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qu'on s'intéresse aux grandes choses et à la grande politique. Il y a tant de poussière là-dessus, que, si on ne regarde longtemps, si on ne frotte avec soin chaque pan de muraille, tout est gris, triste et indistinct. Seulement, peu à peu, on retrouve le dessin primitif, on voit la couleur des arabesques des maisons de campagne, les arbres tombés se relèvent autour des bâtiments ; on retrouve Formies et Tusculum et la bibliothèque un peu sombre où Cicéron travaillait ; les courriers apportent des nouvelles de la guerre d'Afrique ; on reconnaît la grande figure un peu composée de Cn. Pompée ; on entend le bruit de l'escorte de César qui revient comme un épervier au milieu d'une nuée de petits oiseaux qui s'enfuient ; on croit voir passer Tullie, jeune, grande, et belle, et savante ; et Terentia, avec son air grognon. Rien de tout cela ne se montre à la première lecture ; il ne faut pas tant de peine à suivre madame de Sévigné à Livry , ni Racine dans son petit ménage.
A.U MÊME
Gurcy, jeudi 13 juin 1844.
Lundi, qui est mon jour d'éferiture, nous sommes partis de Paris à neuf heures du matin et nous avons couru la poste et, le soir, grand spectacle. Ton père n'a passé ici juste que le temps de voir le Misanthrope et les Caprices de Marianne et de s'en retourner de nuit afin d'arriver mardi de bonne heure pour la commission de la loi sur les colonies. Il a emmené M. de Sahune, que la voix publique et aussi les voies publiques réclamaient impérieusement, car il fallait voter'pour le chemin de fer de Strasbourg et la nomination de rapporteur dépendait de sa voix ; je pourrais dire de la sienne^ si j'étais de l'Académie française. Toujours est-il que le pauvre garçon est parti tout incertain de savoir s'il reviendrait pour jouer le Vicomte de Jodelet et après avoir joué très-bien dans les Caprices de Marianne le rôle de Tibia, où il est à mourir de rire. M. de Bourgoing me dit qu'il t'écrit dans le plus grand détail toute la pompe de ces lieux et toutes ses observations sur le jeu de chaque acteur dans la représentation
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de lundi dernier. Il s'acquittera mieux que moi de ce fragment d'histoire de la Comédie-Française, d'abord parce qu'il peut montrer le derrière des coulisses. S'il ne te dit rien de luimême,.je lui dois rendre justice, et il a bien joué son petit rôle de Basque ; on avait beaucoup prétendu qu'il ne savait pas ce rôle, mais ce sont de mauvaises plaisanteries des Gaussin et des Clairon de l'endroit qui ont de grands airs avec les utilités. As-tu lu ces Caprices de Marianne? Ce n'est pas une pièce bien raisonnable, et j'aurais cru que cela tomberait tout à plat et que, de plus, les faibles seraient extrêmement scandalisés de l'étrange témérité du langage; mais non. Madame Foy a une charmante figure, un peu tragique, et rien de ce qu'elle dit ne peut être pris en mauvais sens. M. de Rémusat a mêlé un peu de philosophie platonicienne à l'épicuréisme dévergondé de son personnage, et tout a bien tourné. J'espère que les journaux voudront bien ne pas disserter sur ces amusements de Gurcy. Ta sœur a été charmante dans son rôledeCélimène. Tout ce peuple d'acteurs vit paisiblement, dans la meilleure intelligence et sans rivalité d'amourpropre. Cela est bien rare dans des gens de cette classe; mais, pour le moment, ils sont très-inquiets, et, pendant que je t'écris, j'entends dans
toutes les chambres un bruit comme celui que font les abeilles quand on a jeté de la poussière dans leur ruche. D vient d'arriver une lettre de Sahune annonçant que la commission dont il fait partie n'aura probablement pas nommé son rapporteur avant vendredi ; or, vendredi, c'est le grand jour. Point de Vicomte de Jodelet, partant plus de joie. Comment faire? Les gens de Paris et de Provins, et de Donnemarie, et ceux qui habitent vers les forêts de Bois-Boudrant, et ceux qui habitent Sigy, bâti au bord des eaux, et ceux qui habitent Chamarande, couvert d'ormes touffus, tout ce beau monde n'en viendra pas moins. Ils ne se doutent point qu'il n'y a pas de Vicomte de Jodelet à l'heure qu'il est. On verra arriver dans des tourbillons de poussière les voitures de M. Casimir Périer, du duc de Valençay, de M. Greff ulhe, de M. de Talaru et point de Sahune, c'est-à-dire encore point de Jodelet. On va essayer de faire un vicomte de Louis de Sainte-Aulaire ; il s'y prête de bonne grâce, mais ces rôles ne s'improvisent pas en vingt-quatre heures; enfin, c'est une scène de désespoir. Je prodigue autour de moi les consolations de l'amitié, mais tout cela ne ressuscite pas le Vicomte de Jodelet. Le gouvernementreprésentatif est odieux. Il crée des devoirs factices qui empêchent de s'acquitter
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des devoirs véritables, et tout cela pour le plaisir de représenter rarrondissement d'Ussel .Qu'importe-t-il à un homme à la fin de sa vie d'avoir été député d'Ussel?
Enfin, on te dira par un autre courrier comment auront fini ces grandes scènes... M. de Rémusat est ici particulièrement bon enfant. Tout Tamuse ; il est toujours prêt à aller, à rester, et cela avec entrain. Nous parlons un peu du temps et des espaces dans Tintervalle des répétitions. Je vois avec chagrin que la notion de temps s^est afiaiblie dans son esprit, et il tournerait volontiers à croire que là où il n*y aurait rien, le temps perdrait ses droits à Texistence. Je n'ai jamais vu que les gens qui méprisaient Tidée du temps tournassent bien.
Adieu, mon cher ami ; je t'écris sur une table si basse, dans une petite mansarde si étroite, que j'ai la main tout engourdie, et que j'étouffe un peu. Il faut souffrir pour voir la comédie.
▲U MÊME
Gurcy, 10 juin 1844.
Mon cher enfant, tu n'as pas dû t'attendre à une grande exactitude ces jours-ci. On a vécu toute la semaine dernière à Timitation du Roman comique. Tous ces chants ont cessé. Je ne me doutais pas que Ton pût éprouver un peu d'ennui de n'entendre plus le bruit des coulisses. J'avais, en vérité, pris quelque goût à ce train : voir beaucoup de monde et ce monde en l'air tout le jour; parler sans suite, rire de rien, souper à minuit, se coucher à deux heures du matin, tout cela a son agrément. Enfin, l'inondation est finie. Veau est rentrée dans son lit et la vie court sans bruit à l'ombre des bois. Tous les gens qui étaient ici ont été parfaitement aimables. Il n'y a pas eu, au moins que je sache, une piqûre d'amourpropre ; pas le plus petit nuage. M. de Rémusat a charmé tout le monde par Tentrain de son esprit. M. de Bourgoing t'aura dit tout le détail de la campagne. U n'avait pas l'air d'y prendre un
grand plaisir, mais sans une nuance de mauvaise humeur. Etienne était plus en train , mais tous
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deux très-aimables, chacun à sa manière. M. Raulin m'écrit que la Prtiise a fait un feuilleton sur le ton du ravissement. L'enthousiasme vaut encore mieux que la critique, mais rien vaudrait miei/x que l'enthousiasme d'un feuilleton. Il y aura bien encore quelques éclaboussures d'élogesf dans un journal ou dans un autre d'ici à quinze jours, et puis ce sera tout, et le feu d'artifice rentrera dans l'obscurité. C'a été en tout un petit plaisir bien conduit et qui n'a pas rapporté de chagrin ; c'est tout ce qu'on peut demander... Que d'explications sur cette comédie de Gurcy ! Si tu retrouves ma lettre dans dix ans et que tu la relises comme on fait un vieux journal, tu n'y comprendras plus rien et peut-être même que tu n'y comprends déjà pas grand'chose. Pendant que j'écrivais ceci, on m'apporte le feuilleton de la Presse sur la société dramatique. Il est bienveillant... On y dit qu'au grand étonnement, à la grande stupéfaction de tout le monde, il s'est trouvé que, dans cette société doctrinaire, il y avait de l'esprit, de la bonne grâce et de la politesse. Voilà ce qu'on fait quand on veut louer les gens avec* délicatesse : a On m'avait dit que vous n'étiez quune bête^ mais je vois qu'il n'en est rien. »
On a beau dire ce qu'on voudra des mœurs des
comédiens, ce sont de braves gens. Bonjour, mon cher ami.
▲ M. RAULIN
Gurcy, 21 jnin 1844.
Vous en prenez tout à votre aise. Vous remplissez paisiblement vos devoirs de famille, tandis que les autres suent sang et eau pour s'amuser. Écrivez-moi donc. Je comprends la mélancolie qui vous prend en rompant avec tout le passé de Reims. Avez-vous jamais vu une maison démolie quand les gros murs sont encore debout ? Il n'y a rien de plus triste au monde. On voit sur ces murs tout le dessin de la maison ; des lambeaux de tapisserie marquent la place des chambres; on reconnaît les détours que suivait Fescalier et la route de la fumée dans le foyer à présent renversé. Le vent passe et repasse dans cet espace vide ; bientôt la pluie effacera. ces dernières marques de la vie^ et vous n'y reconnaîtrez plus votre lieu, comme dit l'Écriture. Ainsi s'envolent les familles. C'est encore bien heureux quand on va faire son nid ailleurs. J'espère bien, mon cher ami, que cette transplantation sera
heureuse. Le monde va si singulièrement, les effets ont si peu de rapport avec les causes, qu'il ne faut pas trop toucher à rien, et qu'il est prudent de laisser fairt de peur de se sentir responsable. A propos, j'aurais bien dû laisser aller la comédie et ne pas souffler. On prétend que j'ai mal soufflé. Non pas si mal que bien d'autres, mais pas trop bien non plus. On prétend que je passais mon temps à regarder les actrices, au lieu de suivre sur mon livre. C'est qu'en effet le métier de souffleur serait trop ennuyeux s'il fallait souffler. Quoi qu'il en soit, on ne m'a pas dit trop d'injures, et je me suis assez amusé ce jourlà. On a peur, de loin, du bruit et du mouvement; de près, on s'en trouve assez bien. Au milieu de vingt personnes, on est obligé à peu de chose et on se sent libre comme l'air. J'espère que vous aurez relu les Caprices de Marianne et admiré la belle scène de Tibia et de Claudio. Il y a seulement un petit nombre de choses sensées qui soient supérieures à cette profonde sottise. Je dis profonde dans tous les sens. La moitié du genre humain ne parle ni ne raisonne mieux que Claudio et Tibia ; les uns, comme Tibia, n'enchaînent les idées que par les mots ; les autres, ainsi que Claudio, ne voient partout que la pensée qui les domine et ne répondent jamais
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qu'à cette pensée, quoi qu'on leur dise. Ainsi, vous avez fait les honneurs de Saint-Cyr aux membres du conseil municipal ? Votre conseiller démocrate m'a en effet tout Fair d'un bien brave homme. A moins d'un esprit supérieur, les gens qui ont des principes et qui désirent s'y conformer ont toujours la mine un peu bête à la première vue ; ils sont attelés à de gros canons qu'on ne fait point tourner en un clin d'oeil. Les hommes qui ne se soucient que d'eux-mêmes ont des mouvements tout autrement lestes, et, comme disent les gens du peuple : Quand on tCa que soi, on n'a pas d'embarras ; mais un pauvre diahle qui cherche la vérité peut paraître un peu emprunté. Je ne veux pas dire par là que tous les animaux d'une allure pesante recherchent la vérité ; il y a même des bœufs vicieux, soit dit sans ofTenser la moitié des conservateurs et là moitié des bêtes qui hurlent contre la philosophie dans le présent âge.
Quelque chose de charmant, dans la Revue des Deux-Mondes^ c'est l'article de M. Ampère sur la Grèce. Il m'a dérobé les trois quarts de mon sujet sur la manière de peindre la nature, mais c'est bien fait, et je n'aurais pas si bien dit que lui. On croit, en le lisant, entendre chanter les cigales dans la vallée de Laeédémone et voir
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rouler les flots d'argent de tous les beaux fleuves de la Grèce. Il fait chaud aujourd'hui, Tair est assez léger, et, en posant le livre d'Ampère, je fus tout étonné de ne pas voir par ma fenêtre Salamine se bercer dans les eaux. Au lieu de Salamine, c'était la petite île où barbottent les canards et le cygne de la maison ; enfin, consolons-nous. Si nous n'étions pas du Nord, peutêtre que nous ne sentirions pas si vivement cet Orient ; il ne nous donnerait tout au plus que l'instinct confus de la patrie, lequel ne donne pas beaucoup à l'analyse. Albert m'écrit qu'il est àpeu près tout le jour sur l'abîme, j'entends par là sur la rade. Il déjeune à bord d'un vaisseau anglais ; il dîne sur un vaisseau français. Il a pris goût aux gens qui commandent aux tempêtes, quand les tempêtes ne leur commandent pas. Il aura l'air d'un personnage de Peregrine Pickle à son retour. Peut-être ne savez-vous pas ce que c'est que Peregrine Pickle ? Tant mieux ; vous m'en estimerez davantage.
Avez-vous lu le Secret de Javotte? C'est une petite nouvelle de M. de Musset qui ne vaut pas Frédéric et Bernerette. Sije connaissais cethomme, que je lui donnerais de bons conseils et comme je l'obligerais à marcher dans le sens de son talent! C'est pourtant un précepte bien iacile à
suivre que de marcher dans la direction qui fait le plus de plaisir et où on a le plus de facilité. Mais rhomme ne se sent vivre que quand il se contrarie. Les uns font la roue et se donnent la discipline ad majorem Dei gloriam. Les autres veulent chanter dès qu'ils ne se sentent pas de voix. Vous pouvez me dire que c'est que l'homme aspire à tout, étant né pour l'infini, et qu'il veut naturellement de tout ce qu'il n'a pas.
▲ M. A. DE BROOLIB.
Garcy, 1*' juillet 1844.
Ici nous menons une vie fort paisible et que je trouve agréable. De lectures, je n'en fais guère de nouvelles. Te voilà donc retourné à lord Byron après avoir vainement essayé d'admirer Calderon et Lope de Vega. J'ai toujours eu, en lisant le peu de littérature espagnole à ma portée, un sentiment analogue à ce que tu éprouves. Je l'avais attribué à l'effet des traductions; je comptais qu'en vivant dans le pays on voyait prendre à cette littérature une signification toute nouvelle. Je n'aimais pas le Dante à la folie avant
d'avoir vu l'Italie ; j'y retrouve à présent comme l'écho de tous les bruits que j'ai entendus en Italie. A la vérité, quand on ne prend pas goût à un pays, ce qui le rappelle n'en devient pas plus aimable pour cela. Au bout du compte, nous sommes du Nord, et peut-être que l'Orient et le Midi, que nous aimons, est ce qui a passé parles imaginations du Nord. H nous faut des lunettes bleues pour regarder ce soleil. Peut-être esIÉrce un tour de passe- passe de la critique moderne qui nous a fait croire que nous trouvions charmantes ces mœurs qui ne sont pas nos mœurs, et charmants ces goûts qui ne sont pas nos goûts ; mais, après tout^ nous entendrons toujours mieux Shakespeare que Calderon et mieux Montaigne et Molière que Shakespeare. Ce que nous admirons très - légitimement dans les grandes littératures du Midi, ce sont les belles esquisses de l'homme et du monde ; ils ont fait cela plus harmonieusement et plus hardiment que nous, aussi vrai que le marbre de Paros est plus propre à faire une Vénus de Milo que ne serait le grès ou le moellon des Gaules ; mais ce Je ne sais quoi d'imparfait par où je suis moi et non pas un Espagnol, je ne peux pas le retrouver ailleurs que dans les écrivains de ma race. Aussi je prends la liberté de douter que nous enten-
dions plus du quart d'Aristophane ; et quand une littérature est toujours restée plus ou moins barbare, qu'elle n'a point l'instinct de ce pur idéal qu'on avait à Rome, à Florence, en Grèce, il ne reste que les traits individuels de gens avec qui îe n'ai point de sympathie, et il n'y a au monde que le plaisir de l'inconnu qui puisse me dédommager de la peine de l'étudier. Je soumettrai cette classification des littératures à M. de Viel-Castel qui, s'il était violent, me jetterait ses deux volumes du théâtre espagnol à la tête. En somme, il n'y a que deux choses qui nous plaisent réellement, ou l'idéal, ou notre ressemblance. Car pour la ressemblance des gens que nous n'avons point vus, qu'est-ce que cela nous fait ? Te souvient-il de tous ces portraits de famille d'un aubergiste qui nous faisaient tant rire à Auxerredans la salle où l'on dînait? C'est l'image des littératures étrangères qui n'ont pas cherché la beauté qui dure et qui ne peignent que la beauté qui passe, leur beauté à elles. Je vais dire comme M. Cousin : J'ai honte de moi à faire de pareilles dissertations, et tu vas me répondre, par le prochain courrier : « On sait cela, monsieur. 9
▲ M. d'haussonville.
Paris, 6 septembre 1844.
Mon cher ami, je vous écris seulement un petit mot pour vous dire encore adieu sur le rivage à tous les deux. M. de Sahune vous porte toutes les nouvelles de Paris, et je crois qu'il n y en a qu'une, mais elle vaut la peine d'être racontée. L'affaire d'Angleterre s'arrangera vraisemblablement. Je crois qu'on désavouera M. d'Aubigny sans le révoquer et qu'on donnera à M. Pritchard quelque îpdemnité pour les pertes qu'il a éprouvées par suite de la manière trop vive dont on l'a expulsé de la nouvelle Cythère. A ces conditions, ou approchant, nous renonçons à entrer dans la Tamise et à brûler les Docks, et à détruire la nouvelle Carthage. Les Anglais, de leur côté, ajourneront le moment où ils établiront un viceroi aux Tuileries. Nous allons vivre quelques mois dans une parfaite concorde. On n'en dit pas moins que l'opinion publique en Angleterre est tout à fait tournée contre nous, mais enfin, pourvu qu'on n'apprenne pas, un jour ou l'autre, que, sur un point quelconque du globe, les vais-
seaux des deux nations ne se sont pas tiré des coups de canon dans un moment de vivacité, vous avez l'espoir de ne pas être conduits prisonniers dans quelque joli port de TÂngleterre.
Vous m'avez un peu serré le cœur quand je vous ai vus emballés avec ce gros homme au gilet de taffetas bleu de ciel. Louise avait Tair d'une gazelle en diligence avec un éléphant. J'aurais voulu voir commencer votre conversation. L'éléphant ne doit pas être très lettré. Il a mis un empressement peu poli à s'emparer de la meilleure place. C'est drôle que ce soit là la moyenne •de l'humanité. Lucaina bien raison de dire quelque part : Humannm paucis vivit genus. Voilà du latin; dans huit jours vous ne parlerez plus et n'entendrez plus que la langue d'Hésiode et de Pindare. Je suis sûr que votre compagnon de voyage n'a pas pu s'imaginer qu'il y eût des gens assez bêtes pour aller voir bien loin l'endroit où les Spartiates faisaient fouetter leurs enfants, auprès de l'autel de Diane ; encore, si c^était pour faire le commerce de raisins de Corinthe ou pour exploiter les mines de Laurium, à la bonne heure. Après tout, peut-être que cet homme, avec ses airs de manant, était fort aimable et fort instruit. Peut-être u. 3
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qu'il vous suit pour aller reconnaître les ruines de Platée.
Adieu, mon cher ami, dites bien des compliments à M. Piscatory. J'ai toujours ma chienne de fièvre, sans quoi je serais avec vous.
A MADAME d'haUSSON VILLE.
Paris, dimanche il septembre 1844.
Vous êtes bien bonne, madame, de m'écrire encore, et vous n'aviez pas besoin de m^expliquer, pour que j'en fusse touché, la magnanimité de votre procédé. Je ne désespère pas du tout d'aller vous présenter un de ces jours tous mes remercîments, quoique je me sente trèspeu de force pour faire un aussi grand voyage. Si vous dites que l'ennui fait sortir le loup du bois, je dis, de mon côté, que la maladie fait rentrer le loup dans le bois. Ce n'est pas le moyen que les loups malades rencontrent les loups ennuyés.
Vous lisez donc Hamilton ? Il est certain que M. Pierre Leroux ne ressemble pas au chevalier de Grammont, ni ses écrits aux écrits d'Hamil-^
ton. M. Sauzet n'a pas non plus, je l'avoue, la forme de ces papillons qui volaient dans l'air léger et un peu méphitique de la cour de Charles IL Quel désordre si un homme si grave se mettait littéralement à voltiger dans un salon un peu étroit, ou même aux Tuileries un jour de grande réception! Quelle éclipse de lumière quand il viendrait à passer devant les bougies ! Mais, je ne veux pas plaisanter de la magistrature. Pendant que vous lisez Hamilton, je viens de relire un roman de M. Spach qui a pour titre le Non-veau Candide. C'est une peinture de la vie de Rome dans les classes moyennes, un étudiant allemand dans une famille romaine qui lui a loué un appartement. Tout l'intérieur est bien peint, mais les passions n'y sont que de l'eau bouillante, sans nuance. C'est dommage de n'avoir pas, pendant qu'il était en train, fait un joli tableau de ces mœurs dont les voyageurs ne s'occupent pas. On aimerait beaucoup à savoir comment on vit simplement et bourgeoisement au milieu de ces ruines qu*on vient regarder de si loin sans penser presque jamais aux vivants. Si vous passiez quelques années à Rome, je vous recommanderais un tel sujet d'études. Pour tout le monde, le Tibre, les ruines du Colisée, les monts de la Sabine, ne sont pas le Tibre et le pays des Sabins
que nous voyons. Ils sont plus poétiques et moins poétiques à la fois. Une jeune fille de la bourgeoisie a son confesseur qui loge derrière Saint- Pierre, et, en passant, elle ne songe ni au dôme de Michel-Ange, ni à l'obélisque égyptien, ni aux statues de Bernini, ni aux lions de Canova, mais tout cela se mêle confusément à sa vie réelle. C'est une petite fleur brillante sur les murs d'un grand monument. C'est le soleil de Rome qui lui a donné son éclat, mais elle n'en sait rien. Une vieille Anglaise déclame en passant sur les horizons romains, sur les catacombes, sur les pins de la villa Pamphili, et, pendant que la vieille Anglaise reste laide et pâle et déclamatoire, la petite bourgeoise romaine, qui n'a jamais été si savante, grandit et devient belle sans penser aux Tarquins, aux Gracques, aux murailles d'Aurélien.
M. de LemgsdorfT ne tardera pas à se mettre en mer. Quoique j'aime la nature, je n'aimerais pas à aller dans les pays barbares de l'Amérique. Je préférerais voir Nuremberg ou Kœnigsberg^ qui sont sous un ciel gris, à toutes ces forêts vierges sous les tropiques, qui n'ont jamais été regardées que par des marchands de bois. Je suis comme ma vieille Anglaise de tout à l'heure, j'aime à déclamer sur les temps passés, mais si je pouvais avoir aujourd'hui dix-huit ans et être né à Rome,
même dans la via Babuina, je renoncerais pour cela à toutes les déclamations présentes et futures. Mais n'a pas dix-huit ans qui veut, et si jamais je les rattrappe, je ne les lâche plus.
A M. d'haUSSONVILLR.
Coppet, lundi 16 septembre 1844.
En arrivant ici samedi matin, j'ai trouvé la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de Marseille. J'espère que vous aurez moins d'orages sur mer que sur terre. J'espère qu'il n'est point question de se faire arracher une dent à chaque étape. Il faut tâcher de vous mettre bien avec Tracassin. Tâchez de négocier avec lui pour n'a- Yoir pas trop le mal de mer. Après tout, le mal de mër passe, et le souvenir des voyages reste. Envoyez-nous tout le récit de vos excursions. Si vous déclamez un peu^ on ne se moquera pas de vous. La déclamation est le résultat naturel de la petite fièvre que donne aux âmes bien nées la vue des grandes choses. Pour nous, nous avons eu, pendant quelques jours, la petite fièvre que donne aux âmes des conservateurs la vue d'un danger
possible, mais nous nous moquons bien du péril depuis qu*il est passé. Comment cheminez- vous sans domestique ? On dit que vous laisserez tous vos vêtements par les chemins. Nous nous amusons ici à parodier les paroles de Sylla : « fai encote le javelot que je portais à Orchomène^ et le bouclier^ etc. » Nous prétendons que vous en serez réduit à dire : « N'ai-je pas encore sur moi la chemise que je portais à Orchomène, et les bas que j'avais sur les murailles d'Athènes. » Je renoncerais bien volontiers à toutes mes chemises pour avoir vu Athènes et Orchomène. Presque tout le monde a des chemises, presque personne n'a vu Athènes.
Nous voilà en Suisse avec Raulin. La Suisse est belle par Tautomne, mais point animée. Cela est étendu, paisible, riche comme la conversasation de ***, mais sans les coups de soleil qu'on voit vers le soir sur les montagnes autour de Naples, à plus forte raison du côté d'Athènes. Nous avons vu en passant le val de Suzon et vous verrez la plaine de Troie. Nous verrons M. le syndic et vous verrez M. et madame Piscatory. Vous êtes des gens heureux.
Adieu, mon cher ami. Je vais me coucher, quoiqu'il soit quatre heures du soir. J'ai la migraine. Je l'ai quand il fait froid et aussi quand il
Cetit chaud. Je vous serais un misérable compagnon de voyage.
▲ M. RAULIN
Garcy, mercredi 27 septembre 1844.
Mon cher ami Je ne sais plus où nous en sommes. Écrivez-moi. On ne sait où vous prendre.
Avez-vous entendu le bruit de la révolution du côté des mers de Grèce ? Les pauvres gens ont voulu avoir une constitution, voyant que leur roi absolu n'avait rien des avantages d'un roi absolu. Le roi a promis la constitution et voilà encore un gouvernement constitutionnel. Le Parthénon va voir cette petite cuisine administrative dont la fumée noircira un peu ses colonnes. Je ne me figure pas bien ces noms grecs sous cette forme : M. Thémistocle, député du département du CéplUse^ et puis des bureaux de tabac pour Tarrondissementde Marathon; les électeurs de Mantinée, de Leuctres, d'Argos, de Corinthe, c'est drôle. J'aimerais autant mettre une robe de mademoiselle Palmire sur les épaules de la Vénus Vicirù:. Mais on vit de bonne soupe et non de beau langage. Reste à savoir si la soupe consti-
tutionnelle est une bonne soupe. Nous avons cru pendant vingt ans que le bouillon était nourrissant, et trop nourrissant, et en regardant de près les chiens qu'on engraissait de cette gélatine, on a pu voir qu'ils maigrissaient à vue d'œil.
Vous avez à présent marié mademoiselle votre nièce. Vous auriez bien dû vous marier vousmême, mon cher ami. Vous seriez encore plus heureux que vous ne Têtes en vous sentant secrétaire général. Vous auriez toutes sortes de petits chagrins, de petites inquiétudes, de petites querelles, de petits embarras. C'est là ce qui fait sentir la vie; mais de glisser avec Platon dans le pur éther, au bruit des sphères célestes, cela fait tourner la tête et voilà tout.
Bonjour. Je ne sais ni qui vous êtes, ni où vous êtes, ni ce que vous pensez, ni ce que vous faites, ni ce que vous lisez, ni si vous regardez encore les figures d'Orcagna, ou si vous avez avez passé définitivement à la terre, c'est-à-dire à Raphaël, à TArmide du Tasse, à l'Angélique de l'Arioste, en un mot, si vous êtes, comme Nabuchodonosor, tombé du haut de vos grandes pensées pour errer avec les bêtes des champs.
Je vous prie de m'orienter un peu.
▲ M. A. DR BROQLIE.
Coppet, S5 octobre 1844.
3Ion cher ami, je suis d'une humeur massaci*«inte et j'en ai quatre raisons, parce que, à dater d^ demain, je dîne quatre fois dehors sans interra:iption. Il n'y a pas de stoïcisme qui tienne à u x:i e pareille vexation.
31 paraît que M. Piscatory ne trouve pas ta ur assez frappée de la beauté des montagnes »l.ées du Péloponèse et de l'Âttique. En fait de b^ciu, le laid ne pénètre que lentement dans Vâ.me; ce n'est pas l'affaire du premier coup d' CBil, et il faut que Tesprit soit averti et qu'il soit docile. La moitié de notre esthétique moderne est une affaire de sympathie pour l'opinion d* autrui et les caractères souples sont ceux qui ont le meilleur goût. N'y a-t-il pas beaucoup de gens qui pensent et admirent comme les autres par crainte de leur déplaire ? On n'a d'idées à soi que si Ton est sûr de plaire quand même ou bien encore quand on ne se soucie pas de déplaire. On ne s'affranchit guère que par le mépris pour les autres. Sur quelques points, le consensus ge^
neris humani prouve que les hommes ont un peu peur les uns des autres. M. Raulin et moi, sans nous mépriser, nous disputons tout le jour. No voilà-t-il pas qu'il me soutient hier, en présence de M. Vinet, qui abonde un peu dans son sens, qu'une des conditions du beau c'est l'utile ; l'utile, dans son sens le plus élevé, bien entendu ; sur cette déclaration de principes, j'ai senti mon sang bouillonner, lui qui ne bouillonne pas souvent, et je lui ai représenté que le beau était le beau, sans conditions à nous connues, et que, comme le bien, c'était ce après quoi on ne demande rien; qu'après utile, on pouvait demander utile à quoi? mais qu'après beau et bien, on ne disait pas : beau à quoi? ni bien à quoi? Enfin, nous nous arrachâmes les cheveux sur l'idée de beau^ ce qui ne l'éclaircira certainement pas, et cela peut tout au plus contribuer à en affaiblir l'image dans nos personnes. Ce qui est vraiment beau, c'est le voyage du roi en Angleterre. Nous ne nous lassons pas d'en lire l'histoire. Le dénoûment est un peu précipité, et j'aurais autant aimé que la reine Victoria n'allât point déjeuner à bord du Gomer quand le roi n'y était plus. Prœfulgebajit Bnitus et Cassin^. Ce sont des nuances subtiles, et elles ne sont de rien en histoire.
Je finis comme j'ai commencé, par l'image de ces dîners qui m'obsèdent, mais il faut manger ce qu'on ne peut empêcher.
Bonjour, bonjour, mon cher enfant. Tes lettres sont aimables ; pourquoi en parles-tu si légèrement?
A M. d'hAUSSONVILLE.
Coppet, 2 novembre 1844,
Voilà deux lettres, une de Syra, du 11, et l'autre de Constantinople, du 16, qui nous ont fait grand plaisir. On y voit que les fatigues de oe grand voyage n'ont pas altéré* du tout la vivacité de votre esprit, et c'est un grand signe d^ santé que la vivacité d'esprit. Il m'arrive; seulement de ne pouvoir juger par votre seconde lettre si vous avez vu ou non l'Asie Mineure. Je ne vois rien sur Smyrne ni sur sa Hue des Roses, ni sur le Po7it des Caravanes ; rien sur Pergame, rien sur Antioche. Qu'avez-vpus donc fait de ces cinq jours entre le 11 et le 16, après m' avoir dit : « Demain^ nous serons eti Asie Mineure? » Toujours est-il que vous vivez jour et nuit dans l'admiration, et vous avez de quoi. Si, dans quelque mauvais gîte, une
OU deux piqûres par ci par là viennent vous rappeler hors du merveilleux, ce n'est que pour un moment. Vous n'en voyagez pas moins d'ordinaire dans la lumière, à travers les temps qui ne sont plus. Je suppose que vous vous souvenez rarement que vous êtes homme, et qui pis est, député. Hélas ! il vous faudra bientôt revoir la face prosaïque de vos électeurs. Il ne s'agira plus de regarder les débris de Sicyone et de Mycènes, ni de marcher à travers des bouquets de lentisques et d'orangers. Il vous faudra retourner dans les froids corridors des ministères et voir la froide figure de tous ces chefs de bureaux qui ne valent pas, probablement, le plus petit d'entre les Grecs. Peut-être que vous vous déciderez à ne plus revenir en France et à louer quelque jolie petite maison dans les Cyclades et à nous envoyer tous promener. Je ne vous en blâm*erais pas, et, à votre place, si j'étais où vous êtes, je n'en reviendrais point. Peut-être bien que lady Stanhope était folle, mais ce n'est pas pour avoir préféré ses jardins en haut du Liban à la misérable vie de société qu'on mène en Europe. J'entends bien que votre plaisir, au retour, sera de raconter l'Orient, mais il vaudrait mieux y vivre et se faire raconter l'Europe. Vous auriez de moins le froid, le vent, la pluie et toute l'activité parfaite-
ment vaine qu'il faut se donner pour être du monde. Si je vous revois jamais, je vous estimerai un peu moins de n'avoir pas su prendre ce grand parti ; je verrai qu'il vous reste ce fond de bon sens vulgaire dont on fait grand cas en Occident et qui me paraît moins raisonnable devant Dieu que le romanesque que je vous prêche.
Le ridicule de ce que je vous dis là, c'est que j'en pense quelque chose. Pour mon compte, j'aimerais mieux, incomparablement mieux, être maître d'école à Tinos, ou à Cos, ou dans tous les noms en os, qu'ambassadeur à Vienne. Vous pouvez en conclure que je suis un fou en os. Vous devez penser avec quelle reconnaissance j'ai su que vous m'aviez coupé un bâton de laurier rose dans le lit de l'Eurotas, qui était aussi celui de M. de Chateaubriand. N'allez pas m'attraper ni me donner pour un rameau de l'Eurotas quelque débris de fagot de la forêt de Fontainebleau. Je ne sais rien de plus criminel que de tromper Timagination ; c'est, je crois, le péché contre le Saint-Esprit. J'ai annoncé à Mi. Raulin sa vierge byzantine trouvée dans les ruines de Troie- Il est plus touché qu'étonné de cette bonne nouvelle. H tient qu'il pouvait y avoir encore d'assez bons tableaux dans le salon de Priam. Paris, son flls, donnait dans l'école moderne , mais le vieux
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Priam avait gardé les saines traditions. Il demande si cette vierge byzantine était dans l'oratoire d'Hécube. En attendant, il s'en va à Paris le 6 par la malle-poste qui l'ensevelira dans les neiges suivant toutes les vraisemblances. Comme il a eu dans Genève tout le succès qu'un homme peut avoir, il n'aura pas à se plaindre de la vie quand même elle aurait cette fin tragique. Et vous, que ferea-vous une fois à Venise ? On regarde tous les passages de montagnes et l'on se demande par où vous reviendrez au logis. On serait bien content si l'on vous voyait un matin déboucher par ici déguenillés et noircis par le soleil comme vous devez être. Le roi n'a pas été mieux reçu en Angleterl'e que vous le seriez en ces lieux. Qu'est-ce que vous me dites donc de cette petite fièvre qui mçnace M. de Sahune? C'est bien la peine d'aller à Épidaure pour en rapporter la fièvre? Mais j'espère que vos craintes à cet égard n'étaient pas fondées. Tous les gens prosaïques lui courraient sus et lui diraient au retour : « Je vous l'avais bien dit! » Quoi qu'il en soit, dites-lui bien des amitiés. Il n'écrit pas tant qu'il l'avait promis, mais on peut bien un peu oublier ses amis du temps présent, quand on voit tout le panorama des rêves de sa jeunesse. Je vous admire, vous, mon cher ami, mais vous êtes fort
comme un Turcet jei vous al dit déjà que la moitié de nos qualités vient d'une bonne santé; aussi, je ne dis pas de vous : a Voyez comme il est aimable ! » Je dis : a Voyez comme il est bien por-tant !y> Je dois pourtant avouer que je connais des gens robustes qui ne vous valent pas, mais je vous mets au-dessus de tous les valétudinaires à moi connus. Vous n*aimez donc pas à voir les jeunes musulmans en souliers vernis ? C'est que vous ne parcourez pas le monde en économiste. Quand vous voyez partir une caravane pour le désert, je gage que vous ne pensez pas tout d'abord aux marchandises que portent les chameaux? Vous n'avez pas d'élévation dans l'esprit, que voulez-vous que je vous dise ? Parce que la civilisation a l'air d'un commis voyageur, vous ïie lui trouvez pas l'air poétique. Quelle raison ? Vous aimez donc mieux un Klephte descendant de la montagne armé d'un long fusil qu'un honnête notaire de Paris avec ses pantoufles fourrées, ses lunettes vertes et son bonnet de coton ? J'aimerais autant dire qu'un grand chien des Pyrénées, au poil blanc et hérissé, est préférable à un carlin bien élevé, ayant les oreilles et la queue coupées, pour le moins. Vous m'avez la mine d'avoir pris des idées de sauvage dans vos pérégrinations^ mais venez dans les bras des
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conservateurs, et vous oublierez toutes ces sottises.
▲ M. A. DB BROGLIB.
Coppet, 15 novembre 1844.
Mon cher ami, les lettres de Constantinople arrivent à point nommé comme j'allais décrire. Le départ a été renvoyé au 8 novembre. Peutêtre qu'après avoir vécu dans le vrai Orient, Venise leur paraîtra pâle, et qu'ils la quitteront promptement. Ces pauvres bords du lac n'ont pas, non plus, pour le moment, la vivacité de coloris du Bosphore^ mais on y traite de la philosophie de Hegel, ce qui n'entre probablement pas dans les sujets de conversation des Orientaux. Ton père, qui lit un exposé des idées de Hegel, veut bien me les redire à mesure qu'il les a éclaircies ; je comprends avec une grande clarté maintenant que l'être pur c'est l'idée, c'est-à-dire le penser, mais le penser rien, sans quoi, penser à quelque chose serait une détermination, et toute détermination est une limite. Vous entendez, à présent, pourquoi la pensée, dans son expression la plus générale, est vide, et l'on s'en doute bien.
à voir toutes les déductions qui en découlent dans ce système. J'aime pourtant toutes ces chimères de l'abstraction. J'aime surtout à regarder la courbe que décrivent ces théories pour révenir au sens commun, car il faut bien y revenir. Lorsqu'après ces longs circuits le moment arrive où Ton va se rencontrer nez à nez avec les réalités, le machiniste s'arrange pour faire rentrer dans les rails de ce monde son petit appareil qui s'est promené dans les nuages. Il fait en sorte que vous ne sentiez pas trop la secousse, et il vous donne modestement sa chute forcée comme une preuve que sa théorie cadre admirablement avec la nature des choses. Est-ce que je ne te parais pais bien étrange de t'envoyer ces belles remarques au milieu d'un pays où on a tout autre chose à penser?
▲ M. RAULIN
Coppet, 18 novembre 1844.
Mon cher ami, je crois que vous ne méritiez pas les beaux jours d'automne qu'il fait ici, puisqu'il a fallu que vous fussiez parti pour les voir. tu 4
Figurez-Yous, à votre grand regret, un air gris d'une parfaite douceur à travers lequel le son des cloches arrive doucement des bouts de T horizon ; un lac immobile où se mirent toutes les feuilles des arbres qui ont encore des feuilles. Je viens de faire tout seul et sans une querelle avec qui que ce soit, une petite promenade où je n'ai rencontré tout juste que le curé de Versoix. Sultan, qui est un chien anti-catholique, lui a témoigné des fantaisies de controverse que j'ai arrêtées surle-champ ; je lui ai fait honte d'abuser de sa force contre les êtres faibles qui se hasardent sur le grand chemin. Je ne sais pas si mon instinct de jalousie me permettra de vous dire avec la bonne grâce nécessaire que tout ce qui vous a vu ici vous regrette. Que maudit soit le jour où vous êtes venu montrer ce que c'était qu'un vrai maître des requêtes. Je n'en veux pas dire davantage sur ce sujet. Je jouissais en paix de la bienveillance publique et vous avez fait faire des comparaisons qui ne sont pas à mon avantage. Que Dieu vous bénisse et ne revenez plus ! Ce que je suis devenu depuis huit jours? mais j'ai entendu votre éloge. Ne voilà-t-il pas un joli sujet de conversation pour un autre? Tous les gens qui font si grand état de vous n'ont qu'à vous l'écrire et à faire leurs commissions eux^
mêmes. La vie est beaucoup trop courte pour la passer à louer les autres. Â propos d'éloges et de vous, je n'ai fait que regarder du coin de l'œil l'article de M. de Molènes sur Voltaire et j'ai craint d'aller plus loin, de peur de blâmer les efforts d'une bonne âme qui, après tout, ne veut que le bien. C'est une règle inviolable pour moi de ne jamais juger sévèrement ceux qui se consacrent à de bannes œuvres, quand même ils auraient incomparablement plus de zèle que de science. D'ailleurs, bien que M. de Molènes ne m*édifie pas du tout, il peut en édifier d'autres. Les idées entrent par mille chemins et sous mille formes. Je ne crois pas que la même raison serve à convaincre deux esprits. II faut autant de rai^ sons et de déraisons, si vous voulez, qu'il y a d'intelligences. Quant à cette intelligence dont vous me parlez, qu'on achète 50,000 francs par an, c'est donc beaucoup pour une seule intelligence, d'autant plus que» pour l'instant, cet esprit n'est pas en verve et reste dans un chemin trop battu. Durant quelques années, l'imagination publique, car il y a une imagination publi-^ que, s'est complue dans les aventures extraor-^ dinaires et les Satans habillés en bourgeois. Il n'est pas impossible d'expliquer à quoi tenait cette disposition. On a vu que cela aussi était
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vanité et que rexcentricité ne rapportait anême pas tant que la raison. Les écrivains qui ont pris Thabitude de faire des Mille et une Nuits des passions et des caractères, ne sauraient pas redevenir sensés aussi aisément que le public. Ils courent donc grand risque de n'être bientôt plus que des extravagants pour tout le inonde. Tout cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas du talent sous leurs folies, et, quoi que vous en disiez, ces folies mêmes montrent, au bon sens de ceux qui viennent après, des routes inconnues.
Vous demandez des nouvelles d'Orient. On en a de bonnes. J'ai aussi une lettre de M. Piscatory qui comptait aller dire adieu aux voyageurs à Syra, si les affaires de la légation lui en laissaient le temps. Je vois qu'il est un peu jaloux pour Athènes du succès qu'a eu le Bosphore. De loin, je suis pour Athènes; la nature n'a pour nous une beauté achevée que quand elle a été le théâtre d'une grande histoire. Tous les grands hommes qui ont passé sur cette terre ont emporté avec eux le souvenir du dessin de ces montagnes et c'est quelque chose pour ces montagnes ; et puis, même avant le daguerréotype, j'ai toujours eu l'idée confuse que pour un œil plus perçant la trace du passé se retrouvait dans les lieux qui en ont été les témoins. La redoutable figure des
Spartiates est probablement encore marquée sur les roches des défilés qu'ils suivaient pour aller ravager TAttique, et, soit dit pour éveiller votre attention, le profil d'Aspasie a laissé sa légère et éternelle empreinte sur les marbres des monuments à l'ombre desquels elle se promenait avec Périclès. Je m'intéresse beaucoup plus à une contrée qui garde de telles images qu'à la ville où Constantin a promené son hypocrisie, soit dit encore pour vous déplaire.
Je serais pourtant fâché de vous déplaire tout de bon, et je vous regrette fort, malgré l'admiration que vous excitez ici chez tous les gens sensés.
A M. POIRSON
Coppet, 4 décembre 1844.
Je n'ai jamais vu commencer le printemps à la €^mpsLgnQ, et j'en ai du regret, quoique je soupçonne qu'il n'y a pas de printemps à la façon dont les poëtes Tentendent, mais je peux vous garantir qu'il y a un hiver^ et il ne commence pas mal! A la fin du mois je compte reprendre la route de Paris où l'on ne voit pas tant
de neige ; il y en a déjà ici infiniment plus que M. le préfet de police n'en pourrait faire balayer, quand bien même il convoquerait tout le ban et Tarrière-ban des écrivains français qui font des vers et des romans et qui feraient mieux de balayer la rue. Vous croyez peut-être, à m*entendre si mal parler des successeurs de Bernardin de Saint-Pierre et de J.-J. Rousseau, que je lis le Juif-Errant; eh bien ! pas du tout. Je Fai laissé, il y a bien des mois, à sa fantasmagorie des Jésuites. Il m'a paru que c'était gâter le mal que de le peindre ainsi : des hommes noirs dans une maison noire, uniquement occupés de noirceurs, cela n'a pas le sens commun, ce n'est pas ainsi que l'on peint les êtres vivants. L'auteur du Jinf- Errant n'a donc pas lu Machiavel? Quand on veut nuire aux gens, la première chose à faire c'est de prendre à leur égard un grand air d'impartialité. Il faut leur donner au besoin quelques vertus ; il faut rester en deçà de la vérité dans sa peinture du mal, afin de faire dire au lecteur indigné : « Mais il ne dit pas tout ; ces gens-là sont cent fois pires! » C'est, je crois, le grand artifice de la polémique d'éveiller la colère et de ne la pas satisfaire complètement. Les hommes qui ont beaucoup d'autorité naturelle parlent à voix basse; c'est une image de la manière dont il faut
fi'y prendre en littérfi^ture pour agir sur les autres. Si vous me montrez, au lieu d'un jésuite, le diable en personne, la première fois que je verrai un jésuite je dirai, a Mais M. E. Sue n'a pas de bon sens ; ce bon ecclésiastique n'est pas si noir qu'il fait ses Jésuites. » La vérité est que M. E. Sue se soucie assez peu de faire haïr cette race ; il donne au public ce qull suppose qu'il aime, et voilà toute sa politique. M. O'Connell est comme E. Sue, il parle de nous sans nuances. Je prends la liberté de trouver le Journal des Débats un peu bien imprudent d'insérer cet épouvantable horos* cope contre le Roi. Il l'a fait à bonne intention, mais demedn la Gazette de France fera la même chose, et les tribunaux ne pourront pas le trouver mauvais^ car on leur dira : «Le Journal des Dé^ bats en fait autant, » et les jurés trouveront l'aVgument très-plausible. On doit se garder toujours de prendre les libertés qu'on ne veut pas laisser à ses ennemis. Il y a moins dé mal à nous donner les Élévations de M. de Lamartine sur la poli* tique actuelle « Cet homme a des opinions sans nombre, et, comme le diable dans l'Évangile, moins la méchanceté^ il peut dire: je m'appelle Légion. Après tout, il est triste de voir perdre en déclamations des dons très-heureux ;ce pourrait être une belle rivière, si ce n était une inon-
dation. J'ignore ce qu'il se promet de faire à la prochaine session; mais je lui promets qu'il ne fera rien du tout. Le voilà plus seul que jamais, mais il doit se croire plusieurs, attendu les opinions contradictoires qu'il trouve moyen de garder ensemble.
Je n'ai pas une lettre de Paris depuis des temps infinis. Je voudrais bien savoir quelque chose de Saint-Marc, et si son discours est pour le mois de décembre. Un de ces jours il mourra quelque académicien, et ces messieurs qui ne se font pas recevoir ne seront pas là pour donner leur voix. Je comprends toutefois qu'on retarde le plus qu'on peut le moment de prononcer ce discours. N'est-ce pas une des actions les plus importantes de la vie? Je me figure que la main me tremblerait beaucoup en écrivant un tel discours. Il ne faut pas attacher trop d'importance aux choses importantes, sans quoi on ne les fait point. Il est bon de savoir faire à peu près ; tous ceux qui ont fait beaucoup ont fait à la diable ; pour être un bon architecte il ne faut point avoir les subtilités de Benvenuto Cellini. Avec ces subtilités on fait une demi-douzaine de manches de poignards, et là vie se passe. Aussi bien on a beau se donner de la peine, les fautes que nous effaçons dans notre travail ne sont presque jamais celles que
voit le public. La Bruyère, il est vrai, avait cette manie de polir; je ne suis pas sûr que ses défauts ne viennent pas de là. Au reste je suis comme M. de Lamartine, j'ai plusieurs opinions contraires sur ce sujet. Tant qu'on n'est pas parvenu à traduire fidèlement l'image qu'on voit au dedans de soi, ce n'est pas la peine de donner son tableau au public ; mais, d'un autre côté, si l'on attend cette ressemblance parfaite, on risque de l'attendre toujours. De là la nécessité de ne rien faire pour bien faire. Heureusement il y a à cette difficulté une solution : le public est un sot et un ivrogne, comme dit Lemierre, et il n'y regarde pas de si près. Quand il est dans un moment de bonne humeur, il prend les gens en bien, et cela l'engage un peu pour l'avenir ; parce qu'il n'aime pas à juger deux fois la même personne.
A M. RA.ULIN.
Samedi, 14 décembre 1814.
Mon cher ami, qui croirait que vous m'avez écrit deux lettres contre une? Cela n'est pas dans
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le cours naturel des choses. C'est une interruption des lois de la nature et une nouvelle preuve que les miracles sont possibles. Comme je ne suis pas rationaliste, je ne chercherai pas à réduire cet événement aux mesquines proportions d'un fait naturel.
Nous avons vu nos Orientaux. Ils sont vraiment aimables. L'Orient est un grand élément de civilisation, à ce qu^il paraît, car les gens qui viennent de l'Aquilon ou de l'Occident, n'ont pas le quart de leurs agréments. Ils vous parlent familièrement de Mycènes, de Corinthe ou d'Épidaure, des sept tours, de la mosquée de la sultane Validé, de la mer des Alcyons, de la mer Noire et tout cela avecdes traits quimontrentbien qu'ils ont vu tout cela de leurs propres yeux. Par exemple, ils vous disent (j'entends M. de Sahune et M. d'Haussonville), ils vous disent : «c J'ai été dévoré de punaises dans la vallée de Lacédémone. » A ce trait, ne voyez-vous pas mieux le pont Babyx au clair de lune? n'entendez-vous pas le bruissement des roseaux dans le lit de l'Euro tas? ne sentez-vous pas le parfum léger qui sort des toufies d'amandiers, de citronniers, de lauriers qui croissent partout en abondance, en attendant qu'on plante régulièrement des pommes de terre avec le progrès de la civilisa-
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tion? Que j'aime bien mieux les punaises que la pompe vague des vers de Racine :
J'ai visité TElide, et laissant le Ténare Passé jusqu'à la mer qui vit tomber Icare.
Il y a un peu de ce charme dans l'Itinéraire de M. de Chateaubriand. Il prend la fièvre auprès des ruines de Laurium, non loin du cap Sunium ; il est couché sur une natte dans la cuisine, c'estr à-dire aussi dans le salon et dans la scdle à manger, car c'est tout un dans les pays poétiques. Pendant qu'il sommeille à demi, il regarde une jeune fille grecque de dix-sept à dix-huit ans qui est restée à la maison tandis que tout le reste de la famille est aux champs. Elle va et vient; elle chante à voix basse, comme les oiseaux au coucher du soleil ; elle vient prendre une petite marmite accrochée au-dessus de la natte où dort le malade ; elle fait le feu^ prépare le dîner, s'interrompt pour rajuster quelque chose à son vêtement et à sacoifTure. Ne voyez-vous pas mieux, par la fenêtre entr'ouverte de cette petite cuisine, la mer et les colonnes du Sunium que quand Delille vous dit ;
Vers ce cap où Platon, etc.
Je suis pour les punaises en littérature. Vous
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ne les aimez pas. Vous aimez les immortelles. Les immortelles n'ont pas la grâce fragile des ilours qui passent. Il faut animer Tidéal par la réalité. La réalité, c'est le sauvageon sur lequel vous greffez l'idéal ; à lui tout seul, l'idéal se cor- * rompt vite ; il devient mortellement ennuyeux et finit par ne plus ressembler à rien.
M. de Sahune vous en dira davantage, lui qui a été directement piqué par la réalité. Il vous dira que qui lit l'Itinéraire voit la Grèce. Voilà qui vous fait honte à vous qui parlez de M. de Chateaubriand comme d'un déclamateur. Sans lui, sans cette imagination qu'il vous plaît de trouver factice, le monde aurait encore cette belle couleur petit gris que l'abbé Barthélémy et tous les abbés du monde employaient pour peindre la nature et les anciennes civilisations, cette fade couleur, terne, blafarde, incertaine, comme les vers du P. Porée ou du P. Jouveney. Ce n'est pas d'eux qu'on peut dire :
Il étale à nos yeux, par une main savante, De l'astre des saisons la robe étincelante. L*èmeraude, l'azur, la pourpre, le rubis. Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits.
Après cela, chacun son goût, et puisque vou2>
ff^im^z mieux le gris, n*en parlons plus, et tenez
A£. de Chateaubriand est un déclamateur.
ncà e direz^ a mais j'ai été plus que vous pour
l^ut oola et vous prêchez un ancien converti ; »
^«es^ Arrai, mais vous vous êtes établi dans le gris.
^ir^ poète vous paraît être sobre. Si la nature
éta.i* ^ refaire, vous n'y mettriez que des cygnes
^ cl^^ oies, tous oiseaux blancs, mais point de
fl3^xx^a.Ti'ts roses, point de colibris, point de mou-
v^e^ li:iisantes, et le soleil se coucherait dans un
^a.tx<i lit avec des draps blancs, des rideaux
^^^tics, et un bonnet de coton blanc. Un joli roi
j 0 1^ ïiature, par ma foi ! Sachez qu'au fond de
aXX^ théorie de la sobriété, il se cache un poison
^ qV<^9 qui tue lentement les imaginations. La so-
v^tr\^*^ est une limite et non pas un mobile. Vous
^ îailes un mobile. Vous ne buvez pas, pour le
^V3^^ ^® ^^^® • J® ^'^^ P*^ ^^ ' ^^ bien, après? Q^and vous n'auriez pas bu pendant cent mille ^t^S9 qu'est-ce que ce régime fera aux progrès de Inintelligence? L'apôtre a dit qu'il ne fallait pas ^''enivrer de sobriété, sapere ad sobrietatem. C'est ^ussi une règle d'esthétique. Si vous me taquinez, j'illuminerai les églises en verres de couleurs les dimanches et fêtes. Vous jouissez si vivement du plaisir de ne pas voir de couleur, de ne P&9 entendre un bruit trop fort, de ne pas
un singulier spectacle que deux sceptiques brûlant les restes d'un matérialiste par ces grandes ruines solennelles de Tltalie. Je te prie de regarder attentivement l'impression que recevra la princesse de Broglie à la vue du Campo Santo de Pise. Si cette place magnifique et désolée où l'herbe croît et où errent deux vieux chevaux ne lui fait rien, oh! alors, c'est que cela lui fera quelque chose une autre fois. Je doute fort que les personnes jeunes et simples et sincères avec elles-mêmes, doivent être très-émues à la première vue de tout cela. Il y a des habitudes de mélancolie littéraire qu'il faut prendre et apprendre pour sentir la tristesse des ruines. Ce n'est pas que je trouve ces impressions fausses, assurément, mais elles sont savantes et compliquées. Du premier coup, la désolation des champs autour de Rome pourrait bien paraître laide, tout simplement, à un esprit naturellement poétique. Quand le jour tombe à Rome et que l'Angelus tinte tristement d'église en église, parmi tous ces bruits qui meurent à l'horizon, nous entendons toujours les voix un peu confuses de lord Byron, de Corinne, de René, et les idées des autres voltigent devant nos yeux entre les ruines du Colisée et les derniers rayons du soleil couchant. Il n'y a pas de mal qu'il en soit ainsi
ni que Timpression des autres hommes qui ont passé par là se mêle à notre impression, mais encore faut-il la savoir avant de l'éprouver.
Ton père entreprend de grandes lectures ; il nage dans le temps, ce qui ne l'empêche probablement pas de se trouver pressé : JEstuat infelix, et, à propos de cette citation de ton article, tout le monde l'admire. Que Dieu te garde de l'orgueil, de la vanité, de l'insolence, du mépris des autres et de la disposition à abonder dans son propre sens, du ton décisif et péremptoire, enfin de tous les vices que donne la supériorité intellectuelle, et surtout du père de tous qui est celui de se rendre cet hommage qu'on ne fait pas trop sentir aux autres sa supériorité; enfin, je te souhaite l'impossible, mon cher enfant.
A MADAME d'hAUSSONVILLE.
Qurcy, 24 juillet 1845.
On a si peu de nouvelles de vous que ce n'est pas la peine d'en pcurler, madame. On sait que vous êtes dans les montagnes d'Auvergne, et que vous y êtes mal logés et voilà tout. Le quatrième vo-