'on végète ailleurs. Ceux qui ne seront pas contents en France se feront ramener aux carrières pour y jouir d'un peu de facilité dans l'existence. Nous crierons bientôt : Lambessa ! Lambessa I comme Italiam ! Italicmi I
AU MEME
Paris, lundi 9 février 1859, .
Mon cher ami, j'ai reçu ta lettre du 3 de ce mois. Je voudrais bien que le moment fût arrivé où vous pourrez faire un petit tour dans le désert. Est-ce qu'on trouve aussi des estaminets dans ce désert ? J'imagine qu'il y en aura un jour sur Horeb et au sommet des Pyramides, car la civisation est une dame qui boit volontiers un verre de vin sur le comptoir. J'ai quelque envie d'aller tout de suite au désert afin de cacher mon embarras d'être d'un pays où les classes moyennes, comme les classes supérieures de la société, ont été traitées comme elles viennent de l'être dans le discours prononcé par l'Empereur devant le corps diplomatique étranger et en présence de toute l'Europe attentive. Quand on fouette ses enfants, les parents un peu civilisés les fouettent en particulier. Je ne crois pas que les princes ninivites ou babyloniens aient jamais tenu un langage si outrageant pour les bourgeois de leur empire. Je ne me figure pas que Nabuchodonosor, soit avant, soit pendant, soit après sa chute,
ait fait une telle harangue aux petits et grands propriétaires de Ninive et de Babylone, supposé qu'ils lui aient fait quelques humbles remontninees sur Topportunité d'une guerre en Judée. J'ai bien rencontré quelques bourgeois qui trou- * vaient qu'on les avait traités bien cavalièrement, mais ce n'est pas le plus grand nombre qui a de C33 accès d'orgueil. Après cela, il est bien possible que j'aie mal compris le discours, car je vois que M. de Morny en a donné un commentaire au corps législatif qui l'a rendu tout fier du traitement qu'il avait reçu la veille. Quant à la question de guerre, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés depuis que le sphinx a rompu le silence. Ici, chacun, après avoir mûrement réfléchi, tire de ses.méditations cette conséquence qu'il ne sait qu'en penser. Les gens hardis persistent à croire que le sort en est jeté et qu*on se battra ce printemps sur TAdige ; mais, au fond, le hasard en décidera, car rien ne ressemble plus à une loterie que la décision d'un seul homme livré, sans conseil et sans contrôle, aux sollicitations les plus compliquées et les pi us contradictoires. Tout est probablement en équilibre devant ses yeux, et un souffle, une parole raisonnable ou déraisonnable fera l'affaire. C'est là une partie importante de la philosophie de l'histoire.
Toute autre nouvelle pâlit devant ces incertitudes. Une des singularités du discours de TEmpereur est qu'il ne s'y occupe pas un moment des minces détails de Tadministration publique, La Reine d'Angleterre ne les oubliait point dans son discours au Parlement, au plus fort de la guerre de l'Inde. Il ne faut chercher dans cette harangue que des coups de bâton... Je suis persuadé qu'il y a des gens qui reçoivent ces coups de bâton avec plaisir, comme une garantie de la fermeté de la main qui nous châtie.
AU IIÊMB.
Paris, jcu.li 13 février 1839.
Mon cher ami, je ne crois pas contrevenir à la loi contre les fausses nouvelles et autres nouvelles en te disant qu'on n'entend ici que des bruits de guerre. Vous n'êtes pas sans en savoir auelque chose dans votre camp d'Alger,
L'Italie I Voilà l'Italie!
Mais il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas aussi gaies que les grenadiers de la garde
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consulaire. On ne pense pas à la Bourse comnae à la caserne, à beaucoup près... Dans les cercles, les habitués sont rangés autour de la cheminée, la tête basse, comptant et recomptant en soi-même, et pratiquant cette triste science qui est composée d'algèbre et de tristesse. Toutes les petites histoires vraies ou fausses prennent une grande signification. Est-il vrai que M. le général Fleury ait dit à un officier : « Graissez vos bottes, votis n'en avez que juste le temps ? » Est-il vrai que M. de Hûbner ne soit pas allé au dernier bal des Tuileries? Non, il n'y est pas allé, mais c'est qu'il avait un deuil de cour. Est-il vrai qu'on achète 70,000 chevaux? Selon la réponse à ces questions on devient triste ou tout à fait rassuré. Jamais bombe tombant dans une salle à manger n'a fait plus d'impression que ce petit discours adressé le jour de l'an par l'Empereur à l'ambassadeur d'Autriche. Il avait certainement ses raisons, car, du moins jusqu'à présent, il n'était pas sujet à l'entraînement de paroles. Eût-il résolu la guerre, la plus simple prudence voulait qu'il laissât dormir tout le monde, afin de pousser les préparatifs avec avantage ; afin de laisser les affaires se rasseoir ; afin d'éviter les emportements de la presse étrangère ; afin de gêner l'ennemi dans ses préparatifs de défense.
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Pourquoi parler si haut le jour de Tan, et puis mettre dans le Moniteur cette petite sourdine d'article que vous avez lu? Pourquoi cette phrase ambiguë et fort claire aussi du discours du roi de Piémont? Tout cela ne montre-t-il pas que l'Empereur lui-même est tiraillé par des nécessités contraires? Et laquelle de ces nécessités l'emportera? Malgré tout ce bruit, je garde l'idée qu'il n'y aura point de guerre, mais les bons esprits n'ont point du tout cette idée-là. On ne doute guère ici du mariage du prince Jérôme- Napoléon avec la fille du Roi de Sardaigne, mais on n'en parle pas officiellement à la cour.
AU MèMB.
Paris, 28 avril 1859.
Mon cher ami, on avait eu hier une lueur d'espérance que les efforts de l'Angleterre pourraient au moins retarder l'explosion de la guerre, mais on a cessé de compter sur cette pauvre chance. D*houre en heure, les wagons emportent les régiments, et il n'est guère plus probable qu'on arrêtera ce mouvement, qu'il n'est
vraisemblable qu'une avalanche, une fois lancée, s'arrêtera en chemin. Au milieu d'un si grand mouvement, on n'apprend rien de précis sur les chemins que vont suivre les armées. Avant-hier, nous tenions que les Français avaient déjà franchi le montCenis et le mont Genèvre,et il n'en était rien encore. Le télégraphe ne tient pas toutes ses promesses pour la clarté et la rapidité des renseignements... On dit que tout ce que vous avez de troupes en Afrique va sur le théâtre de la guerre. Vous allez donc partir au milieu d'un terrible culbutis et Marseille doit être encombré plus que toute autre place.
Pour vous dire tous les bruits qui courent, quelques-uns croyaient encore hier au soir que lord Derby avait obtenu des Autrichiens un retard de dix jours avant de commencer les hostilités, et qu'on demandait la même concession à l'Empereur ici. Ceux-là ne savaient rien encore de la réponse do l'Empereur, d'autres affirmaient que l'Empereur n'avait pas voulu entendre à celte proposition. Tout cela n'empêche pas qu'il faut tenir la guerre pour bel et bien allumée. C'est probablement, disent les tacticiens, sur Alexandrie que se dirigera l'attaque des Autrichiens. Suivant quelques autorités, le Roi de Piémont entendrait défendre Turin.
k M. LE BARON DE VIBL-CASTEL.
Broglie, t7 juillet 1859.
C'est bien beau à vous de vivre an milieu du monde comme nen étant pas et de lire les ouvrages de saint Augustin sur la grâce dans le tracas des visites et des n ou velles politiques^ pendant que nos armées défilent devant vous pour vou^ montrer les dépouilles de TAutriche, et tandis que M. de Bourqueney règle le sort des nations. Un homme sage doit se faire, en effet, au dedans de soi, un petit pavillon sur les hauteurs où n'arrive aucun bruit du dehors, sans quoi toute la vie est livrée d r ensorcellement de la bagatelle. Je vous trouve seulement un peu sec dans votre jugement sur ce même saint Augustin. Son langage est si vif et si pénétrant dans sa singularité, qu'il serait dommage de résumer ses volumes en deux pages, comme vous semblez le souhaiter. Je conviens cependant qu'il n'écrit pas avec la même force ni là même précision que le Conseil général de la Meuse dans son adresse à l'Empereur. Ce Conseil, après l'avoir comparée Auguste, ce que je trouve tout simple, lui prophétise qu'il aura,
comme Auguste, une de ces dynasties qui ont assuré le bonheur des Romains. Il est difficile de renfermer plus de choses heureuses en moins de mots. Je serais curieux de connaître la liste des membres du Conseil général de la Meuse. J'espère que M. le ministre de Tlntérieur les a cordialement remerciés des vœux qu'ils forment pour le bonheur de la France sous la dynastie d'Auguste. En attendant, il serait curieux de savoir quelles dynasties régiront la Toscane et Modène, sans parler de la pauvre duchesse de Parme. Ne vous semble-t-il pas que Florence et Modène ont aujourd'hui leur sort dans leursmains? Ni les uhlans, ni même les zouaves, tout intrépides qu'ils soient, n'oseraient les soumettre aux fantaisies de la diplomatie s'ils savent se garder de l'état révolutionnaire, et regarder un peu le péril en face durant quelques jours. Mais on a beau avoir son sort dans ses mains, le plus difficile est de ne pas le laisser tomber.
Si vous lisez saint Augustin, je viens de lire un volume publié par la famille d^un jeune homme des environs de Tours et qui est mort l'an dernier, M. Tonnelé . Il faudrait plus de deux pages pour résumer ce qu'il y a d'esprit, de pénétration ei d'élévation daus ces pages qu'il n'a pas eu le temps d'acheveif. Il mérite
bien sa place dans ce dmetière de Gray consacré au génie inconnu. M. Cousin, dans toute sa gloire, n'a pas parlé si bien du Beau et du Bien. Job avait bien raison de se demander pourquoi les gens d'esprit sont si souvent emportés par des ravines d'eau, tandis que les autres en voient tomber dix mille à leur droite et dix mille à leur igaucbe sans éprouver le moindre malaise.
N'avez-vous pas été touché aux larmes du discours de M. de Momy au Conseil général? Quelle sincérité touchante! Quelle noblesse de pensées! Quelle force et quelle justesse de vues et d'expression ! Je vous demande si un pareil langage tenu une fois par an aux peuples, ne vaut pas toutes les harangues que le régime parlementaire débitait tous les jours?
A H. POIRSOlf.
Broglie, 27 a.oût 1859.
Je me suis remis *un peu ici, sauf un petit mal de gorge têtu auquel on ne voit aucun signe extérieur et que les médecins disent spasmodiqne. Il est clair que j'ai toujours eu le système ner-
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veux assez exaspéré ; c'est le lempéramem qui fait les convulsionnaires, les hydrophobes et les épileptiques ; mais je n'ai jamais donné dans aucune de ces exagérations. On pourrait pourtant devenir enragé par ces chaleurs, et à voir 06 qu'on voit.
Votre lettre en était à la joie de notre victoire de Solférino. Nous avons fait du chemin depuis lors, non pas à travers le quadrilatère^ mais vers les chemins fleuris de la paix. Je suis toujours bien aise de la paix, et je crois que les hommes ne doivent s'égorger que pour des motifs solides. Mais à ne vous rien cacher, j aurais encore mieux aimé qu'on ne fît pas du tout la guerre. J'ai vu même dans le cours de cette campagne que j'avais tout à fait des instincts d'homme d'État et de général, et que j'étais aussi très-profondément versé dans la connaissance de la topographie militaire; j'avais prévu que nous rencontrerions, sur notre chemin vers l'Âdige, ces villes qui avaient échappé à laltention des plus habiles, savoir : Mantoue, Peschiera, Vérone, Legnano; j'avais retiré co fruit de mes études que je savais que le territoire de la Confédération germanique commence bientôt vers ces routes du Tyrol; et une sorte d'instinct prophétique m avait laissé entrevoirque peut-être
cette confédération germanique apprendrait que nos armées étaient dans son voisinage, et en prendrait quelque ombrage. Croiriez-vous qu'il ne m'avait pas échappé non plus que l'esprit de révolution s'éveillerait dans les États du Pape et dans les duchés? J'ai vu avec plaisir par lés proclamations et les discours de l'Empereur, qu'il avait fini par entrer dans mes idées, et je vois bien à présent que je ne suis pas un sot, soit dit sans vanité.
Ainsi, voilà cette grande guerre terminée contre toute attente. La prudence des sages et la prévoyance de ceux qui se vantent d'avoir les yeux perçants ont été trompées. J'ai toujours cru, vous le savez, que les événements entrent, les trois quarts du temps, comme les personnages des romans d'Anne Radclilîe, par une porte secrète que personne n'a remarquée dans la muraille. Qui vous aurait dit après Solférino que le duc de Toscane, qui se battait contre nous, allait rentrer dans ses États? Que le duc de Modène reprendrait son autorité par un traitésignéà huitjours de Solférino? Que le Pape deviendrait le chef de la Confédération? Que nous serions en froideur avec les Piémontais et en amitié avec les Autrichiens? Pour toutes ces péripéties inattendues, les sociétés nouvelles sont
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encore plus disposées à les subir que les sociétés anciennes; elles ont des forces matérielles extraordinaires, peu de contre-poids et des machinistes à qui la tête tourne de ces mouvements violents. Le cavalier n'a plus nulle part une puissance égale à la vigueur et à Timpétuosité du cheval ; de là, des armées supérieures à leurs généraux, et tant d'autres choses que vous voyez d'ici comme moi. Si Montesquieu avait ce spectacle sous les yeux, il découvrirait des règles d'une mécanique bien curieuse et bien redoutable, et assez triste dans ses résultats probables.
▲ M. PI9CATORT.
Paris, dimanche 5 février 1860.
Pourquoi ne s'écrit-on pas? souvent pour des misères qui nous paraissent telles tout à coup. Ce n'est certes pas faute de penser à vous que je ne vous ai point écrit. J'ai accablé de questions les personnes d'ici qui vous avaient vu. Ces personnes m'ont dit qu'elles devaient m'avouerque vous n'aviez pas prononcé mon nom parmi les cinquante que vous aviez mentionnés avec quel-
<ïue intérêt. Je me suis borné à penser que mon insignifiante écriture vous ennuyait pour lo moment. Je vois bien que j'ai eu tort de le penser. Votre lettre m'a fait un plaisir extrême. Avec mon indifférence apparente, je sais votre vie par cœur, et vos travaux, et vos loisirs, et vos lectures, et vos moissons, et vos moutons (comment se portent ces moutons malades?) J'ai interrogé chacun selon ses capacités descriptives et si j'étais d'âge à vous faire une biographie, je pourrais décrire votre demeure comme on a décrit le Mont Vemon de Washington dans les temps de sa retraite. — Malheureusement ce que vous ne voyez pas de vos fenêtres, c'est le gouvernement que vous avez travaillé à fonder.
Je suis bien aise que cet Improvisatore vous €tit intéressé un moment; je suis sûr que cette vie de paysan dans la campagne de Rome, avec la vieille Dominica, parmi les buffles et sous le soleil dévorant, vous aura fait plaisir. A côté de quelques oripeaux d'un romanesque vulgaire et confus, il y a des aquarelles brillantes qui donnent envie de s'en aller vers le Sud, avec les hirondelles. On dit que vous avez dessein de tourner de ces côtés aux premiers jours du printemps. Mademoiselle Rachel me paraît toute prête à s'envoler vers ces régions du soleil. On
dirait aisément qu'elle est née à Albano ou à Tivoli. Les jeunes dames romaines des beaux temps de la République devaient avoir cet air-là. J'espère bien que vous passerez par ici avant ce voyage, et je vous prierai de vous charger de mes commissions pour le Pape. Je ne sais que vous qui puissiez lui dire résolument ce que je pense sur deux ou trois sujets de sa compétence. Vous donnerez quelque poids à mes opinions. A moi tout seul, je commence à passer pour un radoteur qui hait ce qu'il a toujours haï, qui aime ce qu'il a toujours aimé, et dont les sentiments ne varient point avec les événements.
Je demeure donc ce que j'étais et j'ajoute avec vous, dans mon obstination, que je continue d'espérer. Il est vrai que c'est aussi dans un avenir lointain ; Colomb a bien vu d'autres orages que ceux que nous voyons, et il a bien eu d'autres angoisses que celles que nous ressentons avant de désespérer de trouver les terres de l'Occident qu'il avait vues en songes. Newton a vu deux ou trois fois tous ses calculs bouleversés par les fausses mesures prises sur le méridien, et il a persévéré silencieusement à croire que le monde allait suivant les règles.
Lisez les volumes de la correspondance du Roi Joseph avec l'Empereur Napoléon. Il y a des
énormités, mais c'est le portrait le plus vivant qu'il y ait du personnage. Une locomotive qui fait mouvoir sans aucune émotion des pilons qui pulvérisent tout, devrait écrire de ce style. Cela est assez curieux à regarder pour qui ne serait pas sous le pilon.
AU MKME.
Paris, t5 mai 1860.
Je me figure que vous ne regrettez pas du tout Paris, et que vous vous trouvez très-bien, par ces jours d'été, dans votre belle ferme bien ordonnée et au milieu de vos champs sagement cultivés. Je dis sagement^ parce que c'est sans doute une part du bonheur qu'on trouve à la campagne, que de ne pas se jeter dans les perfectionnements téméraires qui mêlent le souci d'avoir dépensé trop d'argent, au plaisir d'entendre un petit vent frais qui passe dans les blés en fleur. Nous ne savons pas si Garibaldi jouit du plaisir de faire marcher devant lui les troupes napolitaines plus vite que le pas. Ce qui paraît certain, c'est qu'il n'y aura cette année en Sicile
qu'une médiocre récolte de céréales. Reste à savoir si ce laboureur armé va planter là les grands arbres de la liberté et de l'indépendance ; jusqu'à présent il n'a fait qu'écumer la Méditerranée pour le bon motif. Les dames de Gênes auront le cœur un peu serré en voyant que leur héros avait oublié leur drapeau en débarquant, et que ce drapeau a été emporté dans le port de Naples, à la remorque d'un bâtiment de la marine royale ; il paraît que tel est le caractère des chevaliers de la nouvelle Italie.
Du reste, on ne parlera bientôt plus ici. Tout le monde s'en va dire ses sottises en province ; non pas moi. D'abord, je ne dis pas de sottises, et, de plus, je ne pars pas immédiatement. Je regarde s'il paraît quelque livre qui puisse vous intéresser, ou vous amuser, ou vous scandaliser. Je ne vois pas grand'chose de nouveau. M. Renan vient de publier le Cantique des Canti-ques. Il établit, sur les fondements de l'érudition la plus nouvelle, que la pauvre Sulamite est une jolie, paysanne enlevée par les gens de Salomon à son village ou elle a un amant qu'elle n'entend pas du tout abandonner pour le sage fils de David. Elle flnit même par envoyer promener ce grand Roi, qui l'assomme de ses compliments, pour s'aller marier dans la petite
cabane de ses pères, dans un village au fond du nord de la Palestine. Il a divisé le tout en scènes, et en a formé un vrai drame qui n'a pas les vraisemblances pour lui. Vous avez vu, par sa préface qui était dans le Journal des Débats^ qu'il n'entend pas passer pour un homme peu religieux pourôteràce Cantique des Cantiques son caractère d'inspiration; tout au contraire, il trouve très- bon qu'en se trompant sur ce livre on y ait vu, durant le moyen âge, tant de choses honnêtes qui ont fait verser les larmes les plus intéressantes peut-être qui aient coulé depuis des siècles. Il aime à se montrer le protecteur de ces pauvres erreurs bien qu'il soit, suivant lui, de son métier, un dénicheur de vérités.
On annonçait une petite brochure de M. Prevost-Paradol, qu'on dit pleine d'esprit ; celui-là dit ce qu'il pense, et voudrait que les autres pensassent comme lui ; mais je ne sais si cette brochure est accrochée, je ne la vois pas paraître. On vous l'enverra si Dieu lui prête vie. Mais la police n'est pas une mère très-tendre pour les brochures.