‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 42 sur 81 · II · texte numérisé non relu

II

Londres. Il no racontait pas beaucoup de nouvelles, mais il était tout consterné de Tair même de^Paris, comparé à ce bourdonnement de ruche qu'on entend à Londres. J'honore beaucoup TÂngleterre, mais à en juger par le détail de son histoire, on doit y rencontrer des défauts et même des vices que nous n'avons pas. Je n'ai pas donné, jusqu'à présent, dans la mode de me mépriser et de faire peu de cas de l'esprit français. Je me plais assez, et vous? Je suis de l'avis de Paradol, qui disait l'autre jour dans un petit coin du Joimml des Débats^ que le courant de nos destinées ne serait probablement pas arrêté par M. Baroche. Que dites- vous des articles de Saint- Marc Girardin sur M. Pasquier? J'ai peur qu'il n'arrive à cette Biographie, ce qui est arrivé à celle de M. Mole, dans le même journal. Elle s'était tellement étendue sous la plume de M. de Salvandy, qu'il a fallu lui donner un dénoûment soudain qui ressemblait à «une mort violente. Si l'on nous dit que nous avons perdu momentanément en France le sentiment des proportions et des dimensions, j'en suis d'avis. Agricola, le beau-père de Tacite, était un homme sage qui n'avait cherché qu'à bien faire sous toutes les administrations et sous tous ces Empereurs mêlés ; son gendre n'a fait sur lui qu'une toute pe-

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tite brochure. Relisez-la, si vous ne l'avez lue récemment, vous y verrez ce que c'est qu'un fonctionnaire public honnête homme.

J'aurais voulu connaître madame Tacite, pour voir si elle avait l'air delà flUe d'un préfet. N'auriez-vous pas envie de passer quelques jours à la campagne chez Tacite? voir comment on vivait, parlait, mangeait, se promenait? Faisait-il des lectures? avait-il Tamour-propre exigeant? s'occupait - il d'agriculture? qui nous rendra cette partie oubliée de l'antiquité ? Renan devrait bien me dire si on verra César, Cicéron, et Caton et Brutus dans l'autre monde. Il me dira d'abord, j'ensuis certain, que c'est une croyance pieuse qu'il faut respecter.

Je croyais que Garibaldi jouaitla comédie, mais il est visible que c'est tout de bon un entêté, bien qu'un peu lent dans ses mouvements. La déclaration du gouvernement français au Moniteur de Tautre jour, rend son plan de conquérir Rome assez difficile. Les chemises rouges en savent moins que les zouaves sur l'exercice à la baïonnette. S'il meurt dans cette entreprise, ce sera certainement un fou, mais un grand fou. Charles XII était de ce tempérament avec moins de bon sens encore, et il reste pourtant à quelques pas des grands hommes.

KV MÊME.

Paris, 30 septembre 1862.

Je vaîsprobablement prendre aussile chemin du Jura. Madame de Staël est mieux, au rapport de tous ceux qui l'ont vue récemment, mais elle ne doit pas se fatiguer et je vais à Coppet, pour faire mon quart de conversation et contribuer à lui donner plus de liberté avec ses hôtes. On n'est libre à la campagne que quand on a pas mal de monde. Ce n'est pas que mon entretien soit bien brillant; j'ai perdu le peu de plumes que j'avais et il n'y a qu'une petite veilleuse au logis. Je remarque que j'écris comme faisait M. ***, qui suivait les métaphores avec la même exactitude.

J'fid relu l'autre jour un livre peu connu qui me paraît avoir beaucoup d'intérêt. Ce sont des histoires de soldats orientaux qui assiègent une ville. On vous raconte toutes les affaires de famille de ces soldats. Les localités y sont dessinées avec la netteté d'un burin sur une plaque d'argent. L'auteur vous mène dans les maisons, sous les tentes. Vous voyez les femmes aller, venir, filer, pleurer, dire du mal les unes des autres.

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tout cela avec un naturel charmant. L*auteur est un homme dont on a beaucoup parlé sans guère ravoir vu. On l'appelle Homère, connaissez-vous cela? comme disait un jour un domestique en voyant arriver M. Rossi, dans un beau château.

AU MÊMK.

Paris, 7 janvier 18Ô3.

Est-ce que vous ne revenez pas bientôt, mon cher ami? Si vous avez des jets d'eau dans votre cour, ils doivent être un peu froids à la vue, par ces journées d'hiver. Si vous avez planté des arbres ou si vous les avez semés, tout cela doit s'être endormi jusqu'au printemps. Je dois pourtant convenir que les connaisseurs qui habitent la campagne au mois de janvier, disent que toute la nature n'est pas si endormie qu'elle en a l'air, et qu'elle a aussi des agréments p€u*ticuliers dans ce repos et dans ce silence. Quoi qu'il en soit, revenez donc. Ce n'est pas qu'on soit très-éveiilé à Paris. Les jeunes gens peuvent trouver nouveau ce qu'on y dit et ce qu'ils disent, mais j'avoue que, pour moi, j'entre souvent

dans un petit désespoir en me disant : Ah ! mon Dieu! est-ce que je vais encore entendre cela pour la millième fois ! Si vous eussiez été ici vous auriez peut-être été invité aux fêtes de M. de Rothschild, vous auriez pu causer avec l'Empereur des affaires du Mexique ; il vous aurait peut-être dit pourquoi nous faisons cette affreuse guerre, dans cet horrible pays. Le général Forey dit dans ses proclamations, que c'est pour que les rues de Mexico soient éclairées le soir ; mais ce n'est pas là une raison sérieuse et le jeu n'en vaut certes pas la chandelle. Vous n'eussiez pas vu M. "• chez ce même M. de Rothschild; il a bien accompagné FEmpereur jusqu'à la plus prochaine station, mais il n'a pas poussé jusqu'à Ferrières. Il a attendu six heures d'horloge le retour du Prince, n'entendant que de loin le bruit des fanfares^ des acclamations; j'ignore s'il a même déjeuné, car cette station est un déserL 11 aura pu dire : Nolite confidere in principibuê terrcBy car il nest pas siir qu'ils vous offrent à déjeu* ncTy comme le dit la Vulgate, — les choses se passent toujours ainsi dans les cours bien réglées. — Il n*y a que le roi Louis-Philippe qui ait jamais songé à dire à un ministre : Ah çà^ vous n'avez pas dtnél Mais les bourgeois de Paris l'avaient pris en mépris.

A M. d'hAUSSONVILLB.

Paris, 16 janvier 1863.

Mon cher ami, j'ai été charmé et flatté de recovoir voire lettre du 31 décembre. M. de Vogué est un homme exact. C'est aussi un homme d'un commerce très-agréable, autant que j'en ai pu juger, il y a quelques années, dans des visites qu'il faisait à Albeçt. C'est dommage que vous ne le gardiez pas pour remonter le Nil. Il est vrai que vous ne paraissez pas très-isolé et je n'entends que de grands noms parmi vos compagnons de voyage. A Calamatta, tous ces deminaufragés auraient pu faire à eux tout seuls un beau salon de Paris ou de Vienne. C'est bien insolent à la mer d'avoir secoué si durement une si belle compagnie. Je craignais qu'Othenin n'eût souffert de ces fureurs du vent, mais on me dit qu'il n'a pas été plus fatigué que le jeune Télémaque, quand il suivait la même route à peu près, pourallervisiter Nestor et Ménélas. Maintenant vous glissez sur ces eaux tranquilles du Nil avec tous les agréments et toutes les aises que donne le pouvoir absolu sur terre et sur

mer à ceux qui l'ont entre les mains. N'abusez pas de ce talisman et ne faites couper la tête à personne dans un mouvement d'impatience.

Vous avez pu remarquer que, quand un homme civilisé jouit de la puissance absolue, il ne fait presque jamais couper le nez ou les oreilles à personne. J'espère que vous avez fait mettre dans votre cabine les vingt volumes in-folio de rinstitut d'Egypte avec leurs immenses atlas. On les dit plus volumineux qu'exacts, mais on n'observait pas très-bien dans ce temps de la Republique française. On poursuivait des choses nouvelles. Le pauvre Desaix, dont vous avez vu les traces par toute cette Egypte, poursuivait le sabre à la main un idéal qu'il n'a pctô trouvé parmi nous. Il serait bien étonné, si vous rencontriez son ombre par une belle nuit du Nil, do tout ce que vous lui diriez de ce qui a suivi dans l'histoire de France. Je ne sais pas s'il entendrait grand'chose à notre dernière expédition du Mexique. Avez-vous reçu le discours de TEmpereur dans ces palais des Pharaons que vous parcourez? M. Scherer vient d'être repris par M. de Persigny pour n'avoir pas bien compris la force du texte sacré. Il vaut mieux visiter par le temps qui court Philée et Thèbes, que de parler politique. Qu'est-ce que vous lisez dans ces lou-

gues navigations où Ton ne peut pas toujours parler? Nous vous enverrons un de ces jours un roman carthaginois de Fauteur de madame Bovary, et vous verrez comme c'est laid. Cela ne donne pas du tout le goût de visiter l'Orient. C'est un amas de descriptions d'un rouge de fournaise, avec un récit de batailles, d'amours, de maladies, auxquels on ne comprend rien du tout. Il en reste, après la lecture, une idée confuse de lèpre, de gale, de scorpions, de plaies purulentes et de soleil couchant, ou de soleil levant, ou du soleil à son midi qui, dans leur mélange, ne forment pas de tableaux agréables à beaucoup près. Volney et M. de Chateaubriand, chacun dans son genre, ne verraient pas sans surprise cette clinique de Carthage au temps d'Amilcar. Adieu, mon cher ami. On dit que vous 'avez fait un beau discours à la mer Méditerranée et à la mer Rouge et que ces deux grandes dames s'en sont assez émues. Cette lettre a-t-elle chance de vous rencontrer? Je n'en sais trop rien et cela ne mot pas en train de longs discours.

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