M. PISCATORY
Pam, 5 mars 1F81.
Bossuet dit du prince de Condé devant l'ennemi : « A sa vue, il s'est animé; efferatus est in eî/w, dit le prophète : il l'abat, il le foule aux pieds. » Ces grandes paroles conviennent aussi à l'éloquent orateur dont vous me parlez. Il a regardé le Pape avec la même hardiesse que le maréchal de Mac-Mahon a pu montrer devant les canons de Magenta et de Solférino, et aussi il a fait, dit-on, sur l'Assemblée l'effet d'un bataillon de zouaves chargeant sur de nouvelles recrues. Tout le monde commence à trouver qu'en effet ce Pape est bien insupportable et, qu'après tout, s'il n'est pas content du jardin qu'on lui offre sur la rive droite du Tibre, il restera démontré que cet homme est insatiable. On lui a offert successivement de le dépouiller
d'un quart, puis d'un tiers, puis du tout de son • État, et il n a voulu entendre à rien. On lui a dit que s'il se faisait couper un bras ou deux, le reste de sa santé s'en affermirait, et il est resté sourd aux conseils de ses médecins; qu'il aille donc se promener ailleurs! Nous allons voir quel sort aura l'amendement sur ce pauvre Pape. On tient généralement qu'en supposant qu'on le présente encore, il n'aura de voix que celles des cardinaux et encore! Des gens bien informés d'ordinaire disent que M. le ministre de Tintérieur était dans un véritable enthousiasme après avoir lu le discours du Prince ; enfm, cette forte voix du Prince , qui a conduit le 5"" corps en Italie, a troublé les âmes.
Pendant que je vous écris, on me dit pourtant que l'amendement en faveur du temporel sera présenté et que M. *" est au nombre des signataires.
G sagesse éternelle, Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle!
Les personnes pieuses recueillent précieusement tous ces petits cailloux; mais elles n'en feront pas un rempart contre les eaux qui montent et qui couvriront Rome. On doit entendre dans ses murs cette voix qui disait à la chute du paganisme : Les dieux s en vont!
ojj LETTRES.
AU MBME.
Paris, W avril isoi.
Mon cher ami, vous vous attardez bien à la campagne. Est-ce que vous attendez les hirondelles, qui ne sont pas près de venir? On n'entend guère leur cri aigu et joyçux que vers le milieu de mai. Il est vrai que tous ces derniers jours de Carême n étaient pas bien curieux à voir ici. On se lamentait sur Rome, on allait à la messe et au sermon, et au salut, et puis c'est tout. Je vous avoue que moi aussi, supposé que j'eusse quelques petits champs, j'habiterais ces petits champs. Malgré Tinfinie variété des événements dont nous sommes assurément témoins, je suis fatigué de la monotonie de ce qui se passe et de ce qui se dit. Les esprits n'ont plus nulle part ni liberté ni ressort. On dirait des tortues qui regardent un spectacle d'agitation. Encore ces tortues sont-elles assez suffisantes. Je n'aime pas les tortues qui ont une grande idée d'ellesmêmes.
Si vous savez où est le général Garibaldi, vous êtes prié d'en donner avis. La petite vache brune
qu'il a élevée dans son île de Caprera est restée toute seule. On ne trouve son maître ni dans son taudis de chambre à coucher, ni dans son bateau, ni à la messe, où il ne va guère, à la vérité. Enfin, on raconte que l'Empereur n'est pas du tout content de son préfet de police, qui laisse courir un pareil homme sans le suivre pas à pas. On craint qu'il n'aille mettre le feu à quelque autre royaume de Naples. Ces diables de gens, qui veulent quelque chose contre vent et marée, sont bien gênants pour les esprits modérés qui ne savent que penser ni que vouloir. Quand il y avait dans le monde beaucoup d'animaux indomptés, ils se tempéraient les uns par les autres. Grégoire VII montrait ses cornes aux buffles socialistes, qui y regardaient à deux fois avant d'engager le combat. Au xvi" siècle, la férocité catholique était balancée par la fureur protestante, et chacun savait que s'il levait le bras, il courait risque de recevoir sur-le-champ un bon coup de massue sur la tête ; mais quand la civilisation a adouci les mœurs et éclairé et affaibli les volontés, les hommes qui restent des anciens âges avec leur tempérament de boulets de canon passent partout, tandis qu'on réfléchit sur la manière la moins violente possible de les contenir ; et voilà pourquoi l'Europe est muette